Tereza Boučková tire de l’oubli la vie secrète d’une maison pragoise

Tereza Boučková

« J’ai choisi cette maison parce que cette maison m’a choisie », dit l’écrivaine Tereza Boučková à propos du sujet de son roman intitulé Dům v Matoušově ulici - La maison de la rue Matoušova. C’est un récit sur la vie, le passé et les destins des locataires d’une maison où habite l’écrivaine. Elle est entrée dans l’intimité de ses locataires dont certains étaient ses proches voisins et en a tiré un livre qui est à la fois un témoignage sur leur vie et une évocation des sinuosités dramatiques de l’histoire tchèque du XXe siècle. 

Un immeuble cossu situé en face d’un parc

La maison de la rue Matoušova | Photo: Lenka Froulíková

C’est une ancienne villa urbaine construite en 1885 dans un style néo-classique au milieu de jardins et qui se retrouve aujourd’hui flanquée des deux côtés d’immeubles de rapport. Dans les premières décennies de son existence, les locataires de cette résidence luxueuse étaient des gens aisés. Dans les années 1950, un des appartements de la maison était occupé par la famille du poète et dramaturge Pavel Kohout et c’est dans cette famille qu’est née en 1957 Tereza, la future écrivaine. Elle a passé dans cette maison son enfance et sa jeunesse et elle y a ré-emménagé il y a quelques années. Et, voyant disparaître progressivement les anciens locataires, elle a eu l’idée de retracer leurs vies et de les sauver de l’oubli. Elle s’est lancée dans des recherches qui allaient lui apporter de nombreuses découvertes :

« Aujourd’hui nous avons Google et c’est un assistant formidable, mais évidemment, j’ai cherché aussi beaucoup d’informations dans des bibliothèques. J’ai été également conseillée par des historiens de l’Institut de recherches sur les régimes totalitaires parce que je ne suis pas habituée à faire ce genre de recherches. J’ai lu aussi un grand nombre de livres et cela m’a donné la possibilité d’évoquer les choses et les événements comme il le fallait. »

Sur les traces d’anciens locataires

La maison de la rue Matoušova | Photo: Lenka Froulíková

Nous vivons tous dans des maisons et souvent nous ne savons presque rien sur nos voisins les plus proches. Lorsque Tereza Boučková décide de lever le rideau sur la vie, le passé et les ancêtres de ses voisins, elle ne peut éviter une question qui s’impose et qui est fondamentale. Jusqu’où peut-on aller pour tirer de l’oubli la vie des personnes existantes ou ayant existé ? Quelles sont les limites de la franchise qu’un écrivain ne devrait pas transgresser ? Il n’était pas facile pour elle de répondre à ces questions :

Tereza Boučková | Photo: ČT Art

« C’est toujours accompagné d’une grande hésitation. On est toujours obligé de penser aux conséquences de la publication de certaines choses et en même temps, on doit prendre en considération ce qu’on veut écrire. J’ai beaucoup hésité mais je me suis laissé guider par mon intuition et mes sentiments. Et je suis parvenue à la conclusion que je ne nuisais à personne. Nous ne maîtrisons jamais tout à fait tout ce que vivons, comment nous le vivons et comment c’est perçu par les autres. Il arrive parfois que des écrivains évoquent des récits et des gens concrets. Et c’était mon cas. »

Le calvaire du docteur Epstein

Bertold Epstein | Photo: ČT Art

Pas à pas et sans respecter l’ordre chronologique des événements, Tereza Boučková fait resurgir devant le lecteur l’histoire mouvementée de la maison de la rue Matoušova. En 1927, la maison est achetée par un juriste juif du nom d’Eduard Schwarz qui cherche une résidence convenable pour sa famille. Pour la rendre plus confortable, il fait reconstruire la maison par l’architecte Otto Kohn. Ce dernier tombe amoureux d’Emma, fille d’Eduard Schwarz, et se marie avec elle. A la veille de la Seconde Guerre mondiale, le couple aura la chance d’échapper in extremis à la haine raciale et d’émigrer en Amérique Latine. Le professeur Bertold Epstein, médecin qui a soigné et guéri leur fils Joseph, n’aura pas cette chance. Tereza Boučková retrace dans son livre l’itinéraire sinistre de cet homme qui devait devenir, lui aussi, un des locataires de la maison de la rue Matoušova :

