A Prague, une artiste biélorusse brode des images des protestations anti-Loukachenko

Demonstration, photo: Archives de Rufina Bazlova

Rufina Bazlova est une artiste biélorusse qui vit en République tchèque et qui a choisi de témoigner des manifestations qui ont lieu dans son pays natal d’une façon originale : en brodant. Ses « vyshivanky » (broderies) sont basées sur la un savoir-faire traditionnel, avec des couleurs telles que le rouge et le blanc. Son art a rencontré un franc succès et pourrait être utilisé pour des projets de solidarité en lien avec les manifestations contre le régime d’Alexandre Loukachenko.

Rufina Bazlova, photo: Archives de Rufina Bazlova

Un nouveau type d’images a circulé sur Instagram la semaine dernière. Réalisées puis mises en ligne par Rufina Bazlova, elles présentent le thème des événements post-électoraux en Biélorussie à travers des broderies en rouge sur fond blanc.

L'artiste biélorusse a expliqué que cette idée lui était venue lorsqu’elle tentait, en tant que citoyenne, de comprendre ce qui était en train de se passer dans son pays d’origine :

La milice biélorusse, photo: Archives de Rufina Bazlova

« Lorsque j’ai réfléchi à la meilleure façon d’exprimer ce qu’il se passait, j’ai senti que c’était le moyen le plus adapté pour le faire. Les ‘vyshivanky’ biélorusses sont un code spécifique pour témoigner de la vie des gens, de la nation et permettre d’avoir des informations sur quiconque porte une broderie. C'est une sorte d'histoire codée du peuple. Ce qu’il se passe en ce moment est historique, c’est pourquoi j’utilise cette méthode. »

« Il y a une blague selon laquelle les ‘vyshivanky’ ont un autre but : conjurer les mauvais esprits. Peut-être que mes broderies servent aussi à ça. »

L’importance des ‘vyshivanky’ dans l’héritage national du pays est également mise en évidence dans le drapeau biélorusse actuel, qui présente ce style de broderie sur son côté gauche. Quant aux couleurs, le rouge et le blanc sont les symboles de l’ancien drapeau de la République populaire biélorusse, formée en 1918, plus tard absorbée dans l'Union soviétique puis la Pologne. C'est ce drapeau qui est actuellement agité lors des nombreuses manifestations anti-régime.

Rufina Bazlova explique l’importance des  couleurs pour l’héritage national du pays :

Svetlana est mon Président , photo: Archives de Rufina Bazlova

« C’est très traditionnel, parce que ça vient de la tradition folklorique et artisanale. Le blanc représente la lumière et la liberté. La candidate de l’opposition, Svetlana Tsikhanovskaïa, l’a même réclamée lors de sa campagne pour les présidentielles. Le rouge est le symbole de la vie, du sang, du soleil et de quelque chose de positif. »

« J’ai un livre sur la broderie biélorusse où figure une importante citation. Afin d’en savoir plus sur les ‘vyshivanky’, des ethnographes ont interrogé une certaine madame Khvydarovichova, qui en fabrique. Et celle-ci a déclaré : ‘Je manque d’éducation. Je ne sais ni lire ni écrire. Toutes mes connaissances sont brodées sur mes couvertures et mes serviettes. Avec ça, autant qu’avec les films et les livres, vous pouvez en apprendre beaucoup sur la façon de vivre des gens et des animaux, sur le soleil, les étoiles, la santé et la maladie, le destin d’un femme, ou n’importe quelle autre chose sur la vie d’une personne.’ C’est donc quelque chose que j’essaie aussi de faire.”

Les DJ, photo: Archives de Rufina Bazlova

Les broderies de Rufina Bazlova jouent avec les motifs biélorusses traditionnels, mais elle les modifie afin qu’ils représentent des images et plus seulement des motifs abstraits. Ces images incluent la mort récente d'un manifestant à Minsk, ou le moment où deux DJ ont piraté un événement pro-Loukachenko en jouant soudainement une chanson. Dans une autre broderie, Bazlova modifie un rectangle ‘vyshivanka’ traditionnel pour le faire ressembler à une formation de police en progression.

