2014 tire sa révérence

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En cette dernière journée de l’année 2014, la rédaction française de Radio Prague vous a concocté un programme composé de cinq différents extraits d’entretiens ou de reportages choisis par les rédacteurs eux-mêmes. Dans la prochaine demi-heure, nous parlerons ainsi société, philosophie et cinéma, afin de porter notre regard sur divers évènements significatifs de l’année 2014 ; une année qui a notamment été marquée par les commémorations du 25e anniversaire de la Révolution de velours.

La Semaine de Jan Palach, 1989, photo: ČT
Commençons tout d’abord par nous souvenir de la « Semaine de Jan Palach », cette semaine qui a secoué le régime communiste. Le 16 janvier 2014 a marqué les 45 ans depuis l’immolation par le feu à Prague en 1969 de Jan Palach, étudiant en philosophie qui, par son geste, a protesté contre l’inaction des citoyens tchécoslovaques face à l’occupation du pays par les forces du pacte de Varsovie depuis août 1968. Vingt ans plus tard, entre les 15 et 20 janvier 1989, les citoyens tchécoslovaques ont amorcé leur révolte contre le régime communiste de façon plus intense. Journaliste, interprète et ancienne dissidente, Petruška Šustrová est revenue au micro de Radio Prague sur l’atmosphère de ces événements appelés par la suite « La Semaine de Palach ».

La troisième semaine de janvier 1989 a secoué de façon assez inattendue le régime communiste tchécoslovaque. Si au début, seule une cérémonie commémorant la mort de Jan Palach, décédé trois jours après son immolation, était prévue, elle s’est rapidement transformée en une forme bien plus importante de protestation contre le pouvoir de normalisation en place. Des milliers de personnes ont ainsi exprimé leur désaccord dans les rues, non seulement de la capitale tchèque, en risquant de sévères représailles. Signataire de la Charte77, et actuelle présidente du conseil d’administration de l’initiative civique « La Biélorussie citoyenne », Petruška Šustrová, est revenue sur les souvenirs de la « Semaine de Palach », précisant que des voitures de police la surveillaient constamment.

« Je faisais partie du collectif des porte-paroles de la Charte 77, et j’ai donc participé aux préparations. Moi-même je n’étais pas allée à la manifestation le premier jour, parce que je n’avais trouvé personne pour garder mes enfants. Mais j’étais tenue au courant par le biais du téléphone ainsi que des radios étrangères. Et par la suite, je me suis effectivement rendue à des manifestations à deux reprises. Il faut dire que l’émotion était très forte. Car nous les dissidents, nous avions toujours tendance à nous sentir comme une société particulière au sein d’une autre société. Cela voulait dire que nous n’entrions en contact avec les « gens normaux » que par le biais du comptoir du magasin. Etant donné qu’ils nous avaient tous licenciés, et que les voisins ne nous parlaient pas beaucoup ou faisaient comme s’ils étaient de notre côté, nous étions isolés. Et là, en janvier 1989, ce n’était pas un collectif de dissidents, mais c’était bien la société normale, rassemblant des milliers de personnes. C’était très impressionnant. »

Or, le rassemblement du 15 janvier avait été dispersé par la police de l’époque à l’aide de matraques, de gaz lacrymogènes et de canons à eau. Et c’est cette violente répression qui avait déclenché une avalanche de protestations, lesquelles se sont traduites par d’autres manifestations entre le 16 et le 20 janvier 1989. Au total, près de 1 400 personnes avaient été arrêtées. Si quelques manifestations avaient eu lieu pendant les trois années précédentes, pour Petruška Šustrová, les protestations avaient pris de l’ampleur par cette semaine entière. Et même si personne ne savait réellement si le régime allait s’effondrer, il paraissait désormais ébranlé dans ses fondements. Petruška Šustrová nous révèle en quoi se souvenir de Jan Palach en 1989, 20 ans après sa mort, avait été important à l’époque pour les citoyens tchécoslovaques, dans une atmosphère vibrante et tendue.

