Presse : « l’économie verte » ne fait pas l’unanimité en Tchéquie

La Commission européenne a dévoilé mercredi son paquet « fit for 55 » pour réduire les les émissions carbone du continent : nous évoquerons les réactions à ce plan ambitieux en Tchéquie Un autre sujet traité : les liens entre la politique et la situation pandémique. Quelques réflexions ensuite sur les problèmes et les questions qui divisent la société tchèque. Un extrait enfin d’un entretien accordé par le dramaturge et écrivain tchèque Pavel Kohout, à l’approche de ses 93 ans.

Le plan de bataille pour le climat, un colossal ensemble législatif baptisé « Fit for 55 », qui a été présenté ce mercredi par la Commission européenne ne fait pas l’unanimité en Tchéquie. Le texte publié dans l’édition de ce jeudi du quotidien économique Hospodářské noviny et intitulé « Oui, cela va coûter cher, mais on n’évitera pas l’économie verte » dit à ce propos :

« En décembre dernier, les leaders des Etats membres de l’Union européenne, dont le Premier ministre Andrej Babiš, ont constaté qu’il fallait accélérer les mesures et réduire l’ici l’an 2030 les émissions de gaz à effet de serre d’au moins 55% par rapport à 1990. L’heure est désormais aux solutions pertinentes. Mais avant même l’adoption du ‘paquet climatique’ jugé historique, contenant douze directives et règlements, on a vu s’élever sur la scène politique locale des voix critiques. Le refus de la politique européenne pour le climat est « traditionnel » en Tchéquie, bien qu’il y existe un certain nombre d’hommes d’affaires qui soutiennent une position plus ambitieuse du pays vis-à-vis des ‘solutions vertes’. Le nombre de citoyens estimant que le changement climatique devrait constituer une des principales priorités gouvernementales est également en hausse. »

Les adversaires de la décarbonisation prétendent que ce plan de bataille pour le climat sera extrêmement coûteux pour la Tchéquie. « Cet argument fréquemment utilisé est compréhensible », admet le commentateur de Hospodářské noviny tout en ajoutant que les aspects positifs du projet prédominent  :

« Les imvestissements nécessaires qui s’en suivront vont créer de nouveaux emplois et encourager le développement régional. De même, ils vont donner une nouvelle impulsion à la recherche et aux innovations, afin de rendre l’économie tchèque résistante aux défis du XXIè siècle. Tout ceci bien sûr à condition que les dirigeants politiques saisissent activement et inteligemment ces opportunités. »

Le commentateur constate en conclusion que d’un point de vue purement pragmatique, « la Tchéquie est appelée à ne pas rater l’occasion proposée  par la transition verte ».

Quand la vaccination et la pandémie deviennent un sujet politique 

« Dites à tous ceux qui ne sont pas vaccinnés la vérité. Dévoilez-leur ce qui les attend », titrait un texte mis en ligne sur le site aktualne.cz qui a brossé les scénarios possibles en lien avec l’évolution pandémique en Tchéquie. Son auteur a écrit :

Photo: Andrea Strohmaierová,  ČRo

« On peut s’attendre à ce qu’en septembre, à un mois des élections législatives, le gouvernement proclame la victoire sur le coronavirus. Cependant, si la vaccination des personnes âgées et fragiles n’accélère pas rapidement, la situation se présentera tout à fait différemment. Le cas échéant, il faudra recourir à une vaccination obligatoire dont personne ne veut. Tout donne en effet à croire qu’à l’instar de l’année écoulée, le coronavirus sera sous-estimé  en cette période estivale Il y a un an, à la veille des élections régionales de début d’otobre, le gouvernement a refusé d’imposer des restrictions rigoureuses, en dépit de la détérioration dramatique de la situation. Mais dès que les bureaux de vote ont fermé, le pays a été reconfiné. »

Il semble qu’aucune leçon n’ait été tirée de cette expérience. A cause de la vaccination, la situation n’est évidemment pas la même, indique le commentateur. Elle est pourtant inquiétante, car le nombre de personnes qui ne sont pas encore vaccinées demeure très élevé :

