« Candide » de Voltaire et de Bernstein, une satire philosophique devenue opéra

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« Il y avait en Vestphalie, dans le château de M. le baron de Thunder-ten-tronckh, un jeune garçon à qui la nature avait donné les moeurs les plus douces. Sa physionomie annonçait son âme. Il avait le jugement assez droit, avec l'esprit le plus simple; c'est, je crois, pour cette raison qu'on le nommait Candide. » Ainsi Voltaire présente le héros de son conte philosophique le plus célèbre qui n'en est pas moins une violente satire de la bêtise et de l'aveuglement humains et un roman d'aventures. Le conte Candide ou l'Optimisme, écrit d'une plume acérée et avec une ironie corrosive, n'a jamais perdu de son originalité et de sa fraîcheur.

Il attire depuis longtemps les hommes de théâtre et est souvent adapté pour la scène. Il a subjugué aussi le compositeur et chef d'orchestre Leonard Bernstein qui a trouvé dans le texte de Voltaire de nombreux thèmes étonnement présents dans la société américaine moderne : le snobisme puritain, le faux moralisme, l'optimisme devenu idéologie, le sentiment de supériorité. Musicien, Bernstein a décidé de mettre le conte de Voltaire en musique. La gestation de ce projet a été longue, a connu de nombreuses péripéties et n'a été vraiment terminée que juste avant la mort du compositeur. Aujourd'hui, Candide de Bernstein est joué dans de nombreux théâtres et figure aussi dans le répertoire de l'Opéra d'Etat de Prague. Je me suis entretenu sur cette oeuvre avec le chef d'orchestre Guillaume Tourniaire, qui a préparé et dirigé cette production dans la capitale tchèque.


On dirait qu'un roman philosophique n'est pas un bon sujet pour un opéra. Leonard Bernstein a pourtant basé son opéra sur le roman de Voltaire. Comment a-t-il réussi un tel exploit ? Quels moyens a-t-il utilisés ?

« L`exploit est vraiment très, très impressionnant parce que je crois que la chose la plus difficile en musique est de rendre l'humour. Il y a très peu de compositeurs qui s'y sont essayé et qui l'ont réussi. Il y a l'expérience rossinienne qui est évidente pour tout le monde, mais avec le romantisme et l'expressionnisme les livrets se sont fait toujours plus dramatiques, entre autres pour des raisons politiques et sociales. Quelques compositeurs au XXe siècle s'y sont essayé. Evidemment, il y a Chostakovitch avec son opéra « Le nez » et Prokofiev avec « Les fiançailles au couvent » qui sont des réussites absolues et peut-être aussi Poulenc avec « Les Mamelles de Tirésias », mais peu de compositeurs y sont arrivés. Dans la musique de Bernstein inspirée par Voltaire, il est impressionnant de suivre combien elle est grinçante. Quand elle évoque l'autodafé, cette caricature des procès de maccarthysme des années soixante, on repense au fanatisme religieux, mais tout cela est déguisé, tout cela grince, on s'amuse beaucoup et on entend vraiment toute l'histoire de la musique derrière ce moment de rigolade. »

Justement, un des moyens utilisés par Voltaire est l'ironie. Peut-on traduire cette ironie en musique?

«Quand on est aussi génial que l'était Bernstein, oui. On l'entend par exemple dans le chant du philosophe qui gémit, se moque de l'humanité, de grands mots, de la liberté, de la gentillesse humaine. Bernstein s'est amusé au milieu de ces rires à utiliser le bruit de la crécelle, instrument qui annonçait la peste et de grandes tragédies. Il y a beaucoup de détails, on y parle par exemple de la valse vénitienne, mais évidemment il n'y a jamais eu une de valse à Venise. On y entend les cloches de vaches. Vraiment, si on regarde en détail la partition, on voit que Bernstein lui-même s'est beaucoup amusé et a ri de tout. »

Les critiques ne s'accordent pas toujours en ce qui concerne le genre de cette oeouvre de Leonard Bernstein. S'agit-il d'un opéra, d'une opérette, d'une comédie musicale ? De quoi s'agit-il ?

« Il s'agit un peu de tout à la fois et c'est aussi un peu ce qu'a voulu le compositeur. Je crois que quand il voulait faire de la musique sérieuse, ce qu'il a fait dans sa Deuxième symphonie « Khaddish », il a montré à quel point il était héritier de la musique de Mahler. Quand il a voulu écrire une musique de pur divertissement, comme c'était le cas avec « Wonderful Town », il a su écrire mieux que n'importe quel compositeur de Broadway la musique de Broadway, avec des orchestrations fantastiques, avec des saxophones, des trompettes, des sections rythmiques incroyables, des pianos qui sont très, très brillants. Mais quand il s'est agi de prendre ce sujet qui apparemment est une satire, qui apparemment est fait pour rire, et qui était destinée à Broadway, je pense qu'il s'est trouvé devant un des plus beaux livrets d'opéras qui existent. C'est mon opinion, mais elle est partagée par beaucoup de critiques. Je pense qu'il a écrit volontairement un opéra qui est à cheval avec beaucoup de genres. »


Sur quels aspects de l'oeuvre de Bernstein avez-vous mis l'accent dans votre production ?

« Moi, je suis très sensible au discours de Bernstein sur la signification de la vie. Il a toujours eu cette préoccupation de par son origine, de par son grand-père qui était rabbin. Ces préoccupations religieuses, il les a eues de par sa culture, de par ses gênes, ses discussions qu'il devait avoir autour d'une table avec ses parents. Je crois que la question religieuse devait être très importante pour lui. La période qu'il a traversée, les guerres, le fanatisme politique et religieux qu'on a constaté encore au cours du XXe siècle, je pense que tout cela l'a amené à une réflexion profonde. Quand il a parlé des livrets ou de la substance musicale des symphonies de Mahler, il était évident qu'il avait compris mieux que personne ce que signifiait ce répertoire, et je pense que dans toute son oeuvre et même dans ses mélodies qui en apparence sont tout simples, il y a toujours cette préoccupation sur la signification de la vie. »

Est-ce donc cela que vous et les autres artisans de cette production de Candide aimeriez transmettre au public ?

« Oui, franchement, je crois que oui. Et puis beaucoup de rire, beaucoup de grincement, beaucoup de choses. Il y a les trois derniers numéros musicaux qui sont la dernière réflexion de Candide lui-même, le dernier air de Candide sur la signification de son propre chemin de vie, cette philosophie du coeur. Et puis après il y a la philosophie de Voltaire : « Sachons cultiver notre jardin », donc sachons trouver la vérité de la vie en nous-même et non pas dans les richesses, la gloire, le pouvoir. Je crois que Bernstein y a mis ce qu'il y avait de plus vrai dans sa vie. »