« La société ne possède pas tant de symboles que cela. Et de même que la société, le pouvoir en place comprenait très bien, que Jan Palach, qui a sacrifié sa propre vie, était un symbole très fort. Tout comme tout le monde se souvient de la date de l’assassinat de Kennedy, chacun de ma génération se souvient de quelle façon il a appris le décès de Jan Palach. C’était quelque chose de très significatif, quelque chose qui ne peut pas être effacée de la mémoire de la société. »

En 1989, des journalistes qui se rendaient dans le pays, avaient contribué à informer les auditeurs étrangers des différents événements en Tchécoslovaquie. Ils avaient, par exemple, fait savoir que les porte-paroles de la Charte 77 avaient été arrêtés par la police, en déposant des fleurs sur la tombe de Jan Palach. Les auditeurs étrangers ont pu également apprendre que Václav Havel avait lui aussi été arrêté dans la rue par la police. Amie proche de Václav Havel, Petruška Šustrová, nous livre plus de détails sur son arrestation:

« Václav Havel qui ne croyait pas pouvoir réussir à se rendre aux manifestations, s’était caché dans l’appartement d’un ami – il appelait cela ‘appartements secrets’ et je crois bien qu’il a repris ce terme d’un roman policier (rires). Il a donc prix une fleur, il s’est faufilé dans la foule et s’est rendu sur la partie inférieure de la place Venceslas (place à Prague où s’était immolé Jan Palach, ndlr), afin de guetter le moment propice pour y déposer la fleur. Or, sur le chemin, la police l’a arrêté et l’a emmené. C’était tout à fait absurde ; un homme qui marche sur le trottoir dans la foule tenant une fleur à la main, se fait arrêter. Bien évidemment, il a été arrêté parce que c’était Václav Havel. »

Si la « Semaine de Jan Palach » a débuté de façon discrète, elle a marqué de façon considérable un certain renouveau de l’activisme civique qui allait culminer le 17 novembre 1989, avec la Révolution de velours.


Jan Sokol et Fabrice-Martin Plichta, photo: Kristýna Maková
On pourrait penser qu’il ne s’agissait que d’un anniversaire de plus en 2014, comme celui du centenaire de la Première Guerre mondiale, du 70e anniversaire du Débarquement en Normandie ou du 25e de la chute du Mur de Berlin. Tchèques et Slovaques, eux, ont célébré le 25e anniversaire de la révolution dite de velours. A cette occasion, le 17 novembre dernier, jour de fête nationale et date qui marque la tenue à Prague de la première des manifestations qui aboutirent à la fin du régime communiste dans ce qui était alors encore la Tchécoslovaquie, Radio Prague vous avait proposé une émission spéciale avec deux témoins des grands changements de l’époque : le philosophe Jan Sokol et le journaliste Fabrice Martin-Plichta. Invités de Guillaume Narguet, Jan Sokol et Fabrice Martin-Plichta avaient répondu à de nombreuses questions, comme celle, par exemple, liée à l’arrivée au pouvoir à la fin de l’année 1989 d’un certain Václav Havel…

Jan Sokol : « C’est difficile à dire. Je pense que l’élection d’Havel est aussi en faveur d’une certaine révolution. C’est un homme qui n’aurait jamais pu devenir président de la République dans des temps calmes. Havel était connu déjà depuis 1968 comme un homme de théâtre. Entretemps, les gens en ont souvent entendu parler par les radios extérieures de l’Ouest. Et puis, en janvier 1989, il y a eu une semaine en mémoire de Jan Palach au cours de laquelle Havel a été de nouveau arrêté, et cette arrestation a été suivie d’une pétition en faveur de sa libération. Il est donc devenu assez connu en 1989. Pas de tous, certes, mais pour les gens qui suivaient la politique d’une manière ou d’une autre, ce n’était pas un inconnu. »

