« Après le printemps de Prague, le bon élève du bloc de l’Est n’est plus la StB tchécoslovaque, mais la Stasi »

Le dispositif d'écoute de Stasi, photo: Lokilech, CC BY-SA 3.0

Redoutées, les polices politiques des anciens pays du bloc de l'Est ont contribué à asseoir – par la coercition et des méthodes importées de l'URSS – le pouvoir du Parti communiste dans ces nouveaux satellites de Moscou qui voient le jour au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. En Tchécoslovaquie, la Státní bezpečnost (StB) se doit d'être le bon élève du bloc, car le pays est à l'avant-poste, face aux pays de l'Ouest. Mais le printemps de Prague et son écrasement par les chars soviétiques, changeront radicalement la donne. C'est ce qu'explique entre autres, l'historien français Emmanuel Droit, professeur à l'Institut d’études politiques de Strasbourg, et spécialiste de la Stasi, dans son livre, publié en 2020 aux éditions Gallimard, Les polices politiques du bloc de l'Est. A la recherche de l'Internationale tchékiste, 1955-1989. Au micro de Radio Prague Int., il a décrypté ce titre qui se réfère à la Tchéka (1917-1922), la police politique soviétique fondée après la révolution russe de 1917.

Photo: Gallimard

« Le sous-titre 'A la recherche de l'Internationale tchékiste' illustre l'enjeu méthodologique que j'ai voulu poser à travers ce livre. Généralement sur ces 25 dernières années, la production historiographique sur les polices politiques communises de type soviétique est une production nationalo-centrée, cloisonnée, qui communique finalement très peu entre elle et interroge peu les processus de circulation de idées et des pratiques. Ce que je voulais faire à partir du dépouillement des archives polonaises et est-allemandes, c'était mesurer l'hypohèse de l'existence ou de la construction d'une internationale des polices politiques du bloc de l'Est. Au sens non pas d'une institution qui serait similaire au Pacte de Varsovie sur le plan militaire. De ce point de vue-là, il n'y a pas eu de structure commune. Mais il y a eu des processus de convergence qui ont amené ces polices politiques à mieux se connaître, à se faire confiance et à travailler ensemble dans un cadre multi-latéral, avec toute une série de limites. »

MArcus Wolf,  photo: Bundesarchiv,  Bild 183-1989-1208-421 / Schöps,  Elke / CC-BY-SA 3.0

« Donc A la recherche de l'Internationale tchékiste, c'était bien pour mesurer l'existence et la densité de formes de coopération entre les polices politiques. Et puis, c'est parti de cette anecdote que j'ai découverte dans les archives de la Stasi, de cette rencontre bilatérale qui constitue le prologue de mon livre, cette rencontre inofficielle entre Marcus Wolf (dirigeant du service des renseignements extérieurs de la Stasi de 1958 à 1986, ndlr) d'un côté et le responsable du renseignement extérieur roumain au début des années 1970. Lorsque ce dernier va voir Marcus Wolf à Berlin-Est pour lui proposer une collaboration au nom de la fraternité socialiste, Wolf lui répond que c'est bien beau d'être socialiste, mais qu'il faut d'abord être tchékiste. Cet adjectif m'a frappé car il traçait une ligne imaginaire entre des services de police qui, selon lui, relevaient du tchékisme : la RDA en faisait partie, mais pas la Roumanie. Cela m'a interpellé. En effet, la Roumanie, à l'instar de l'Albanie et de la Yougoslavie, n'appartenaient pas directement à ce bloc de l'Est même si on les y associe. Ces pays ont pris des trajectoires différentes que celles que voulait Moscou pour ses satellites. Mais il y a là quelque chose qui m'a interpellé et conduit à approfondir la réalité de cet adjectif tchékiste sur la période entre le milieu des années 1950 et la fin de années 1980. »

Tchéka en 1919,  photo: Российский государственный военный архив,  public domain

Ce qui nous intéresse ici, c'est la Státní bezpečnost, la StB en Tchécoslovaquie. Peut-on dire un mot sur ses caractéristiques par rapport aux polices politiques des autres pays du bloc de l’Est ? On peut supposer qu’elle devait avoir un rôle fondamental dans un pays comme la Tchécoslovaquie, qui contrairement aux autres, avait une tradition démocratique et avait vu l’accession au pouvoir du parti communiste en partie via les urnes…