Elle dit que ses broderies ont non seulement reçu de nombreuses réactions positives de la part des internautes, mais aussi d’artistes désireux de coopérer :

« Quelqu’un qui vit actuellement à  Saint-Pétersbourg mais qui est originaire de la même ville que moi en Biélorussie m’a contactée. Il fait également du  design et dirige un studio. Nous sommes en train de préparer une série de tee-shirts pour les vendre. Nous enverrons les profits récoltés aux victimes des événements de ces derniers jours. »

Loukachenko, photo: Archives de Rufina Bazlova

Près de 7 000 expatriés biélorusses vivent en République tchèque, selon l’office des statistiques tchèque. Beaucoup d’entre eux sont des critiquee du régime actuel dirigé par Alexandre Loukachenko, au pouvoir depuis 1994. Les manifestants expriment actuellement leur désapprobation, car ils pensent que le vote a été truqué.

Rufina Bazlova explique que nombre de ses amis, plus particulièrement ceux qui font partie de la communauté artistique, sont des expatriés biélorusses. Tous restent en contact au fur et à mesure de l’évolution des évènements :

Rufina Bazlova, photo: Archives de Rufina Bazlova

« Nous nous appelons constamment pour partager les dernières nouvelles et nous soutenir. Par exemple, hier, une fille que je ne connaissais pas m’a contactée et nous avons discuté de ce que nous pouvions faire pour soutenir le peuple biélorusse. »

« Elle a proposé l’idée de faire un ‘run from OMON’, qui sont les unités de police spéciales qui sévissent actuellement de manière agressive contre les manifestants. Elle m’a demandé si je voulais bien créer des illustrations pour cet évènement. »

Rufina Bazlova vit en République tchèque depuis 12 ans. Elle a d’abord étudié l’illustration à Plzeň, puis la scénographie à la DAMU, l’Académie tchèque des arts de la scène, à Prague.

Elle travaille actuellement comme illustratrice avec l’Université de Bohême de l’Ouest à Plzeň et affirme que, en partie, ce projet lui a fait découvrir certains parallèles entre les protestations de 1989 en Tchécoslovaquie et celles qui ont lieu aujourd’hui en Biélorussie.

Victime, photo: Archives de Rufina Bazlova

« Je faisais des illustrations sur Plzeň à l’occasion de l’anniversaire de la révolution de Velours, dessinant des images de la place Venceslas remplie de manifestants. Lorsque j’ai eu fini le dessin, je me suis rendue sur la place et j’ai eu les larmes aux yeux alors que je me tenais debout à cet endroit. Cela m’a rappelé ce qu’il se passait en Biélorussie. »

« Beaucoup comparent ces évènements à  Euromaidan (la révolution de 2014 en Ukraine). Toutefois, même si je ne comprends pas tout, je trouve que ce qu’il se passe ressemble davantage à 1989, car le pays entier s’est levé pour défier un seul ennemi. »

Outre les broderies, Bazlova dit qu'elle envisage également de créer une série de bandes dessinées ou un livre qui résume le déroulement des événements de 2020 en Biélorussie. Interrogée afin de savoir si elle pense qu'il y aura un réel changement dans son pays d'origine, Bazlova estime que cette fois les choses sont différentes :

« J’espère vraiment que quelque chose va changer. Ça doit changer, sinon beaucoup de personnes seront mortes pour rien ou auront été arrêtées et auront perdus leur travail pour rien. Les larmes des mères qui attendent le retour de leurs proches auront étés vaines. Ce serait une terrible honte. »

« Je sais que ce n’est pas la première fois que quelque chose comme ça arrive, mais c’est la première fois que des gens apolitiques, comme moi, sont touchés par ces évènements. »

Vous pouvez retrouver les broderies de Rufina Bazlova sur sa page Instagram : https://www.instagram.com/rufinabazlova/

Solidarité avec la Biélorussie, la place Wenceslas, photo: Archives de Rufina Bazlova