Fabrice Martin-Plichta : « Oui, la prise de conscience de l’existence d’Havel par les Tchèques est devenue très forte au cours de l’année 1989. Mais même déjà un peu avant. Même sans écouter les radios étrangères, la presse tchèque officielle lançait de temps en temps des campagnes contre lui ou citait son nom comme celui de l’homme vendu au capital et à l’étranger. Alors, même si énormément de Tchèques ne savaient pas tout de la vie d’Havel, ni ne connaissaient ses œuvres pour tous ceux qui étaient nés après les années 1960 (car ses premières pièces ont été jouées dans les années 1960 avant d’être interdites à partir de 1968, et ses œuvres ont ensuite relativement peu circulé sous le manteau dans le samizdat), il n’était pas un inconnu non plus. Son nom était devenu une référence. Et c’est pour cette raison qu’il a pu prendre sans difficultés la tête de cette révolution. »

Jan Sokol : « S’il y avait un homme qui pouvait parler au nom de la majorité non-communiste, c’était Havel. Il n’y en avait pas d’autre. »

On présente généralement la révolution tchécoslovaque comme une révolution modèle dans la mesure où elle s’est déroulée sans violence. Néanmoins, les choses auraient-elles pu se passer différemment ? Fabrice Martin-Plichta : « Elles auraient pu se passer moins calmement si la première manifestation était intervenue le 28 octobre par exemple (jour de fête nationale qui marque la fondation de l’Etat tchécoslovaque indépendant en 1918, ndlr), c’est-à-dire avant la chute du Mur de Berlin. Je pense que si ce jour-là la police avait réprimé de la même manière une manifestation aussi importante que celle du 17 novembre, la réponse du régime aurait été bien plus violente les jours suivants. Nous n’aurions pas pu manifester sur la place Venceslas et défiler dans la ville comme cela s’est produit après le 17 novembre. Mais après la chute du Mur, les communistes étaient déboussolés et ne savaient plus à quel saint se vouer, surtout que la ligne était quasiment coupée avec Moscou. Ils ont donc géré au mieux et, au sein du parti, un certain nombre de membres plus jeunes, tels les Marián Čalfa ou même Ladislav Adamec, ont joué plutôt la conciliation et n’ont pas cherché la confrontation et l’écrasement. Ils n’ont pas voulu finir par ça. »

Vu de l’extérieur, il peut paraître étonnant et difficile de comprendre que les nouveaux responsables politiques du pays n’aient pas eu la volonté de régler leurs comptes avec l’ancienne garniture communiste. Lors des premières élections libres, le parti communiste a recueilli encore 13% des suffrages, ce qui peut sembler énorme, surtout avec un taux de participation de 96%… Pourquoi a-t-on permis aux communistes de continuer à jouer un rôle et d’avoir leur mot à dire ?

Jan Sokol : « C’est vrai, on en parle assez souvent, mais je pense qu’il n’y avait pas d’autre possibilité. Premièrement, il y a toutes les raisons pratiques. Ce n’était pas la fin d’une guerre. Le pays fonctionnait plus ou moins bien, mais il fallait absolument qu’il y ait une continuité. C’est pourquoi le savoir-faire de gens comme Marián Čalfa était tout à fait nécessaire. Il n’y avait personne parmi nous avec une expérience de politicien. Nous n’avions aucune idée de la façon de fonder un gouvernement. Je me rappelle que même après les élections, quand je suis entré au Parlement, celui-ci était pour moi une terre inconnue. J’étais moi aussi dépendant du personnel qui savait comment les choses se passaient. Parallèlement, Havel tenait beaucoup à ne pas rompre la discussion. Et quand on négocie avec quelqu’un, il est difficile après de le mettre à la cour, de l’accuser et de le juger. C’est le prix pour la non-violence du changement et c’est pourquoi les communistes n’ont pas été jugés. Il y a eu des voix qui se sont élevées dans ce sens au printemps 1990, mais je pense que de ne pas interdire le parti communiste a été une décision très raisonnable. Un seul pays l’a fait, la Roumanie, et cela a eu pour conséquence que les communistes étaient ensuite présents dans tous les partis politiques. J’apprécie que l’opposition ait un droit de parole officiellement reconnu. Naturellement, il y avait des communistes ici aussi, même en 1989 et 1990. Il y en avait et il y en a toujours, mais, personnellement, je préfère certainement qu’ils soient clairement reconnus plutôt que cachés un peu partout. »

Fabrice, en tant qu’étranger vivant en Tchécoslovaquie à l’époque, comprenez-vous cette façon de voir les choses ?

