Quelques idées à retenir de 2015

Photo: Repro Suzanne Renaud / Petrkov 13 / Paseka
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Tout au long de l’année écoulée, nous vous avons présenté dans cette rubrique différentes personnalités du monde littéraire. Le moment est donc venu de jeter un regard en arrière. Pour cette dernière Rencontre littéraire en 2015, nous avons retenu les extraits d’entretiens réalisés avec certaines de ces personnalités invitées au micro de Radio Prague. Des personnalités de divers horizons dont les idées méritent votre intérêt.

Les choix de Suzanne Renaud

Photo: Repro Suzanne Renaud / Petrkov 13 / Paseka
La ferme de Petrkov, tout petit village du Plateau tchéco-morave, est devenue le théâtre de la vie de la poétesse française Suzanne Renaud (1889-1964) après son mariage avec le poète et graveur Bohuslav Reynek. La seconde moitié de sa vie a été étroitement liée à cette vieille maison plantée au milieu d’un paysage à la beauté austère que Suzanne a appris à aimer. L’importance que cette bâtisse a eue pour elle, se reflète d’ailleurs dans le titre choisi par Lucie Tučková, l’auteur de sa biographie : « Suzanne Renaud / Petrkov 13 ». Venue en mars dernier dans nos studios, Lucie Tučková a présenté son livre et expliqué, entre autres, que Suzanne Renaud était loin d’être une victime passive des événements et de la situation politique de son époque, car c’est elle-même qui a fait le choix de cette vie difficile :

« Je dirais que c’était elle-même qui a choisi, et c’était grâce à sa force intérieure. Comme je l’ai déjà mentionné, elle a dit ‘oui’ au début à Bohuslav Reynek, c’était son choix, et elle a répété son ‘oui’ à plusieurs reprises au cours de sa vie. Déjà en 1947, consciente de la situation qui devenait très difficile en Tchécoslovaquie, elle a fait la tentative de reprendre son passeport et elle a refait sa carte d’identité en France. Elle réfléchissait à la possibilité d’émigrer, de partir avec sa famille en France. Mais elle se disait : ‘Que vont devenir les enfants.’ Ce n’est pas seulement qu’elle se sentait déjà assez vieillie pour recommencer la vie en France, mais elle se demandait ce qu’allaient devenir le domaine de Petrkov et enfants en France sans héritage. Elle se posait donc la question s’il fallait partir ou non et ce n’était pas du tout passif. (…) Bien sûr ce choix l’écrasait énormément, on ne peut pas l’imaginer. Elle n’a jamais revue sa famille en France. Elle s’est rendue pour la dernière fois en France en automne 1947, et jusqu’à sa mort en janvier 1964 elle n’a plus revue sa famille française. (…) Ce n’était pas de son choix et c’était écrasant pour elle. Mais pourtant elle a su faire face à tout cela grâce à sa force intérieure, à la Foi et à sa famille, à ses proches qu’elle aimait beaucoup. »

Comment traduire une œuvre considérée comme intraduisible

Photo: Karolinum
Certaines œuvres littéraires constituent de véritables défis pour les traducteurs, parfois découragés par leur caractère, leur style ou leur structure. Parmi ces œuvres considérées par d’aucuns comme intraduisibles figure sans aucun doute « Un été capricieux » (Rozmarné léto), un ouvrage en apparence modeste que son auteur a sous-titré « Roman humoristique ». En signant cet opuscule qu’il considérait comme mineur, Vladislav Vančura ne pensait certainement pas qu’il deviendrait un des livres tchèques parmi les plus populaires et cités. Ecrit dans une langue archaïque et métaphorique qui jure avec la simplicité quasi banale de son sujet, ce petit livre a longtemps attendu son traducteur en français. C’est finalement l’écrivain et ancien professeur à l’Université libre de Bruxelles Jan Rubeš qui a relevé le défi. En janvier dernier, il a évoqué au micro de Radio Prague toutes les difficultés de son entreprise :

« D’une part, il y a la difficulté de donner la même valeur en français aux phrases, que nous avons citées et qui sont devenues presque des élocutions courantes pour les Tchèques. D’autres part, il y a évidemment un certain nombre de locutions pour lesquelles j’ai eu beaucoup de mal à trouver des équivalents. J’ai décidé à me faire soutenir par quelques amis français qui, soit parlent tchèque, soit sont des lecteurs cultivés, en leur soumettant le texte pour la lecture, et je dois dire que mon ami Xavier Galmiche m’a un peu aidé dans le choix des locutions qui correspondaient mieux au style de Vančura. Je l’ai fait lire également à une amie, qui est éditrice elle-même, qui a apprécié le roman et a fait, finalement, très peu de remarques mais qui m’a dit : ‘C’est un roman qui ne va jamais intéresser les lecteurs français, parce que son style, son atmosphère, ce côté dépassé, ce genre de situations où on rit plutôt tout doucement pour soi-même, cela ne correspond pas au style de l’humour français. C’est plus l’humour anglais, peut-être, qui est dans les finesses de la langue. Dans les scènes grotesques on imagine difficilement Louis de Funès dans un film qui pourrait être tourné d’après cette nouvelle, mais avec ce genre de l’humour on imagine plutôt un film anglais.’ Elle a été donc assez sceptique sur le succès de ce roman en France et je suis de son avis. Je pense que c’est quelque chose qui correspond plutôt à l’humour tchèque qu’à la typologie de l’humour français. »

