A Vítkov, le Parlement tchèque livre ses secrets

Le Monument national de Vítkov

Le Monument national de Vítkov propose jusqu’au 17 octobre une exposition inédite interactive sur l’évolution du parlementarisme dans les Pays tchèques de 1848 à 1992, une occasion originale de s’instruire sur le sujet à l’approche des élections législatives.

Dans une exposition courte mais captivante, présentant cartes, maquettes, tableaux, affiches de propagande ou encore effets personnels de parlementaires illustres à l’instar de Kramář ou Plamínková, le Monument national de Vítkov propose aux visiteurs de retracer l’histoire de la vie parlementaire dans les Pays tchèques, depuis le Printemps des peuples jusqu’à la dissolution de la Tchécoslovaquie.

L’exposition Parlament! | Photo: Paul-Henri Perrain,  Radio Prague Int.

L’exposition regorge de détails et anecdotes concernant le pouvoir législatif dans les Pays tchèques. On apprend ainsi, par exemple, que durant les années 1860, le vote ne s’effectuait pas à bulletin secret. Cela peut paraître assez surprenant pour nous, électeurs du XXIe siècle. Comment expliquer ce mode de scrutin ? Est-ce que cela a fonctionné ? Réponses du professeur d’histoire de la Faculté de Sciences humaines de l’Université Charles, Michal Stehlík, qui est le commissaire de l’exposition :

Michal Stehlík | Photo: Ondřej Tomšů,  Radio Prague Int.

« Il faut d’abord prendre conscience du contexte de l’époque, car le droit de vote était alors très limité. Seules les personnes qui appartenaient à la noblesse ou qui étaient très riches pouvaient décider de la composition du Parlement. A ce moment-là, on ne considérait pas comme indispensable de décider secrètement. Mais plus le droit de vote devenait massif, plus la pression exercée sur les électeurs s’accentuait et devait être résolue et c’est pourquoi le vote est devenu secret. Cependant, la situation autour de 1860 ne concernait encore qu’un tout petit groupe de personnes. »

Parmi les catégories longtemps exclues du suffrage, figurait celle des femmes. A partir de quand ont-elles commencé à jouer réellement un rôle au sein du Parlement dans les Pays tchèques ?

« C’est une situation assez intéressante car les femmes dans les Pays tchèques n’ont pu voter jusqu’en 1919, date à laquelle elles ont voté pour la première fois. Mais il ne leur était toutefois pas interdit de se présenter. La politicienne et activiste Božena Viková-Kunětická s’était ainsi présentée avant la Première Guerre mondiale. Cependant, aucune n’a véritablement participé à la vie parlementaire car le système ne savait pas comment les y intégrer. Les femmes n‘apparaissent réellement en politique qu’après 1919-1920, quand elles votent pour la première fois, durant la Première république, avec des personnalités comme Františka Plamínková ou certaines activistes du Parti communiste nouvellement créé. »

L’exposition Parlament! | Photo: Musée national

Après la Première Guerre mondiale, la Tchécoslovaquie s’émancipe de l’Empire austro-hongrois. Le jeune Etat fait le choix d’un régime démocratique. Aujourd’hui encore, la Première république tchécoslovaque est considérée comme un modèle dans l’imaginaire collectif tchèque. Pourtant, durant cette période, la situation politique était particulièrement instable. De quelle manière le Parlement a-t-il géré la fragmentation du spectre politique ? Comment la Tchécoslovaquie est-elle parvenue à éviter une dérive autoritaire, à la différence des pays voisins ?

L’exposition Parlament! | Photo: Musée national

« La fragmentation du Parlement était vraiment importante, mais ce dont on doit surtout avoir conscience, c’est la question de la nationalité. Au Parlement, en effet, n’entraient pas seulement des partis divisés sur le fondement des opinions politiques, comme les agrariens, les sociaux-démocrates et autres, mais aussi, et avant tout, des partis divisés selon la nationalité. Il y avait ainsi les partis allemands, les partis polonais ou le très solide parti catholique slovaque. Dès lors, pour être audible, la politique tchèque de Prague a résolu cette fragmentation grâce à une union assez régulière des partis tchèques. Cette union s’appuyait davantage sur le principe national que sur l’orientation politique afin de former un bloc tchèque consistant qui imposait ses vues. C’est de cette manière que les agrariens de droite ont pu collaborer avec les sociaux-démocrates de gauche. La nationalité et la nation ont donc joué un rôle. »