Fabrice Martin-Plichta : « Oui, j’acquiesce complétement à ce que vient de dire monsieur Sokol. Je pense que de ne pas interdire le parti communiste ou de ne pas vouloir juger à tout prix les communistes était la bonne stratégie. D’abord, c’était difficilement faisable dans un pays où pratiquement un dixième des adultes étaient membres du parti, ce qui représentait énormément de monde. Dans toute entreprise ou administration, au moins une personne sur dix était au parti. Cela fait quand même beaucoup de gens qui non seulement détenaient le pouvoir mais avaient aussi la connaissance du fonctionnement d’énormément de choses. Par contre, c’est un pays qui est quand même allé assez loin via la loi de lustration (La loi dite de lustration a été adoptée par l’Assemblée fédérale tchécoslovaque en 1991. Deux ans après la révolution, ce texte de « décommunisation » devait servir à protéger les nouvelles institutions démocratiques de l’Etat des anciens agents et autres collaborateurs des services secrets de l’ancien régime. Initialement, cette loi ne devait être appliquée que sur une période de cinq ans. Mais si elle a bien été supprimée en Slovaquie en 1996, elle reste en vigueur aujourd’hui encore en République tchèque, parfois considérée comme un des derniers symboles des premières années de la transformation politique du pays, ndlr) pour épurer ne serait-ce que les services de police, de sécurité, de l’armée et de l’administration, neutraliser un certain nombre de postes et empêcher les communistes de les occuper. Ceci dit, cela n’a quand même pas empêché les cadres communistes de largement se recycler dans l’économie. »

En 1989, le « socialisme à visage humain » de 1968 incarné par Alexander Dubček appartenait-il déjà définitivement au passé ? La Tchécoslovaquie a emprunté la voie de l’économie de marché pour sa transformation économique avec à sa tête le libéral Václav Klaus, mais lorsque l’on évoque la Tchécoslovaquie en 1989, il est parfois question d’une troisième voie. Quelle aurait-elle pu être ? Et n’était-ce pas une utopie ?

Jan Sokol : « Cette position était défendue en partie par Dubček qui, en 1988, a publié un grand article dans un journal italien (en fait une interview accordée au journal communiste L’Unita, ndlr) dans lequel il prétendait vouloir renouer avec 1968. Mais sa vision des choses était très peu répandue en Tchécoslovaquie. Le Dubček de 1968 aurait peut-être eu des sympathies, mais pas le Dubček de 1969. Nous avons tous été très déçus par ce qui s’est passé après août 1968 et par la manière dont les communistes du mouvement de 1968 ont menti. Ils ont tout abandonné. C’était donc impossible de continuer. En 1989, cela ne concernait plus qu’un petit groupe de communistes réformateurs qui n’avaient pas de soutien dans le peuple. »

Dernière question : que reste-t-il aujourd’hui selon vous, messieurs, de ces grands changements de 1989 ? Un certain nombre de Tchèques se disent déçus par l’évolution de leur pays. Que vous inspire ce mécontentement ?

Jan Sokol : « Grâce à mon scepticisme de 1989, je n’ai jamais été déçu depuis. Nous savions bien que les choses ne se passeraient pas aussi simplement et n’iraient pas aussi vite qu’en novembre et décembre 1989. Nous savions qu’il allait y avoir des problèmes, et naturellement un passage d’un système socialiste à un Etat ‘normal’. C’est une chose qui n’est encore jamais arrivée à terme et comme l’a très bien dit Adam Michnik (ancien militant de l’opposition dans la Pologne communiste, ndlr), il est beaucoup plus facile de prendre des œufs pour faire une omelette que l’inverse, prendre une omelette pour en faire des œufs. C’était là tout le problème… »

