Visite de Xi Jinping : des Tchèques sortent leurs drapeaux tibétains

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La visite du président chinois en Tchéquie, qui consacre le rapprochement opéré depuis quelques années entre Prague et Pékin, ne fait pas que des heureux dans un pays où la cause du Tibet fait étonnamment recette et où la figure de Václav Havel, ardent défenseur des droits de l’hommes, reste très prégnante. En plus de plusieurs actions de protestations, différentes organisations ont inauguré ce mardi un centre sur la démocratie et les droits de l'homme en Chine.

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Il est d’usage pour de très nombreuses municipalités tchèques, environ 740 cette année, de hisser un drapeau tibétain le 10 mars, journée anniversaire du soulèvement tibétain en 1959. La cause du Tibet, Etat théocratique longtemps plus ou moins vassal de la Chine avant d’être occupé puis annexé par Pékin dans les années 1950, suscite ainsi beaucoup de sympathie en Tchéquie, d’autant plus que le dalaï-lama était un « ami personnel » de l’ancien président Havel, venu à plusieurs reprises à Prague, notamment dans le cadre de la conférence du Forum 2000.

Il n’est donc guère étonnant que les opposants à la visite de Xi Jinping en République tchèque, la première pour un président chinois, aient largement fait de ce drapeau tibétain le symbole de leur dénonciation des violations des libertés et des droits humains en Chine.

Karel Schwarzenberg et Miroslav Kalousek, photo: ČTK
Depuis quelques jours, l’emblématique étendard est partout ; certains ont essayé de le substituer aux drapeaux chinois sur le chemin entre l’aéroport et le château de Prague, beaucoup l’ont arboré dans les différents rassemblements de protestations. Ils étaient quelques centaines de manifestants mardi sur l’île Kampa. Plus tôt dans la journée, on avait même vu Miroslav Kalousek, le président du parti d'opposition conservateur TOP 09, et Karel Schwarzenberg, son prédécesseur et candidat malheureux à la présidentielle de 2013, s’afficher aux fenêtres de la Chambre des députés en brandissant des drapeaux tibétains. Pour M. Schwarzenberg, qui dit n’avoir jamais vu « une telle flagornerie » en parlant de la façon dont le président Miloš Zeman a accueilli son homologue chinois, il s’agissait de manifester contre "un dictateur qui laisse faire des exécutions collectives, qui a mis en place un culte de la personnalité et une stricte censure".

Mardi, c’est aussi la journée qu’ont choisi plusieurs organisations pour inaugurer un tout nouveau centre portant sur la démocratie et les droits de l'homme en Chine. Directeur de la Fondation Forum 2000, à l’initiative avec notamment Amnesty International ou encore la Galerie Nationale de Prague, Jakub Klepal se veut plus nuancé dans ses propos :

Xi Jinping et Miloš Zeman, photo: ČTK
« La visite en tant que telle n’est pas le problème. Beaucoup de personnalités, de différents Etats dont certains sont pires que la Chine, viennent ici. C’est normal, c’est la réalité de la politique internationale. Les hommes d’Etat se rendent dans des pays qu’ils soient démocratiques ou non. »

Le problème selon lui est plutôt la méconnaissance en Tchéquie sur la situation des droits humains en Chine, la méconnaissance de l’opinion publique sur la question par exemple des prisonniers politiques. Même si Pékin a évoqué sa possible suppression, le pays dispose par exemple encore d’un système concentrationnaire, le Laogai, un réseau de camps de « rééducation par le travail » élaboré dans les années 1950 et inspiré par le Goulag soviétique. Le sinologue Ondřej Klimeš constate :

« L’état des droits humains est évidemment lamentable en Chine. Mais c’est aussi le cas des droits civiques et de toute une série de droits. Le système politique est similaire à celui qui prévalait dans notre pays il y a quarante ans. L’Etat est entre les mains d’un parti unique, le parti communiste, et contrôle plus ou moins tous les aspects de la vie en Chine. »

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Le but du nouveau centre est donc de diffuser l’information, notamment auprès des écoles, à travers des cycles de conférences ou des expositions. Une exposition à partir des photos personnelles du dalaï-lama, c’est justement ce que prépare la Galerie Nationale de Prague, qui dit avoir un lien avec cette opération par l’importante collection d’œuvres chinoises et tibétaines dont elle est propriétaire.

Les protestations contre la visite du président chinois, qui se sont tout de même soldées par une dizaine d’interpellations, ont parfois pris des formes originales : dans la nuit de mardi à mercredi, des activistes ont réussi à projeter en lettres géantes sur la façade du château de Prague la célèbre devise de Václav Havel "Pravda a láska" ("Vérité et amour") sans que toutefois cela n’émeuve particulièrement la Chancellerie de la présidence tchèque.