Bedřich Hrozný, l’homme qui a déchiffré la langue hittite

Bedřich Hrozný
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Le 12 décembre 1952 est mort à Prague l’orientaliste et archéologue tchèque Bedřich Hrozný, grâce auquel la langue hittite a été déchiffrée. Retour sur le parcours de ce savant considéré comme le Champollion d’une langue antique restée longtemps méconnue.

Des tablettes avec des textes en écriture cunéiforme | Photo: Musée national

Toute personne s’intéressant aux civilisations de l’Antiquité au Proche-Orient, notamment en lien avec l’Egypte ancienne, ont un jour lu ou entendu parler des Hittites. Longtemps oubliée, cette civilisation qui s’est développée en Anatolie au IIe millénaire avant notre ère est même mentionnée dans la Bible. Pourtant, elle est longtemps restée méconnue jusqu’à ce que la langue hittite soit déchiffrée en 1915 par le linguiste et orientaliste tchèque, Bedřich Hrozný. Ce polyglotte a pu acquérir les connaissances nécessaires à la tâche qu’il s’est fixée dans un contexte intellectuel particulièrement favorable, comme le note Krishnan Ram-Prasad, spécialiste en philologie comparée et syntaxe historique à l’université d’Oxford :

Krishnan Ram-Prasad | Photo: Ian Wallman Photography/www.ianwallman.com

« Hrozný est né en 1879 en Bohême, qui faisait alors partie de l’Empire austro-hongrois. Il a étudié à l’université de Vienne et à l’université Humboldt de Berlin. Il était tchèque et parlait donc le tchèque, mais aussi l’allemand, ce qui lui a permis d’étudier dans ces universités germanophones. Pendant ses études, il a appris un nombre incroyable de langues comme l’akkadien, l’araméen, l’éthiopien, le sumérien et le sanskrit, ainsi que plusieurs langues écrites en cunéiforme, écriture qui avait déjà été déchiffrée à l’époque et qu’on avait trouvée dans des endroits tels que la Mésopotamie et la Perse.  En ce qui concerne le domaine de la linguistique, il s’agissait d’une période très excitante, marquée par des découvertes majeures sur l’histoire des langues et leurs liens de parenté. C’était une période incroyablement riche pour apprendre les langues anciennes et étudier en Europe centrale. »

Des fouilles en Turquie | Photo: Institute Masaryk et Archives d’Académie des Sciences

Au début du XXe siècle, Bedřich Hrozný part au Proche-Orient pour participer à des fouilles. En Turquie, Syrie, Palestine et en Egypte il contribue à la traduction de textes en écriture cunéiforme. Mais parmi des centaines de milliers de tablettes rédigées dans ce système d’écriture de la Mésopotamie antique, 30 000 l’ont été dans une langue que personne ne comprend. C’est là que Bedřich Hrozný entre en jeu en se lançant dans une tentative de déchiffrement complexe, comme le notait sur notre antenne Alice Mouton, chercheuse au CNRS, spécialiste des mondes sémitiques et en particulier de la langue hittite :

Alice Mouton | Photo: YouTube

« Quand Bedřich Hrozný arrive en face de ces textes en 1914, le cunéiforme syllabique et logogrammatique de l’akkadien est déjà déchiffré. Donc les signes qui font « ba », qui font « ab » ou « mu » ou encore « um », etc. sont identifiés, ils sont lus. Les signes logogrammatiques, la plupart d’entre eux, celui pour la maison, celui pour le pain, pour l’homme, sont également identifiés et compris. Alors Bedřich Hrozný face à ces textes qu’on lui donne à Constantinople, reconnaît certains de ces signes, il lit les signes syllabiquement et il voit aussi des signes logogrammatiques. Il voit le signe du pain, de la maison, etc. Donc il se dit : ‘ok, c’est le système cunéiforme qu’on connaît des textes akkadiens’. Le problème, c’est que quand il translitère chaque syllabe les unes après les autres, avec l’aide des espaces que les scribes hittites laissaient entre les mots, il ne comprend rien. Il se dit : ‘mais qu’est-ce que c’est que cette langue ? Ce n’est clairement pas de l’akkadien. Cela ne ressemble à rien, ce n’est pas sémitique’. Pour faire une comparaison peut-être plus facile à comprendre, c’est comme si vous appreniez à déchiffrer les signes de l’écriture du japonais, vous les translitériez en écriture latine, mais vous ne connaissez pas la langue donc vous ne sauriez pas ce que cela voulait dire. Bedřich Hrozný était dans cette situation. Il avait des signes qu’il lisait phonétiquement mais il ne comprenait pas ce que cela voulait dire. Et puis il a beaucoup travaillé, c’était un monsieur qui avait une force de travail assez remarquable. C’est d’ailleurs ce que disent tous les biographes. Il est finalement tombé sur une phrase dans un des textes qui a fait un déclic. C’est une phrase qui est aujourd’hui extrêmement célèbre en hittitologie parce que c’est elle qui a tout commencé, qui a débuté l’histoire de l’hittitologie. »

'Vous mangez du pain et vous buvez de l’eau' | Source: public domain

Tout comme Champollion en son temps, lorsqu’il parvint à déchiffrer les hiéroglyphes égyptiens grâce au cartouche d’un roi, Bedřich Hrozný aussi a connu ce moment pivot où à partir de quelques mots reconnus, il est parvenu à tirer le fil d’une langue jusque-là obscure :

