Antonín Liehm : « On est retombé dans un nombrilisme horrifiant. »

Antonín Jaroslav Liehm, photo: ČT

La vie d’Antonín Jaroslav Liehm est une longue suite d’émigrations. Après avoir quitté son pays en 1969 pour échapper au régime instauré en Tchécoslovaquie par l’occupant russe, il a vécu et travaillé dans plusieurs pays dont la France. Il se considère pourtant et toujours comme un journaliste tchèque. Né en 1924, il est aujourd’hui à l’âge où l’on se retourne sur son passé mais il refuse de faire des bilans. Il a pourtant accordé à Radio Prague un entretien dans lequel il a évoqué certaines étapes de sa longue vie. Voici la seconde partie de cette interview :

Antonín Jaroslav Liehm, photo: ČT
Dans les années 1980, vous avez lancé la revue « Lettre Internationale ». Pouvez-vous nous présenter cette revue ?

« Oui, c’était une revue qui existe encore en trois langues et dans trois pays. Ecoutez, je veux vous la présenter un peu différemment. Quand on a fait dans la seconde moitié des années 1950 et dans les années 1960 la revue ‘Literární noviny’, on a vite compris que si l’on voulait faire quelque chose en Tchécoslovaquie, il fallait que la culture tchèque et tchécoslovaque devienne une partie, une composante de la culture mondiale. Et c’est ce que la revue ‘Literární noviny’ dans les années soixante est devenue. Il y avait le rattachement de l’identité tchèque à l’identité européenne et mondiale et ce rattachement était très important. Et quand je suis parti de Tchécoslovaquie, je me suis dit ‘Il faudrait qu’il y ait maintenant un journal pareil en Europe. On n’avait pas d’argent, on n’avait rien, ça a duré, mais on a essayé. Et finalement à un moment où l’on a trouvé un peu d’argent, on a commencé dans une salle de bain et dans une cuisine. On n’a jamais eu d’avantage d’argent pour faire mieux, mais on a essayé de faire un journal qui serait lu dans différents pays, dans différentes langues mais intéresserait les lecteurs partout et aurait, si vous voulez, le même sujet culturel et qui ne serait pas national mais international. C’est ce qu’était ‘La Lettre internationale’ dans ses meilleures années. Elle paraissait finalement en neuf langues. »

Après la Révolution de velours, dans les années 1990, vous avez tenté de relancer cette revue en Tchécoslovaquie....

Photo: Slovník české literatury
« On a essayé de le faire avec le journal ‘Lidové noviny’. On a publié huit ou neuf numéros, je ne sais plus combien. La revue sortait pendant deux ou trois ans et on m’a dit :’Ca n’intéresse personne ici.’ Alors comme ça n’intéressait personne, j’ai abandonné. Progressivement la revue a disparu partout, sauf en Allemagne, où elle est encore assez importante et bien faite d’ailleurs. Elle existe toujours aussi en Hongrie, pour des raisons de dévotion de certains gens pour cette idée-là, elle existe un peu en Italie et en Bulgarie etc., mais c’est maintenant dans un autre contexte et grâce à la dévotion de gens qui n’ont pas non plus accès à des moyens suffisamment importants et qui le font toujours parce qu’ils croient à cette idée-là. Je ne suis pas sûr qu’ils aient raison parce que naturellement le monde et les moyens de communication et de lecture ont tellement changé. ‘Lettre Internationale’ est l’enfant d’une autre époque. »

Maintenant vous êtes donc en République tchèque, vous avez décidé de revenir. Comment trouvez-vous la situation générale en Tchéquie ?

« Elle est triste. Vous le savez mieux que moi, vous vivez ici. Qui encore prend la République tchèque au sérieux dans le monde ou en Europe ? Qui sait qu’elle existe ? Qui s’intéresse à l’identité des Tchèques, de la culture et de la politique tchèques ? Il y en a très peu, malheureusement. Et je crois que ça va durer maintenant une ou deux générations avant que le pays puisse rentrer dans une identité qui serait perçue comme telle et comme importante dans le contexte mondial ou au moins européen. Et c’est la même chose dans le contexte des soi-disant pays de l’Est et de l’Europe centrale. Quel est le rôle de la Bohême en Europe centrale ? »

Avez-vous un conseil à donner à la République tchèque pour la faire sortir de cet isolement ?

Qui encore prend la République tchèque au sérieux dans le monde ou en Europe ? Qui sait qu’elle existe ? Qui s’intéresse à l’identité des Tchèques, de la culture et de la politique tchèques ? Il y en a très peu, malheureusement.

« Non, je n’ai aucun conseil à donner. Il faut tout simplement être soi-même et cesser de penser que nous savons tout mieux que les autres. Naturellement c’est une catastrophe parce que c’est un provincialisme total. Comme je n’ai pas vécu ici depuis quarante ans, je n’ai pas de conseil à donner. J’ai des regrets et je crois que cette situation va durer pendant deux générations. Ce sont les générations de mes petits-enfants ou de mes arrière-petits-enfants qui vont sortir de cette situation. Mais pas tout de suite parce que vous qui vivez ici, vous savez très bien qu’on est retombé dans un nombrilisme horrifiant. Regardez seulement la presse tchèque, la radio tchèque, la télévision tchèque, etc. Malheureusement la situation est mauvaise un peu partout, c’est vrai. Je ne veux pas faire des Tchèques les imbéciles de l’Europe. Mais je ne peux pas oublier le rôle que la République tchèque et même la politique tchèque jouaient à l’époque en Europe. Malheureusement tout cela est parti. J’achète tous les jours au moins deux journaux tchèques, et c’est toujours la même chose. J’ai honte. »

Je suppose que vous êtes toujours actif. Que faites-vous actuellement ?

« Rien. Vous savez, je ne peux plus écrire. Je n’en ai ni la volonté ni le physique. Il y a un an, j’ai cessé pratiquement d’écrire régulièrement, je me suis rendu compte que les choses qui me prenaient auparavant une demi-heure ou une heure, me prenaient désormais un jour ou deux jours, et ça n’allaient plus. Il faut savoir quand il faut s’arrêter. Cela ne concerne pas seulement moi mais tout le monde. Moi, je me suis arrêté. Je me suis arrêté parce quand on essaie de prolonger les choses au-delà de ce qui est naturel, on devient ridicule. Regardez dans la culture mondiale. Connaissez-vous des créateurs qui ont plus de 80 ans ? Il y en a très peu. Vous pouvez les compter sur les doigts d’une main, même pas. Alors, je crois qu’il faut savoir s’arrêter. ».