Bertold Epstein | Photo: Le film 'Lékař ve službách anděla smrti'/ČT

« Le professeur Epstein a vécu sans doute un dilemme terrible. En 1939, il n’a décidé que trop tard qu’il fallait quitter la Tchécoslovaquie. Il est parti finalement avec sa femme en Norvège mais ce pays allait être bientôt occupé également par Hitler. Les époux Epstein ont donc été arrêtés et déportés à Auschwitz où madame Epstein a péri aussitôt dans une chambre à gaz. Et lui a été obligé pour survivre de travailler dans le camp comme médecin. D’une part, il cherchait à aider les autres, d’autre part il a probablement été contraint à participer d’une certaine manière aux expériences du docteur Mengele. Et cela devait être terrible. »

Dans la maison,  il y a un ascenseur avec une plaque portant le nom de prof. Epstein | Photo: ČT Art

Un nœud de vies humaines

Pavel Kohout,  foto: Radio Wave

Le destin terrible du docteur Epstein n’était cependant qu’un élément de l’enchevêtrement des vies humaines qui se cachait sous la façade richement sculptée de la maison. Tous ces gens ont subi, chacun à sa manière, les retombées de la grande histoire, l’occupation allemande, la dictature communiste et l’occupation russe. Parmi les locataires, il y avait non seulement Pavel Kohout, poète empreint d’abord d’idéologie communiste qui est devenu par la suite une figure importante de la dissidence, mais aussi par exemple deux actrices connues, Alena Vránová et Zita Kabátová. Pendant un temps, la maison a été fréquentée par le dissident Václav Havel qui y a été un jour arrêté par la police. Et des attaches secrètes et longtemps occultées liaient un des habitants de l’immeuble avec le célèbre cinéaste Miloš Forman. Les recherches pour ce livre ont donc été pour Tereza Boučková une grande aventure semée d’embûches, mais jonchée aussi de découvertes et de surprises.

Zita Kabátová | Photo: ČT Art

Quand le présent rejoint le passé

En écrivant cet ouvrage qui se nourrit du passé, l’auteure n’a toutefois pas pu éviter d’être assaillie par des événements graves de ces dernières années :

La maison de la rue Matoušova | Photo: Lenka Froulíková

« Au départ, je n’avais aucune intention d’évoquer dans mon livre des évènements actuels. Ces événements me tenaillaient d’autant plus parce que je suis hypersensible et je découvrais simultanément ce qui s’était passé sous l’occupation et sous le communisme. Je n’ai pas réussi à résister à tout cela et j’ai fini par intégrer l’actualité dans mon livre. »

Les évènements terribles dont l’agression russe contre l’Ukraine, la guerre à Gaza ou la tragédie de la faculté de lettres de Prague où 14 personnes ont été tuées par un étudiant à la veille de Noël 2023, interviennent dans le cours de la narration parce que l’auteure n’arrive pas à les passer sous silence. La vie contemporaine devient donc finalement un deuxième plan du livre dans lequel le passé dramatique s’inscrit en contrepoint du présent qui n’est pas dépourvu non plus de drames intolérables. Les vieux démons ne sont donc pas conjurés et ont toujours tendance à revenir.

Une arme contre l’oubli

Les stolpersteins de la famille Schwarz | Photo: Lenka Froulíková

En écrivant son livre, Tereza Boučková est devenue comme la mémoire vivante de sa maison. Elle a écrit un ouvrage quasi documentaire mais qui se lit pourtant comme un roman. Elle parle d’un milieu qu’elle connaît intimement, qui fait partie de sa vie et cela lui permet de compléter sa narration par des éléments de fiction. Dans la majeure partie de son récit, elle retrace cependant des faits réels et son livre peut être considéré donc comme une arme contre l’oubli :

« J’ai écrit ce livre parce que je me suis rendu compte que quand j’aurais quitté cet immeuble, faute de pouvoir payer le loyer, avec moi partirait aussi la mémoire, l’histoire de cette maison. Il me semblait qu’écrire ce livre était mon devoir. Et je suis contente de voir que j’ai probablement réussi parce que je reçois des réactions de nombreux lecteurs. Je pense qu’il y à Prague beaucoup de maisons qui ont malheureusement une histoire aussi grave et aussi compliquée que la maison de la rue Matoušova. Mais moi, j’ai choisi cette maison parce que cette maison m’a choisie. »

La maison de la rue Matoušova | Photo: ČT Art
Auteur: Václav Richter
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