« Státnost » ou l’idée que les Tchèques se font de leur Etat

Outre saint Venceslas – svatý Václav, patron de leur nation, les Tchèques ont également célébré vendredi 28 septembre, jour de fête nationale, ce qu’ils appellent « Den české státnosti », soit le « Jour de l’Etat tchèque ». Si la traduction ne peut sans doute pas être guère meilleure, elle n’en reste pas moins approximative. Et ce pour une raison quelque peu curieuse : il n’existe en effet pas d’équivalent en français du mot tchèque « státnost ». Alors, forcément, nous ne pouvions pas faire autrement que de nous y intéresser.

« Stát », « státní »,« státnice », « státnicky(ý) », ou encore« státník » : autant de noms, adjectifs et adverbe signifiant « Etat », « de l’Etat », « national », « public », « examen d’Etat » et « homme d’Etat ». Mais on a beau tourner et retourner les pages du dictionnaire franco-tchèque, vérifier si une page ne s’est pas envolée ou n’a pas été arrachée, chercher et encore chercher sur Internet, aucune trace, nulle part, de l’équivalent français de « státnost ». Pourtant, aucun doute là-dessus, il s’agit bien d’un mot qui existe dans la langue tchèque.

Pour mieux comprendre, procédons tout d’abord à un petit rappel : tous les deux jours de fête, les 28 septembre et 28 octobre permettent de célébrer ou de commémorer des événements en lien direct avec l’histoire de la formation de l’Etat tchèque. Le 28 octobre marque ainsi la création, en 1918, de la Première République tchécoslovaque, premier Etat indépendant. On pourrait donc se demander pourquoi les Tchèques ne célèbrent pas ce « Jour de l’Etat », cette « státnost » qui nous intrigue tant précisément le 28 octobre.

Fête nationale officiellement appelée « Den české státnosti – Svatý Václav » - « Jour de l’Etat tchèque – Saint Venceslas », le 28 septembre est la date de la mort, en 929 ou 935, de Venceslas 1er duc de Bohême, assassiné sur ordre de son frère Boleslav, qui désirait accéder au pouvoir. Objet d’un culte qui se développe dès la fin du Xe siècle, le martyr Venceslas est un personnage-clef dans l’histoire tchèque, notamment pour son rôle dans l’émancipation de la Bohême dans le cadre de l’Europe chrétienne.

Ainsi donc pour les faits historiques. Ce que l’on sait moins en revanche, ou que l’on a quelque peu oublié, c’est que le 28 septembre est célébré comme « Jour de l’Etat tchèque » seulement depuis le début des années 2000. Si l’on s’en tient au projet de loi originel, le 28 septembre, qui jusqu’en 1951 n’était qu’une journée de la mémoire, ne devait même pas être jour de fête nationale. Finalement, il en fût décidé autrement et les Tchèques célèbrent donc désormais le Jour de leur Etat pour la douzième année consécutive.

Photo: Commission européenne
En fait, plus qu’un mot, « státnost » est avant tout une notion, une idée que les Tchèques ont de leur Etat ou de cet ensemble appelé les pays tchèques. Au regard de l’histoire de ce pays occupé plus souvent qu’à son tour et longtemps resté, contraint et forcé, sous domination et influence étrangère, « státnost »évoque donc la légitimité de l’existence de la Bohême et de la Moravie, la légitimité de l’identité, de la place de ces deux régions non seulement sur la carte de l’Europe mais aussi dans la conscience de celle-ci. Pour les Tchèques, ce mot évoque une reconnaissance à la fois politique, diplomatique, géopolitique, juridique, culturelle et même morale de la qualité, dans le sens de condition, de l’Etat tchèque ; en d’autres termes, « státnost » renvoie tout simplement à la reconnaissance de l’existence de l’Etat tchèque en tant que tel. La République tchèque, aux yeux de ses citoyens comme du reste du monde, existe bien en qualité d’Etat, et ce dans le sens premier du mot, à savoir en qualité d’entité politique constituée d’un territoire délimité par des frontières, d’une population et d’un pouvoir institutionnalisé.

Svatý Václav
Or, et on en revient là à l’histoire des pays tchèques, le duc de Bohême qu’était Venceslas a été un des premiers véritables hommes d’Etat tchèques, un des premiers à avoir concouru à cette reconnaissance de ce qui était alors la Bohême au-delà des frontières de celle-ci. Et cette reconnaissance a pendant très longtemps constitué pour la nation tchèque une lutte de tous les instants, que ce soit sous la tutelle du Saint-Empire romain germanique, plus tard de l’Autriche puis plus près de nous de l’Allemagne avec le Protectorat. Même si son existence apparaît aujourd’hui en tous points légitime, l’Etat tchèque, à la différence de la France par exemple, n’a jamais été une évidence. C’est donc de cette fragilité et de tout le reste dont les Tchèques gardent conscience. Et c’est aussi tout cela que recouvre donc ce mot bien particulier de la langue tchèque qu’est « státnost », qui, bien plus qu’un mot, est peut-être avant tout une notion philosophique.

Bien conscients nous aussi désormais de l’existence et de la légitimité de l’Etat tchèque, c’est ainsi que s’achève ce « Tchèque du bout de la langue ». On se retrouve dans quinze jours pour de nouvelles découvertes sur la langue parlée par la population de cet Etat. D’ici-là, portez-vous du mieux possible - mějte se co nejlíp !, portez le soleil en vous - slunce v duši, salut et à bientôt - zatím ahoj !


Rediffusion du 29-09-2012