Fabrice Martin-Plichta : « Tout à fait. Je pense que grâce aux changements, la société aujourd’hui se porte sûrement mieux, elle ne s’est même jamais si bien portée. Alors, bien sûr, il y a des problèmes, mais où n’y en a-t-il pas ? Peut-être peut-on regretter que l’ethos de la démocratie et de la liberté de 1989 se soit évaporé un peu trop rapidement et soit presque absent désormais. Quand on voit les taux de participation aux élections ou le faible engagement dans la chose publique, et je n’ose même pas dire la politique tellement c’est devenu péjoratif ici, le repli de nouveau sur soi rappelle parfois beaucoup les années 1980. C’est un peu attristant, même si le bilan dans l’ensemble reste très positif. »


Le lycée Václav Havel à Bègles, photo: Google Maps
Plusieurs écoles et bibliothèques portent aujourd’hui le nom de Václav Havel. Un lycée portant le nom de l’ancien président tchèque se trouve à Bègles, commune qui fait partie de la banlieue sud de Bordeaux. Le lycée de Bègles a réalisé un projet qui a l’ambition de faire une véritable place à Václav Havel et à la culture tchèque au sein de l’établissement. Le projet, soutenu par des représentants régionaux, a été conçu est réalisé par Vincent Béchau et Marie-Laure Bourgeois, deux créateurs qui désirent donner aux lycéens la possibilité de comprendre et d’apprécier les qualités humaines et artistiques de Václav Havel, ses pensées et son humour. Marie-Laure Bourgeois a présenté cette initiative au micro de Václav Richter :

« Je veux vous dire que nous ne connaissions Václav Havel que de très loin. Donc pour répondre à ce projet, on a commencé à lire quelques-uns de ses livres. Les choses qu’on a retenues pour déterminer les dispositifs qu’on allait mettre dans ce projet, étaient d’abord sa présence humaine et son sens de l’écoute. Par exemple il y a une anecdote qui nous avait beaucoup amusés et qu’on avait lue dans la biographie de Václav Havel écrite par Eda Kriseová. Un jour, par un très grand froid, il circulait dans sa voiture et a vu dans son rétroviseur la voiture de police, qui le suivait en permanence, partir dans le fossé. Il s’est arrêté et leur a tendu une corde pour pouvoir sortir leur voiture du fossé. Il avait donc quand même beaucoup d’humour et d’attention à l’autre, même quand c’étaient des gens qui le poursuivaient en permanence et qui étaient franchement dérangeants pour lui. »

Comment, par quel moyen, envisagez-vous d’engager les étudiants du lycée, éventuellement la population locale, dans la réalisation de votre projet ?

« Je vais peut-être continuer à citer encore les points sur lesquels on s’est appuyé parce que je vous parle de sa présence humaine et de son sens de l’écoute. Bien évidemment, on s’est aussi appuyé sur le fait que c’est par ses écrits et ses pièces de théâtre qu’il faisait passer tout son questionnement social et politique et aussi son engagement. Voici un exemple de l’importance qu’il apportait au dialogue et de la place qu’il conférait au rire et à l’humour. Lors d’une négociation qui avait du mal à aboutir et qui tournait un petit peu en rond, il avait proposé de faire une minute de rire pour détendre l’atmosphère et pour repartir sur de nouvelles bases. Voilà, on s’est appuyé sur des choses comme ça. Le mot qui était important pour lui, c’était « věcnost », le concret, être dans l’affaire. Du coup, les dispositifs qu’on propose dans le lycée sont vraiment des éléments pour permettre aux lycéens de s’engager, eux-mêmes. »


Alain Badiou, photo: Site officiel de l'Institut français de Prague
Place à un peu de philosophie à présent. En visite dans la capitale tchèque pour la première fois au mois d’octobre dernier, l’auteur de l’Etre et de l’Evénement, un de ses ouvrages les plus célèbres, réfléchit à développer une réflexion sur l’espace centre-européen. Bien qu'un seul des livres d’Alain Badiou ait été traduit pour l'heure en tchèque, plusieurs centaines de personnes ont assisté à ses deux conférences publiques. Lucie Drechselová a voulu ainsi faire part de son reportage, qu’elle a réalisé à l’occasion de la venue d’Alain Badiou à Prague.