« Vous avez raison de rappeler l'expérience démocratique de la Tchécoslovaquie de l'entre-deux-guerres. C'est aussi important de rappeler la présence d'un fort Parti communiste tchécoslovaque, enraciné dans le système politique qui réussit une forme de conversion avec un discours nationaliste après la Seconde Guerre mondiale qui lui donne une forme de légitimité. »

Emmanuel Droit,  photo: YouTube

« Ce qui m'a interpellé dans ce que j'ai pu voir à travers les archives de la Stasi et en m'appuyant sur l'historiographie tchèque – je pense aux ouvrages désormais classiques de Karel Kaplan sur l'arrivée des conseillers soviétiques et l'adoption de toutes les pratiques d'interrogatoire et de torture – c'est que la StB a évidemment participé à l'instauration d'un régime de terreur dans les mois et les années qui ont suivi le Coup de Prague jusqu'à l'apogée des procès politiques. Elle est donc un instrument bureaucratique de terreur au service d'une stalinisation du Parti communiste tchécoslovaque et de l'établissement de cette forme bien particulière de gouvernance communiste. »

Photo: Martina Schneibergová

« Et puis, ce que je vois dans les archives à partir du milieu des années 1950, c'est le développement de relations bilatérales avec la Stasi, voulues par les Soviétiques. Il ne faut jamais oublier qu'avec cette RDA encore considérée comme un Etat provisoire et qui a peut-être vocation à disparaître si un traité de paix est signé entre les grandes puissances, la Tchécoslovaquie est le premier pays du bloc de l'Est directement de l'autre côté de la frontières avec le bloc de l'Ouest, c'est donc un avant-poste du communisme. Ils ont donc un rôle fondamental dans ce que le KGB appelle ce 'triangle septentrional' – Pologne, RDA, Tchécoslovaquie – qui doit servir d'avant-poste et de frontière bien hermétique par rapport à toute tentative de déstabilisation ou d'ingérence des services de renseignement occidentaux, dans le jargon tchékiste : impérialistes. »

Il y a donc d'autant plus intérêt à serrer la vis dans ces pays-là...

« Oui, il faut serrer la vis dans ces pays. De ce point de vue, un rôle majeur est attribué à la Tchécoslovaquie : c'est le bon élève du bloc de l'Est jusqu'au printemps de Prague en 1968, c'est la police politique sur laquelle les Soviétiques peuvent s'appuyer et les relations sont évidemment très étroites avec le KGB. »

Alexander Dubček,  photo: ČT

Rappelons qu'il y a un processus de déstalinisation en Tchécoslovaquie qui est progressif et tardif par rapport à d'autres pays. Il n'y a pas eu, plus tôt, de révolte comme en 1956 à Budapest. Qu'est-ce qui change avec ce printemps de Prague en 1968 ? Dans votre ouvrage, vous dites qu'Alexander Dubček (premier secrétaire du Parti communiste tchécoslovaque en 1968-1969, ndlr) avait exigé de la police politique tchécoslovaque qu’elle abandonne la surveillance de la société pour se concentrer uniquement sur la protection de l’Etat vis-à-vis des menaces extérieures. Josef Pavel, le ministre de l'Intérieur, voulait même aller plus loin. Il entendait faire de la StB un instrument indépendant du Parti. Cela ne pouvait que déplaire à Moscou…

Erich Mielke en 1967,  photo: Bundesarchiv,  Bild 183-F1215-0029-001 / CC-BY-SA 3.0

« C'est très clair. Ce qui est intéressant dans la plongée des archives est-allemandes autour du printemps 1968, c'est de voir la profonde méfiance des organes de sécurité voisins par rapport à ce qui se passait en Tchécoslovaquie – c'est quelque chose que l'on connaissait d'ailleurs. Erich Mielke (ministre de la Sécurité d'Etat de la RDA de 1957 à 1989, ndlr) surveillait évidemment de très près ce qu'il appelait 'le risque de contagion', parce que toute forme de réformisme était pour lui le début de la fin de la domination du Parti donc la fin des régimes socialistes, et notamment de la RDA. Il ne faut jamais perdre de vue que les Allemands de l'Est étaient hantés par cette peur de disparaître puisqu'ils étaient un Etat provisoire né des tensions de la Guerre froide au lendemain de la guerre. »

« Ce qui est moins connu, ce sont ces projets est-allemands pour la StB. Quand Moscou signe la fin de la récréation et ouvre la période de normalisation, il y a des enjeux autour d'une police politiques tchécoslovaque qu'il faut reconstituer, épurer, reconstruire. Il y a des enjeux entre une logique centralisatrice sur le modèle est-allemand et une logique plus fédérale, plus décentralisée. Les Allemands de l'Est sont régulièrement sollicités comme experts pour participer à la reconstruction de cette StB. Le troisième élément c'est qu'au sortir du printemps de Prague, le meilleur élève n'est plus la StB tchécoslovaque mais les Allemands de l'Est qui vont soigner ce rôle dans les années 1970 et 1980. »

