« Quel est l’intérêt d’avoir une boîte de nuit et de fermer à 22h ? »

Photo : The.Grim.North, Flickr, CC BY-NC-ND 2.0

A partir de ce jeudi, bars, restaurants et clubs doivent tous fermer à 22h en République tchèque : cette obligation de fermeture prévue pour les deux prochaines semaines est une des principales mesures annoncées par le nouveau ministre de la Santé pour ralentir le rythme des contaminations au coronavirus dans le pays. Si les restaurants devraient parvenir à servir leurs clients de manière presque normale avec ces nouveaux horaires, il en est autrement pour les boîtes de nuit, dont l’activité est directement menacée. Le Clan est depuis de nombreuses années une référence à Prague pour les soirées « after », qui commencent très tard dans la nuit. Cette établissement est géré par une Française, Clémence, qui ne cache pas son désarroi face aux nouvelles injonctions du gouvernement :

Photo illustrative : Engin Akyurt, Pixabay / CC0

« Là c’est foutu, je ne vois pas comment on peut s’en sortir et je ne sais pas comment vont faire les autres établissements. Je sais qu’il y en a beaucoup qui ont déjà dû mettre la clé sous la porte. Moi je pensais pouvoir tenir, mais c’est impossible. Quel est l’intérêt d’avoir une boîte de nuit et de fermer à 22h ? »

« En France, l’avantage est que les clubs peuvent recevoir des compensations. Ici, on en a reçu pendant le confinement au printemps. Mais après… Bon on a été aidés sur les salaires et par rapport au loyer. »

Parce que vous louez les locaux et que vous avez eu des ristournes de la part du propriétaire ainsi que des aides du gouvernement, c’est bien ça ?

Photo illustrative : Kirsten Nordine, Flickr, CC BY-SA 2.0

« Oui, et vraiment ça m’a sauvée. Mais aujourd’hui ils se rendent bien compte qu’ils ne peuvent plus aider et du fiasco que ça entraîne. Donc ils ne nous contraignent plus à fermer totalement mais nous obligent à fermer de plus en plus tôt. C’était minuit jusqu'ici et maintenant c’est 22h. Cela veut dire qu’ils ne vont plus nous aider, mais seulement nous dire ‘vous n’avez qu’à faire venir vos clients plus tôt’. Je ne vois pas comment. J’avais commencé à organiser les soirées différemment, avec notamment des karaokés, mais même ça, je ne peux pas dire aux gens de venir à 18h ! »

Plusieurs clusters

Il faut préciser que vous êtes dans le quartier de Vinohrady. Pas très loin d’ici, il y a eu un gros cluster dans un club qui a beaucoup fait parler de lui avec plus d’une centaine de contaminations en une soirée…

Techtle Mechtle, photo : Michaela Danelová, ČRo

« Oui, au Techtle Mechtle, et je dois dire qu’il y a plusieurs clubs où il y a eu des clusters sans que ça sorte dans la presse. C’est arrivé chez nous aussi. Mais ce ne sont que des jeunes. Et aujourd’hui avec toutes les statistiques on voit bien qu’il n’y a plus de morts. »

On voit bien quand même que les chiffres augmentent, la barre des 500 morts vient d’être dépassée dans le pays…

« Oui, mais quelle est la moyenne d’âge ? Comment peut-on empêcher les jeunes de s’amuser, comment peut-on stopper toute une économie ? En juillet-août, on était les seuls clubs ouverts sur toute l’Europe avec la Suisse. Grâce à ça, on a pu avoir des touristes autrichiens, allemands, même espagnols qui voulaient faire la fête. Et on n’a pas eu tellement plus de cas à ce moment-là. »

« Si le propriétaire des locaux ne fait pas un effort, ce n'est pas possible de tenir »

Photo illustrative : Laura Lafond, Flickr, CC BY-NC 2.0

« Je crois que ce qui arrive en ce moment en République tchèque c’est vraiment la première vague. La République tchèque a été excellente au début pour protéger les gens. Mais aujourd’hui je suis sidérée. Moi, je suis dans la merde, mais ce n’est pas le pire. La jeunesse ne peut pas vivre, on est en train de nous bouffer nos libertés et les politiciens sont en train de voir jusqu’où on peut manipuler les gens. Si tout d’un coup on laissait ouvert et que tout le monde se faisait la bise, tout en protégeant les personnes à risque… »

« Je suis moi-même une personne à risque, j’ai 60 ans, je suis asthmatique et souffre de bronchite chronique. On m’avait dit au mois de mars : ‘si tu chopes le coronavirus, tu meurs’. Je l’ai eu il y a un mois, et finalement je vais très bien. Je crois que c’est ça la solution : que tout le monde le chope, sauf les gens vraiment à risque. On ne peut pas stopper toute l’économie et maintenir la jeunesse enfermée. »

Combien de temps pouvez-vous tenir avec cette nouvelle obligation de fermer à 22h ?

Photo illustrative : Queven, Pixabay / CC0

« Je ne sais pas, sincèrement. Il faut que je calcule avec ma comptable voire si ça vaut le coup d’ouvrir quand même un peu ou pas. On vit au jour le jour, d’après ce que j’ai compris on peut tenir en moyenne deux ou trois mois. Heureusement qu’il y a eu des aides du gouvernement au début. A Prague, beaucoup de gens comme nous ne sont pas propriétaires des locaux dans lesquels ils ont un club. Si le propriétaire ne fait pas un effort, ce n’est pas possible. Il faut que j’aille le supplier, mais il n’est pas forcé d’accepter. C’est assez horrible de ne pas savoir. Nous sommes des patrons et avons l’habitude de mener nos barques, mais là c’est le gouvernement qui décide et malheureusement on ne peut rien faire. Je suis désespérée… »