« J’ai décidé d’affronter la montagne »

'La Déesse des petites victoires',  photo: Argo
« J’avais besoin de trouver quelque chose de difficile à faire et j’ai décidé un jour d’affronter la montagne », affirme la romancière Yannick Grannec pour expliquer sa décision d’écrire un livre sur le génial mathématicien Kurt Gödel (1906-1978) et sa femme Adèle (1899-1981). Intitulé « La Déesse des petites victoires », le livre qu’elle a consacré à ce couple insolite, et qui lui a valu le Prix des Libraires, a déjà été traduit dans plusieurs langues, dont le tchèque. Invitée du salon « Le Monde du Livre » en mai dernier, Yannick Grannec avait alors présenté son premier roman au micro de Radio Prague, en expliquant tout d’abord le sens profond du titre de son ouvrage :

« Un bon sens puisque Kurt Gödel a eu une grande victoire, celle de la postérité. Il est devenu un dieu des mathématiques, une idole, mais sans Adèle, sans sa femme, il n’aurait pas survécu. Il n’aurait certainement pas pu concevoir toute son œuvre. Donc, Adèle est la déesse des petites victoires, celle du quotidien, et en particulier celle des petites cuillères puisque quand son mari était anorexique et dépressif pendant une partie de sa vie, quand il était au sanatorium, elle le nourrissait à la petite cuillère, petite cuillère après petite cuillère. Elle l’a soutenu pendant cinquante ans. Elle l’a porté à bout de bras et elle l’a maintenu en vie. Ce sont donc ses petites victoires sur la mort et la dépression et c’est elle qui est la déesse du quotidien. »

Peut-on dire que la vie d’Adèle Gödel, que le lecteur retrouve comme une vieille femme acariâtre, n’a pas été donc une vie ratée, comme il semblerait au premier abord, mais au contraire une vie, certes, extrêmement difficile, mais aussi extrêmement riche ?

« Oui, absolument, parce qu’on dit souvent que c’est une femme qui a vécu dans le sacrifice, mais je ne le crois pas du tout. Je pense que c’est quelqu’un qui a choisi son destin, qui savait pertinemment que cet homme serait difficile et qu’il faudrait le porter jusqu’au bout. Mais elle avait en quelque sorte une mission à accomplir et elle a rempli cette mission. Donc, je pense que vers la fin de sa vie, elle, en tout cas le personnage tel que je l’ai construit, c’est la différence avec la réalité, évidemment, elle part avec une certaine forme de complétude, justement puisqu’on parle de la complétude pour Gödel. Elle part avec cette complétude d’avoir réussi quelque chose dans sa vie, d’avoir rempli sa mission. »

Protéger les valeurs qui nous sont chères

Pavel Fischer,  photo: ČT
En janvier dernier, après les attentats contre la revue satirique Charlie Hebdo, nous avions invité dans nos studios Pavel Fischer, ancien ambassadeur de la République tchèque à Paris. Cet entretien est redevenu d’actualité après la série d’attentats qui ont bouleversé Paris, la France et le monde voilà quelques semaines de cela. Partout, les gens se retrouvent confrontés à une série de questions que ces atrocités font ressurgir. En République tchèque, malgré le fait qu’elle ne compte que 10 à 20 000 membres, la minorité musulmane suscite de la nervosité et même de la peur au sein d’une partie non négligeable de la population. Pavel Fischer nous avait confié ce qu’il pense de ce genre de réactions :

« J’observe que nous avons souvent peur de ce que nous ne connaissons pas. Nous faisons parfois l’amalgame entre la culture de l’Islam et un djihadiste qui se réclame de l’Islam. Pour ce qui est de la République tchèque, je crois que notre société ne sait pas de quoi elle a peur. Peut-être a-t-elle peur des ombres autour d’elle. Or, c’est une nouvelle fois une invitation à une curiosité intellectuelle, et au courage personnel et politique en particulier. »

Quelles seront les conséquences de ces derniers événements dans notre attitude vis-à-vis du terrorisme en général ? Pour protéger la démocratie, faudra-t-il maintenant réduire la démocratie, c’est-à-dire prendre des mesures qui réduiront nos libertés démocratiques?

« Qui dit liberté, doit dire responsabilité. Nous vivons dans un continent qui est en double feu. A l’est, nous avons la guerre en Ukraine. Au sud, nous avons des guerres fratricides dans les pays du nord de l’Afrique, et nous avons en particulier ceux qui se réclament d’un certain djihad islamique. Il faut se rendre compte qu’au nom justement de nos libertés, au nom des valeurs qui nous sont chères, il faut faire très attention à ne pas devenir victimes de ces radicalismes qui ont surgi à notre seuil. Car, sur le seuil de l’Europe, il y a un vrai problème. Et si l’on ne le nomme pas, si l’on n’y porte pas attention, nous deviendrons vraiment victimes à notre tour. Donc, oui, il y a quelque chose à repenser, et c’est aussi pour moi une invitation à travailler en coopération beaucoup plus étroite encore avec nos alliés, avec nos voisins au sein de l’Union européenne. »