Arcihves de StB,  photo: ČT

On pourrait presque faire un parallèle : dans les années 1950, les conseillers soviétiques ont œuvré pour mettre sur pied et organiser cette police politique tchécoslovaque et après 1968, ce sont les Est-allemands et la Stasi qui prennent le relais et opèrent une refonte de la StB pour la remettre dans les rails...

Jan Pelnář en 1968,  photo: Archives nationales,  public domain

« Exactement, il y a une forme de reprise en main de la StB dans les semaines et les mois qui suivent le printemps de Prague. Pour Erich Mielke, ce dernier a montré qu'il ne fallait plus compter sur la solidité du 'maillon tchécoslovaque' et de ce point de vue là, il considérait qu'il avait une mission. Cela correspond également à la défense des intérêts nationaux est-allemands : au sortir du printemps de Prague, la StB est un champ de ruines puisque tout est à renconstruire et tout est épuré. Les Allemands de l'Est essayent de s'immiscer dans ce processus notamment parce que l'un des nouveaux adjoints du nouveau ministre de l'Intérieur Jan Pelnář, qui s'appelle Miroslav Košňar, mobilise Mielke et les experts est-allemands. Il y a cette conception d'une police politique tchécoslovaque renouvelée qui pourrait être centralisée et indépendante du ministère de l'Intérieur sur le modèle de la Stasi. Cela n'aboutira pas car Gustav Husák était très prudent et avait le souci de respecter les équilibres nationaux entre les pays tchèques et la Slovaquie – étant lui-même slovaque, comme Pelnář d'ailleurs. »

Le dispositif d'écoute de Stasi,  photo: Lokilech,  CC BY-SA 3.0

« Je pense qu'il y a aussi eu une forme d'arrogance est-allemande que l'on ressent dans les minutes de certaines rencontres. J'ai en mémoire une rencontre en août 1969 où Mielke donne des leçons, délivrant un long exposé sur la nécessité de 'reconstruire un nouvel appareil de sécurité discipliné'. La Stasi a été imitée dans ces reconfigurations internes jusqu'à la fin de l'année 1969. Après, voyant que ça n'aboutit pas, ils vont entretenir des relations bilatérales étroites avec les Tchécoslovaques dans le cadre de la lutte contre le terrorisme international. Mais il y a eu en effet une vraie tentative d'ingérence et d'assistance organisationnelle de la part de la Stasi. »

Ce qui est intéressant dans votre ouvrage, et qui est peut-être moins connu, c'est de constater que dans les années 1970, les régimes n'étant plus ceux des années 1950, il y a un développement du tourisme à l'intérieur du bloc de l'Est. Les gens vont au lac Balaton en Hongrie, à la mer dans les Balkans. Et les polices politiques interviennent là aussi, elles envoient des agents sur place pour surveiller les gens en vacances !

Bulgarie

« En effet. Ce que j'ai essayé aussi de mesurer à travers l'expression 'Internationale tchékiste', c'est de voir comment dans les années 1970, ce bloc de l'Est, qui est d'abord une figure discursive pour montrer que les pays d'Europe centrale et orientale fonctionnent sur le modèle soviétique, voit le développement d'une forme de mobilité. Il y a aussi des modèles de sociétés de consommation qui font que les citoyens circulent plus facilement à l'intérieur de cette communauté socialiste. En effet, il y a un développement du tourisme, sur les bords de la Mer noire en Bulgarie, mais aussi en lien avec le thermalisme en Tchécoslovaquie. Comme le tourisme est considéré comme une mobilité susceptible d'être déviée de son intention primaire, car cela peut être le point de départ d'un passage à l'Ouest, la police est-allemande va chercher à nouer des partenariats. Quand les effectifs locaux font défaut comme en Bulgarie qui n'a pas les moyens humains de la Stasi, ils vont envoyer des unités opérationnelles sur place, pour faire la surveillance des touristes est-allemands. Il y a aussi une collaboration au niveau des frontières lorsque les voitures personnelles des touristes franchissent la frontière germano-tchécoslovaque ou traversent les frontières des 'pays frères'. De ce point de vue-là, il y a une forme d'espace de surveillance à travers la pratique du tourisme. »

Photo: Archives de l’ABS

Faisons un bon en avant dans le temps puisque ces régimes ont fini par s'effondrer en 1989. Que deviennent ces polices politiques avec la chute des régimes communistes ? Y a-t-il une réutilisation du capital humain, formé et compétent – à sa manière –, pour d’autres missions ? Ou ces services sont-ils purgés ?

