Sisyphe au pays des trolls - la laborieuse lutte contre les fake news, en tchèque aussi

Photo: memyselfaneye, Pixabay / CC0

Ladka Mortkowitz Bauerová travaille pour l’Agence France Presse (AFP) à Prague dans le cadre d’un programme de « fact-checking » en partenariat avec Facebook. Infox, fake news, rumeurs, désinformation : quel que soit le nom donné aux fausses informations, l’objectif est de vérifier et de démentir certaines des plus virales d’entre elles – celles qui sont le plus publiées et transférées sur les réseaux sociaux.

Ladka Mortkowitz Bauerová, photo: Archives de Ladka Mortkowitz Bauerová

Par quoi commence une journée type dans votre travail ? Vous ouvrez votre ordinateur et vous goinfrez de fake news pour le petit-déjeuner ?

« Oui, c’est à peu près ça ! (rires) Je ne suis pas encore en phase de déprime – j’ai commencé il y a quelques mois, j’apprends toujours et c’est intéressant. Je m’étonne toujours de ce que les gens sont capables de croire. »

Vous avez des outils fournis par Facebook pour repérer les articles les plus envoyés, les vidéos et les photos les plus virales…

« Oui, Facebook a une fonction grâce à laquelle les internautes peuvent signaler un problème ou une information qui semble douteuse. Mais cela fait une masse d’infos à vérifier pour trouver celles que je suis capable d’analyser et démentir, de faire le fact-checking… »

Donc vous vérifier l’information, l’authenticité…

« Oui et on a quelques outils AFP, par exemple pour les vidéos on a un outil qui s’appelle InVid qui permet d’analyser et de découper les différents plans d’une vidéo. On peut utiliser la recherche inversée d’image (reverse image search), avec Google, Yandex ou Baidu pour fouiller le web et retrouver des images similaires pour montrer que la vidéo n’est pas authentique. »

Photo: InVId

Votre collègue en Slovaquie a démontré récemment qu’une vidéo censée avoir été tournée à Wuhan n’était pas authentique…

« Oui, c’est un très bon exemple, c’était une vidéo chinoise de propagande pure pour montrer les beautés de Wuhan, mais aucun plan n’avait été tourné à Wuhan, toutes les images venaient d’autres villes et régions chinoises. »

Le Parti pirate tchèque souvent ciblé par les fake news

Une partie de votre travail est de traduire ce que font vos collègues du fact-checking AFP ailleurs dans le monde – l’autre partie consiste à vérifier les informations qui circulent sur les réseaux en Tchéquie. Y a t-il des particularités dans la désinformation tchèque, chez les trolls tchèques ?

« Oui, bien sûr. Les trolls tchèques se concentrent souvent sur les hommes politiques. Le Parti pirate est une cible assez fréquente de la désinformation. J’ai également démenti une information sur Jiří Drahoš, ancien candidat à la présidentielle devenu sénateur. »

Photo illustrative: geralt/Pixaaby, CC0

« En ce qui concerne les traductions de ce que font mes collègues à l’étranger, j’ai beaucoup travaillé récemment sur les fake news autour du coronavirus, forcément. Il y a évidemment beaucoup de rumeurs sur les symptômes, les remèdes, la prévention… Souvent je repère tout de suite qu’il y a une image que j’ai déjà vue en français ou en anglais et dont mes collègues qui travaillent dans d’autres langues se sont déjà occupés. Il est aussi arrivé que des collègues traduisent les analyses d’une information diffusée en Tchéquie que j’avais faites. »

Vous parliez de politique tout à l’heure – dans le cadre de ce partenariat avec Facebook vous ne démentez pas des infox publiées par des politiciens…

« Non, c’est un problème global. Marc Zuckerberg a déclaré ne pas vouloir influencer le processus démocratique et ne veut pas signaler les fake news diffusées par les hommes politiques. On n’est pas forcément d’accord mais c’est la décision de Facebook. Je ne peux pas faire de fact-checking sur la page d’un homme ou d’une femme politique. En revanche, si quelqu’un d’autre diffuse une infox publiée par un homme ou une femme politique, alors là je peux vérifier cette information. »

Puces électroniques pour les enfants

On parlait des particularités du ‘marché’ tchèque de la désinformation. La semaine dernière, vous avez démenti des informations sur la minorité rom, qui fait souvent l’objet de désinformation…

Photo illustrative: Jana Šustová, ČRo

« Oui, c’est classique. Ce sont des fake news qui circulent depuis des années et reviennent régulièrement. Là c’était sur les chiffres de la criminalité rom. Même si ces chiffres ont été démontés par des sites tchèques de fact-checking comme http://manipulatori.cz/, l’infox revient et à mon avis ça vaut le coup de faire le fact-fecking à répétition pour ce genre d’infos, pour qu’au moins elles ne soient plus diffusées sur Facebook. »

C’est un peu le rocher de Sisyphe quand même…

« Oui, vous avez raison… Mais bon, est-ce qu’on doit se résigner ? A mon avis cela vaut quand même le coup de travailler là-dessus. Bien sûr qu’il y aura toujours des gens qui diffuseront ce genre d’infox sur Facebook mais il y a aussi beaucoup de gens qui m’ont écrit pour me remercier de les avoir avertis que ce n’était pas vrai, qu’ils n’allaient plus faire circuler. »

Est-ce que parfois on se demande si une infox n’est pas trop absurde pour passer du temps à la démentir ? Egalement la semaine dernière, vous avez travaillé sur la rumeur selon laquelle les parents allaient être obligés de faire installer une puce électronique sous la peau de leurs enfants…

Photo illustative: Archives de Radio Prague Int.

« Alors là à nouveau c’est une rumeur apparue il y a cinq ans, quand M. Chládek était ministre de l’Education. Cette fake news a recommencé à être partagée en masse cet été, donc je me suis décidé à la traiter, aussi parce que j’ai lu les commentaires sur Facebook et me suis rendu compte que les gens la prenaient toujours au sérieux, bien que le nom de M. Chládek, qui n’est plus ministre depuis très longtemps, figurait encore dans l’article. »

« C’est vrai que parfois il y a des choses tellement absurdes et sans beaucoup de conséquences… Je me rappelle qu’au début on a aussi démenti l’authenticité d’un cliché ‘photoshopé’ d’une femme nue sur un sommet montagneux du Kirghizstan, juste pour signaler qu’on était pas obligé de partager n’importe quoi. Mais là j’ai décidé de me concentrer sur les sujets plus conséquents. »

Vous avez commencé il y a quelques mois et faites ce travail seule, face à une armée de trolls !

« Oui, c’est vrai. J’ai une capacité assez limitée pour l’instant, comme mon collègue en Slovaquie. Mais le fact-checking devient de plus en plus important pour l’AFP, nous avons de nouveaux collègues en Croatie, en Belgique ou aux Pays-Bas. Je ne sais pas si d’autres personnes vont venir travailler avec moin en République tchèque mais je peux vous dire que nous sommes en période de croissance. »

Photo illustrative: TheDigitalArtist

Les générations les plus jeunes ont désormais tendance à délaisser Facebook pour d’autres réseaux. Facebook possède également WhatsApp, mais est-ce que le fact-checking va concerner tous les réseaux sociaux à l’avenir ? Si par exemple vous trouvez quelque chose sur TikTok, vous travaillez dessus ?

« Pour l’instant on se concentre sur Facebook, Twitter et Instagram, mais en République tchèque le phénomène des fake news virales concerne pas encore trop Twitter, c’est plutôt sur Facebook toujours. »

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