Michael Hauser, philosophe, chercheur à l’Académie tchèque des sciences et coorganisateur de l’événement, explique que l'invitation d'Alain Badiou à Prague a été motivée par la volonté de faire découvrir sa pensée au public local. Jana Beránková, théoricienne de l’architecture, diplômée de l’ENS, complète :

« Il s’agit de faire venir Alain Badiou en particulier parce qu’il est une figure subjective dont la pensée peut ouvrir des chemins très importants pour la République tchèque. Il ne s’agit pas seulement de ses théories politiques, qui revêtent une sorte d’autre vision de politiques égalitaires et une autre définition du communisme qui n’a rien à voir avec le communisme stalinien comme nous l’avons vécu dans les années 1950. Il s’agit aussi de sa théorie des événements, des vérités. En ce qui concerne la réception d’Alain Badiou, nous sommes absolument satisfaits. Lui-même, il est surpris d'être reçu aussi chaleureusement en République tchèque. Il est surpris que les salles soient à chaque fois remplies quand, finalement, presque rien de son oeuvre n'a été traduit en tchèque. Cela montre que les gens sont curieux. Il faut aussi dire qu’Alain Badiou est quelqu’un qui donne de l’espoir aux gens. »

Alain Badiou :

« Je suis très heureux d’être à Prague. En vérité, je me demande d’ailleurs pourquoi je n’y suis pas venu plus tôt parce que Prague, pour moi, c’est énormément de choses. D’abord, c’est une ville magnifique, tout le monde me l’a toujours dit, et c’est vrai. Deuxièmement, c’est une ville qui a représenté en Europe un pôle intellectuel, créateur depuis la musique jusqu’au roman en passant par les essais de toutes sortes. Enfin, c’est un lieu politique complexe mais tout à fait intéressant dont l’histoire n’est pas la même que celle des autres pays de la région. »

Mercredi, lors de votre intervention, vous avez abordé la question des événements, autrement dit des phénomènes locaux à portée universelle. En quoi l’année 1968, le Printemps de Prague, est-elle un événement pour vous ?

« Je pense que c’était un événement, car c’était une tentative de transformer la mauvaise et tout à fait inacceptable situation d’oppression et de vassalité par rapport aux forces étrangères qu'était la démocratie populaire tchèque en quelque chose d’autre mais qui aurait été aussi quelque chose de nouveau, qui aurait été une invention tchèque, mais une invention tchèque universellement intéressante, donc un événement au sens que j'ai évoqué aujourd’hui. Ça n’a pas été le cas, naturellement en partie à cause de la répression mais aussi, je pense, à cause du fait que les forces qui se sont levées pour cela n’étaient pas encore mûres pour porter cette invention. »

Dans ce sens, l’année 1989 n’est-elle pas, elle aussi, un événement manqué ?

« J’ai pris position sur le fait que c’était plutôt un événement manqué. 1989, ici, offrait la chance d’une invention qui n’a pas eu lieu. Mais rien n’est perdu, l’histoire va continuer, nous ne sommes pas à sa fin. »

Voyez-vous aujourd’hui une perspective pour qu’une nouvelle vérité politique puisse émerger ?

« Je pense que comme pour tout processus qui consiste à recréer quelque chose à partir de rien, comme recréer une nouvelle Tchécoslovaquie ou une nouvelle République tchèque, il y a deux choses qui sont à deux extrémités. Je pense qu’il y a d’abord les efforts théoriques, philosophiques, idéologiques, les miens et ceux de quelques autres dans le monde, qui tentent de redonner une perspective stratégique à l’émancipation à l’échelle mondiale. Moi, je pense que ce sera un nouveau communisme, mais c’est à discuter. Il faut commencer par le commencement, il faut créer un espoir général, une idée générale qui puisse être partagée, discutée, etc. »

« Il y a cela d’un côté, et puis, il y a de l’autre des révoltes, des soulèvements historiques intéressants, que ce soit en Occident, dans le monde arabe, chez les ouvriers chinois. Ces deux choses restent séparées pour l’instant, mais c’est ce qui me fait comparer la situation actuelle à la situation des années 1840 au début de Marx. Il y avait d’un côté Marx, qui était un jeune philosophe, disciple de Hegel, et puis il y avait des émeutes ouvrières. Marx et Lénine après lui ont parlé de la philosophie dialectique allemande d’un côté et du mouvement ouvrier français de l’autre, et il s’agissait de rassembler tout cela. Dans le cas de Marx, ce rassemblement ne s’est fait que cinquante ans après. Alors, on aura peut-être quelque chose de nouveau dans cinquante ans, mais peut-être avant aussi. »