La liste Cibulka

« Ce serait l'objet d'une autre enquête qui reste à faire. Elle est à faire cette histoire. Pas seulement l'histoire de la police politique comme lieu de mémoire, puisque quand on pense aux polices politiques après 1990 on pense évidemment à tous ces processus de médiatisation, de dénonciations, de lois mémorielles, de scandales autour de la publication de listes de responsables politiques ou d'opposants, que ce soit en Tchéquie avec la liste Cibulka en 1992 ou en Pologne où l'on voit des tentatives de dénonciation de personnalités en vue. Dans l'Allemagne réunifiée, jusqu'à aujourd'hui, régulièrement, on a des scandales autour de telle ou telle figure. »

Le siège de Stasi à Berlin,  photo: Bettenburg,  CC BY-SA 2.0

« Certaines polices politiques disparaissent complètement : la Stasi, dans le cadre du processus de réunification. Il y aurait une enquête à faire sur la continuité des ressources humaines, notamment dans les pays où la transition a été pacifique comme en Pologne. Ce qui m'a frappé, c'était de voir qu'au moment où la Stasi est sur le point de disparaître et où on brûle les archives à tour de bras, une délégation hongroise arrive à la fin de l'année 1989 pour proposer à la RDA et la Stasi de continuer à coopérer ensemble puisqu'ils l'ont toujours fait par le passé. Pourtant, à ce moment, les Hongrois ont déjà basculé dans un régime de transition démocratique depuis le premier semestre de 1989. Les officiers est-allemands leur opposent une fin de non-recevoir, au nom du tchékisme, en considérant que ce n'est pas possible de collaborer avec les Hongrois qui se sont livrés au monde occidental. »

« Il y a certainement des effets de continuité en termes de personnel, mais cela demande une enquête historique inédite et un accès aussi à des services qui, dans le temps présent, sont difficiles d'accès au niveau des archives. »

Archives de Stasi,  photo: Bundesarchiv,  Bild 183-1989-1204-023 / Heinz Hirndorf / CC-BY-SA 3.0

Au niveau des sources justement, comment avez-vous procédé ? On sait que les archives du KGB ne sont pas ouvertes. Avez-vous eu des difficultés pour accéder à certaines sources ?

« J'avais fait le choix de partir des deux pays qui ont été les pionniers dans les politiques d'ouverture et de gestion des archives : l'Allemagne avec les archives de la Stasi qui ont été rendues disponibles en 1991 et la Pologne. »

« Je n'ai pas eu de difficultés en termes d'accès, mais plutôt par rapport à une dimension lacunaire. Beaucoup d'archives ont été détruites : celle du renseignement extérieur est-allemand quasiment complètement. Travailler sur les espions est-allemands dirigés par Marcus Wolf, c'est extrêment compliqué. Je n'ai pas eu accès à des témoins. J'aurais aimé faire des entretiens avec d'anciens officiers mais il y a une sorte de chape de plomb de silence. Il y a une association allemande d'anciens de la Stasi qui produisent des ouvrages prétendument scientifiques et qui contrôle cette parole. Donc je n'ai pas eu accès à une forme libérée de parole. »

Le siège de KGB à Moscou,  photo: Vyacheslav Argenberghttp/http://www.vascoplanet.com,  CC BY-SA 4.0

« En Pologne, avec l'Institut de la mémoire nationale, là aussi il y a eu beaucoup de destruction d'archives, mais à la différence de la RDA, elles portent plus sur les débuts de la police politique, les années 1950 et 1960, une période très chaotique pour celle-ci. L'accès est facile, mais il y a des trous. »

« Le gros point noir, c'est évidemment la fermeture des archives de la KGB. On peut travailler sur des archives de la police politique à l'échelle régionale. Dans les pays qui sont sortis de la tutelle soviétique comme l'Ukraine ou les pays baltes, il y a des archives qui donnent accès à des formes de surveillance à l'échelle régionale. Mais pour travailler sur la coopération internationale, il faudrait avoir accès aux archives du KGB et malheureusement la porte s'est très vite refermée au début des années 1990. Vu le contexte actuel, ce n'est pas à l'ordre du jour. »