Retour sur l’affaire Kundera avec Adam Hradílek et Petr Třešňák

Entretien aujourd’hui avec l’historien Adam Hradílek et le journaliste Petr Třešňák, auteurs de l’article publié en octobre 2008 qui a mis en cause l’écrivain Milan Kundera dans une affaire de dénonciation remontant au début des années 1950. Un article paru dans l’hebdomadaire Respekt et dont le retentissement a dépassé les frontières tchèques et européennes.

Au cours de ses recherches menées à titre individuel, l’historien de l’Institut pour l’étude des régimes totalitaires Adam Hradílek avait retrouvé un procès verbal de la police tchécoslovaque dans lequel il était indiqué que Milan Kundera avait dénoncé la présence d’un intrus dans sa résidence universitaire. L’intrus en question était un jeune déserteur tchèque, Miroslav Dvořáček, revenu de RFA où il avait été formé par les services secrets occidentaux. Arrêté à Prague à la même date que celle indiquée sur le PV, il a passé 14 ans en prison et dans les mines d’uranium.

Suite à la publication de l’article, Milan Kundera a démenti toute collaboration avec la police. Les réactions, en France notamment, ont été vives et très favorables à l’écrivain. Un an et demi après, nous avons donc rencontré les auteurs de cet article paru dans Respekt et avons d’abord demandé à l’historien Adam Hradílek si, avec le recul, il estimait avoir fait correctement son travail :

Milan Kundera, photo: Václav Chochola, ISIFA / SIPA
« Je pense que si c’était à refaire je me comporterais probablement d’une manière très similaire. J’ai à l’époque décidé de contacter l’hebdomadaire tchèque le plus respecté, un magazine auquel je fais entièrement confiance. En collaboration avec Respekt donc, je me suis décidé à publier ce document, ce procès-verbal qui est selon moi intéressant pas seulement parce qu’y figure le nom de Milan Kundera mais aussi parce qu’il revient sur le cas très intéressant du courageux Miroslav Dvořáček. »

Contrairement à Adam Hradílek, le journaliste de Respekt qui a co-signé l’article, Petr Třešňák, concède qu’il s’y prendrait un petit peu autrement si c’était à refaire aujourd’hui :

Miroslav Dvořáček, photo: Archives d'ABS
« Parce que pour moi c’était une expérience professionnelle intéressante. Je dis toujours depuis que dans l’histoire du journalisme tchèque, en tout cas dans l’histoire post-communiste, il n’y a pas d’article qui ait suscité de plus intenses débats contradictoires que celui-ci. Pour moi il est assez surprenant que notre article ait tenu le coup et qu’il est toujours considéré comme un bon article. Si c’était à refaire, j’essaierais de faire les choses de manière à être plus à même de résister à la pression qui suit la publication. J’irais notamment en France devant sa maison et j’attendrais qu’il sorte son chien pour lui demander s’il a dénoncé Dvořáček. Il m’enverrait promener mais au moins je l’aurais fait. »

Il avait en effet été reproché aux deux auteurs de l’article de ne pas avoir suffisamment essayé de contacter Milan Kundera, qui est cependant connu pour ne jamais parler aux médias. C’est Adam Hradílek qui a essayé, par fax:

Le rapport de police, photo: Archives d'ABS
« Je suis certain que Milan Kundera a reçu le fax que je lui ai envoyé un mois avant la publication de l’article. Plusieurs sources proches de Kundera m’ont assuré que c’était la seule manière de communiquer avec lui. Il a eu la possibilité de s’exprimer ou d’en parler, ce qu’il n’a pas fait et ce qui ne m’a pas surpris parce qu’il ne communiquait pas avec les médias depuis plus de 20 ans. Aller l’attendre devant chez lui ne me paraissait pas digne, autant pour lui que pour nous. A mon avis, il a eu l’opportunité de s’exprimer sur ce sujet, avant et après la publication. »

Petr Třešňák: « Même si je suis d’accord que notre tentative de le contacter était suffisante, elle était néanmoins tout juste suffisante et il aurait peut-être fallu qu’elle soit amplement suffisante mais il n’y avait plus de temps pour ça. Il y a aussi quelques autres choses plus techniques que je formulerais aujourd’hui différemment. Mais ce qui est intéressant, c’est qu’après la publication, plusieurs personnes, dont nous, ont essayé de trouver d’autres éléments. Mais les seules choses qui ont été trouvées après l’ont été par hasard, ce qui prouve que cet article est complet dans la mesure du possible. Ce n’est pas la vérité complète, que nous ne connaissons toujours pas, mais il est complet en ce qui concerne les possibilités de la connaître. »

Les réactions les plus hostiles à cet article sont venues de France, pays d’adoption de Milan Kundera. Deux semaines après la publication, il y a également eu une lettre de soutien à l’écrivain signée par plusieurs grands noms de la littérature mondiale, dont Orhan Pamuk, Gabriel Garcia Marquez et Philip Roth.

Petr Třešňák: « C’est un petit peu désopilant de voir à quel point il est facile pour des gens célèbres de signer quelque chose dont ils ne savent absolument rien, seulement parce que dans le texte figure le nom de Kundera et qu’il fait partie de la même corporation. Cela m’a déçu, mais ce sont des choses qui arrivent. »

Un an et demi après, on n’en sait pas vraiment plus sur l’affaire Kundera. Même s’il en est régulièrement question dans les médias tchèques. Adam Hradílek :

« C’est surprenant que cette affaire continue, un an et demi après. Pratiquement chaque semaine on en parle à la télévision ou dans la presse. On en parle dans les débats sur le passé, sur l’Institut d’étude des régimes totalitaires, sur son nouveau directeur. Le débat continue, même s’il n’y a pas de nouvelles informations sur l’affaire. Récemment, plusieurs historiens se sont cependant exprimés très favorablement sur notre article en remarquant que jusqu’à aujourd’hui, personne n’a réussi à réfuter les informations qu’il contenait. D’un autre côté évidemment les opposants à cet article persévèrent également, donc cette affaire va probablement continuer longtemps à faire parler d’elle. »