Quoi qu'il en soit, les Tchèques, bien avant cette échéance de cinquante ans, auront la possibilité de se procurer et de lire le « Manifeste pour la philosophie », œuvre qu’Alain Badiou a publiée en 1989 et dont la traduction tchèque est en cours de réalisation.


'P.V.O.', photo: Site officiel du festival international du film documentaire de Jihlava
Nous allons terminer par un brin de cinéma, un court instant qui vous a été choisi par Pierre Meignan. Ce fut une rencontre de lumière. Aperçu au Festival du film documentaire de Jihlava, où il présentait la projection du film P.V.O. et avait déjà l'air très rigolo, Pierre Meignan a retrouvé le caméraman Štěpán Benda le lendemain autour d'un bon vin de Champagne généreusement fourni par l'équipe en charge de la caravane enchantée, une mini-salle de cinéma mobile qui passait alors à dessein dans la petite ville de la région de Vysočina. Sur un air du groupe underground Psí vojací, Štěpán Benda nous a raconté le film P.V.O..

Expérimenté, Štěpán Benda l’est déjà. Caméraman qui a choisi l'émigration en 1968, il vit désormais à cheval entre Berlin, sa ville de cœur, et la région de Vysočina, où il possède un moulin. Dans les années 1980, il a également vécu deux ans en France et plus tard, il peut se vanter d’avoir collaboré avec Jean-Luc Godard, dont il salue la profonde connaissance technique, sur le film Allemagne 90 neuf zéro. Durant l’été, s’est rappelé à son bon souvenir P.V.O., un long-métrage réalisé en 1990 pour la télévision sur le groupe de rock alternatif Psí vojáci, dont le leader charismatique, Filip Topol, est décédé l’an passé à l’âge de 48 ans. Štěpán Benda en a retrouvé un enregistrement magnétique, projeté avec succès à Jihlava. En l’absence du réalisateur Pavel Macháček, désormais chauffeur de taxi et qui n’est pas du « type festival », selon les mots de son ancien caméraman, c’est ce dernier qui présentait un film qu’il n’avait lui-même jamais vu avant cette année.

« Quand j’ai tourné ce film, je ne savais pas ce qu’il valait. Ensuite, j’ai beaucoup travaillé et aujourd’hui, après plus de 20 ans, je crois que ce n’est pas si mauvais ! »

Rétrospectivement, vous êtes donc satisfait de votre travail ?

« C’est toujours comme ça. Quand vous travaillez comme opérateur, vous avez toujours en tête le boulot, les frustrations, et vous ne pouvez pas objectivement juger. Avec la distance, vous pouvez dire que c’était bien, en tout cas ce n’est pas mauvais. »

Le film est largement construit autour de longs travellings dans le Prague de 1990 au son des chansons du groupe Psí vojáci. L’intérêt du film, selon vous, réside aussi beaucoup dans le portrait qui est donné de la ville de Prague après 1989…

« Il y a aujourd’hui chez les gens une sorte de nostalgie. Ils pensent que le temps du socialisme n’était pas si mauvais qu’on le dit. Ils devraient voir ce film ! Quand je suis revenu après 22 ans d’exil, j’étais choqué ! Les bâtiments étaient endommagés ! C’était comme en Russie. »


C’est avec cet extrait d’entretien que s’achève notre émission spéciale de la Saint-Sylvestre. En espérant que l’année 2014 qui vient de s’écouler a été plus que généreuse et que l’année 2015, qui frappe à nos portes, soit encore plus heureuse, la rédaction de Radio Prague vous adresse ses vœux les plus chaleureux à l’aube de cette nouvelle année.

Bon vent à vous tous, chers auditeurs, et rendez-vous en 2015, de nouveau sur Radio Prague !