«  Concernant une quelconque dérive vers une dictature, il existait une tradition parlementaire assez forte avant même 1914. Cela signifie qu’il y avait une continuité relativement solide du parlementarisme. Il ne faut pas non plus oublier le rôle essentiel du Président Masaryk qui a été le garant de ce système démocratique, un système qui est devenu finalement une exception en Europe centrale en évitant un dévoiement vers une forme dictatoriale ou autoritaire. »

L’exposition Parlament! | Photo: Paul-Henri Perrain,  Radio Prague Int.

Election

A plusieurs reprises au cours de l’exposition, le visiteur peut remplir des questionnaires sur des écrans interactifs afin de savoir pour quel parti il aurait voté, s’il avait été électeur en 1907, en 1935, en 1946 ou en 1992. Cependant, aucun scrutin n’est proposé pour l’ère communiste. Durant cette période, en effet, la Tchécoslovaquie était dominée par le Parti communiste et une série de partis satellites qui lui étaient subordonnés. Quel rôle jouait alors le Parlement à cette époque-là ?

« Le Parlement communiste était, au regard de l’adoption des lois, plutôt une parodie de parlement. Il était entre les mains du Parti communiste. La décision était ainsi tout d’abord prise au niveau de la direction du Parti, puis elle arrivait ensuite plus ou moins au gouvernement qui était lui-même subordonné au Parti. Le Parlement avait uniquement un rôle très formel. Durant la période communiste, le Parlement ne votait pas librement. Il y a eu une forme de dissidence seulement une fois, quand quatre députés se sont prononcés contre l’invasion de 1968, mais c’était une exception. A part cela, il s’agissait d’un vote automatique sous la tutelle directe du Parti communiste. »

L’exposition Parlament! | Photo: Musée national

Pourquoi l’exposition s’achève-t-elle en 1992 ?

« Nous voulions clore ce parlementarisme dans la logique de la Tchécoslovaquie. Si l’on compare la logique de l’Autriche-Hongrie puis celle de la Tchécoslovaquie et enfin celle de la Tchéquie après 1993, on observe une tradition homogène jusqu’en 1992, avec par exemple le besoin d’équilibre avec la Slovaquie dans les relations tchécoslovaques. Ainsi, nous avons choisi de nous concentrer sur l’Autriche-Hongrie et la Tchécoslovaquie. Cela se termine donc en décembre 1992. »

L’exposition Parlament! | Photo: Musée national

Il est impossible d’aborder une exposition dédiée au parlementarisme dans les Pays tchèques sans faire le lien avec les élections législatives qui se tiendront cet automne. Dans quelle mesure le parlementarisme actuel est-il influencé par celui de la Première république tchécoslovaque ? Qu’est-ce qui a changé depuis ?

« Le parlementarisme tchèque après 1992 est intimement lié à celui de la Première république, tout du moins d’un point de vue formel. Nous avons la Chambre des députés et le Sénat, mais l’on voit par exemple que le Sénat durant la Première république n’était pas si important. La différence la plus évidente concerne les nationalités. Formellement, le Parlement actuel suit celui de la Première république du point de vue du parlementarisme, de la démocratie ou du droit de vote. Toutefois, depuis l’expulsion des Allemands et la division de l’Etat avec les Slovaques, le Parlement est devenu ethniquement uniforme. C’est probablement la plus grande différence qualitative. »

L’exposition Parlament! | Photo: Musée national

Jeu

Autre curiosité de cette exposition, un jeu gratuit d’une vingtaine de minutes, disponible en tchèque et en anglais sur la page internet de l’exposition propose de se mettre dans la peau d’un parlementaire. Le projet a été conçu par des élèves en histoire de la Faculté de Sciences humaines de l’Université Charles et le développeur Krutart. Dans ce jeu de rôle, le participant est confronté à plusieurs crises politiques, inspirées de l’histoire tchèque et tchécoslovaque, qu’il doit tenter de surmonter dans l’objectif d’être réélu à la fin de son mandat. Saurez-vous y parvenir ? Tentez votre chance sur leur site : nm.cz/program/vystavy/parlament.