« En Tchéquie, il y a beaucoup de ceux qui avaient le droit et la possibilité d’être vaccinés et qui n’en n’ont pas profité. A ce jour, il y a près de 20% des personnes de plus de 80 ans, par exemple, qui n’ont reçu aucune dose du vaccin. Désormais, le cabinet mise prioritairement sur les jeunes, par le biais de toute sorte de concours et en ouvrant des centres de vaccination dans les grands centres commerciaux. »

Ces questions qui divisent

Seuls une crise et les succès sportifs sont à même d’unir la société tchèque qui, en temps normal, est divisée. L’auteur d’un commentaire publié sur le site Hlidacipes.org resitue ce constat dans un plus large contexte :

Source: John Hain,  Pixabay,  CC0 1.0 DEED

« La division de la société est un sujet dont on parle plus que jamais en Europe, aux Etats-Unis et ailleurs dans le monde. En Tchéquie, les gens sont confrontés à ce phénomène dans leur vie courante et dans les débats sur les réseaux sociaux. Les sujets qui font l’objet de conflits deviennent plus conflictuels encore, accentuant la polarisation de la population. La volonté d’écouter les autres est faible tout comme la capacité de présenter des arguments ou d’accepter même ceux qui sont percutants. Les émotions et les impressions l’emportent sur les faits ce dont profitent les partis populistes qui espèrent le confirmer aux élections législatives d’octobre. »

Les craintes liées à la migration, la gestion du pays, l’évolution après la chute du régime communiste en 1989. Tels sont les points qui divisent le plus la société tchèque. Les différences patrimoniales, le clivage croissant entre riches et pauvres et l’affaiblissement de la classe moyenne sont autant de problèmes qui sèment la discorde. « Cette fragmentation montre que la société n’est pas divisée en deux camps inconciliables et clairement définis », indique le commentateur du site Hlidacipes.org avant de noter :

« D’après les récentes analyses, les gens qui ont des regards très différenciés sur la situation politique et sur l’orientation du pays, partagent les mêmes valeurs d’ordre personnel. C’est sur la famille, les relations mutuelles, la santé et la liberté qu’ils mettent le plus l’accent, toutes orientations politiques confondues. »

Pavel Kohout : l’UE est le seul garant de la liberté 

« Ce que j’apprécie le plus dans la situation actuelle, c’est que l’on a réussi à  émerger du marasme qui a duré une quarantaine d’années et que la République tchèque fait partie de l’Union européenne ». Une déclaration pour l’hebdomadaire Respekt de Pavel Kohout , dramaturge et écrivain tchèque mondialement reconnu, faite à quelques jours de son 93ème anniversaire. Etabli aujourd’hui en Tchéquie après avoir passé une partie de sa vie en exil en Autriche, cet ancien communiste et dissident a encore précisé :

Pavel Kohout | Photo: Jan Bartoněk,  ČRo

« Au vu de notre représentation politique, de la condition du pays et de la situation mondiale, la perspective d’une république indépendante chère à l’ancien président Václav Klaus est horrible et effrayante. Il n’y a que l’existence de l’Union européenne, aussi maladroite et lente cette institution soit-elle, qui nous garantisse de pouvoir respirer librement. Si les gens ne le comprennent pas et s’ils choisissent à la tête de l’Etat des populistes, ils ont la capacité de ressusciter les démons et les catastrophes du passé. »

Pavel Kohout se dit heureux d’être né Tchèque. « Je ne connais pas en Europe d’autre nation aussi intéressante, docile et capable comme celle qui est un mélange de Tchèques, Moraves et Silésiens », a-t-il expliqué pour Respekt. L’occasion en même temps de s’étonner de ce que près de la moitié de la population tchèque plébiscite « des figures peu crédibles comme celles qui se trouvent à la tête du mouvement ANO, du parti xénophobe SPD et du parti des communistes » :

« Chveïk a causé du tort aux Tchèques », dit-il. Et d’expliquer : « C’est une figure littéraire dont la grandeur est comparable à don Quijote mais qui a également un impact destructeur sur le caractère tchèque. Les Chveïk, ce sont tous ces gens qui sont courageux quand ils parlent dans une brasserie, devant une chope de bière, des anecdodes sur les politiques tout en n’hésitant pas à collaborer avec le pouvoir dans la foulée. »