Bedřich Hrozný | Photo: ČT24

« Cette phrase, en traduction, cela voulait dire : ‘vous mangez du pain et vous buvez de l’eau’. Il se trouve qu’il y avait deux mots clefs dans cette phrase. Il y avait d’un côté le signe logogrammatique, c’est-à-dire un signe pour une idée, qu’il connaissait du sumérien et qui voulait dire ‘le pain’. Cela l’a mis sur la piste du verbe associé qui veut dire ‘manger’. Et puis parallèlement, dans l’autre moitié de la phrase, il y avait le mot « wadar » et là il s’est dit : ‘c’est incroyable ce que cela ressemble à l’anglais ‘water’’ et c’est ce mot je pense qui a été le déclic. Il s’est alors : ‘je pense que nous avons à faire à une langue indo-européenne’. A partir du moment où il avait cette hypothèse en tête, il a proposé des étymologies, pour voir si telle proposition était comme le grec, comme le latin, comme l’anglais ou comme l’allemand, et voulait alors peut-être dire ceci ou cela. Il se trouve que son intuition était correcte. Personne n’attendait des Indo-européens au milieu de l’Anatolie à cette époque-là. »

Bedřich Hrozný,  'La langue des Hittites',  1917 | Photo: Princeton Theological Seminary Library/Internet Archive

Surprise de taille donc, le hittite était une langue indo-européenne ! Et soudainement, un linguiste tchèque devenait en 1915 celui qui en perçait les mystères. Aujourd’hui encore, ses travaux sont à la base de l’ensemble de la discipline, son déchiffrement l’ayant mené à établir une grammaire de la langue. Krishnan Ram-Prasad :

Des manuscrits de Bedřich Hrozný  | Photo: Danny Bate,  Radio Prague Int.

« Dans le domaine de la linguistique indo-européenne, on ne saurait trop insister sur l’importance des travaux de Hrozný. Le hittite est attesté depuis environ 1 800 avant notre ère, donc bien avant toute autre langue indo-européenne ancienne ; même les plus anciens documents en grec n’apparaissent que plusieurs centaines d’années plus tard. Cela signifie que, pour ceux d’entre nous qui s’intéressent à la reconstitution de l’histoire de cette famille linguistique, le hittite est une ressource inestimable. Les langues changent constamment. Par conséquent, plus une langue est ancienne, plus elle est proche d’un ancêtre supposé. Pour la linguistique indo-européenne, c’était donc extrêmement important. Mais ce que nous avons découvert par la suite à propos du hittite, c’est que sa structure est à certains égards très différente de celle du latin, du grec et du sanskrit, qui sont par ailleurs les langues les plus anciennes de cette famille. Cela nous a obligés à reconsidérer beaucoup de choses sur leur ancêtre commun, le proto-indo-européen. »

L’exposition au Musée Bedřich Hrozný | Photo: Danny Bate,  Radio Prague Int.

Les travaux de Bedřich Hrozný n’ont par ailleurs pas été uniquement importants pour la linguistique pure : ils ont permis aux historiens d’en apprendre davantage sur cette civilisation disparue dont on sait qu’elle a été à la fois concurrente et partenaire de l’empire d’Egypte. Par exemple, le plus ancien  traité de paix conservé au monde a été conclu entre Ramsès II, le célèbre pharaon, et Ḫattusili III.

Comme tant d’autres de ses contemporains, Bedřich Hrozný a été rattrapé par l’histoire de son époque : alors qu’il a effectué une grande partie de ses travaux sur le hittite tout en étant en service militaire actif pendant la Première Guerre mondiale, il a aussi vécu l’occupation de son pays en 1939, refusant pourtant d’émigrer :

Bedřich Hrozný  | Photo: Archives de ČRo

« Hrozný a consacré toute sa vie au déchiffrement. Il a continué à travailler sur une langue dont nous avons pu déterminer plus tard qu’il s’agissait du louvite, une langue étroitement liée au hittite et écrite en hiéroglyphes. Il a fondé une revue académique, l’Archiv Orientální, qui existe encore aujourd’hui. En 1939, il est devenu recteur de l’université Charles à une époque très intéressante et difficile sur le plan historique. On raconte qu’il était recteur au moment où les nazis ont occupé la Tchécoslovaquie et qu’il est intervenu pour protéger des étudiants qui se cachaient contre les officiers, en les avertissant dans un allemand parfait qu’ils n’avaient pas le droit de poursuivre des étudiants sur le campus. À cette époque, l’université était fermée, mais les efforts de Hrozný n’ont jamais été interrompus par la guerre. »

Pendant et après la guerre, Bedřich Hrozný a dû arrêter son travail scientifique en raison de graves problèmes de santé. Reconnu par l’Etat tchécoslovaque, celui qui est devenu un des premiers membres de l’Académie tchécoslovaque des Sciences est toutefois affaibli et meurt dans un sanatorium de Prague le 12 décembre 1952 à l’âge de 73 ans.

Le carnet de Bedřich Hrozný | Photo: Musée Bedřich Hrozný
Auteurs: Anna Kubišta , Danny Bate
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