Ces francophones qui parlent tchèque (n° 2) : « Le tchèque est la Mercedes des langues »

Stéphane Poignant, photo: Archives de Stéphane Poignant

Salut à tous les tchécophiles de Radio Prague ! Suite de notre nouvelle série qui présente, sous la forme d’entretiens, des francophones qui vivent en République tchèque et parlent tchèque. Après la comédienne française Chantal Poullain, voici venu le tour de Stéphane Poignant, un autre Français qui vit à Prague depuis quelque temps. Tchécophile et tchécophone, Stéphane a écrit, en tchèque, un livre intitulé « Mluvím česky dobže, ale mám pžízvuk » - « Je parle bien tchèque, mais j’ai un accent ». Ce livre, nous l’avons évoqué dans notre émission précédente. Cette fois, Stéphane évoque sa vision de la langue tchèque, sa découverte et l'apprentissage de celle-ci, et d’abord son travail (pas évident) d’écriture en tchèque :

Stéphane Poignant, photo: Archives de Stéphane Poignant
« Cela a été un gros travail mais aussi beaucoup de plaisir, parce que toutes les langues m’intéressent. Lorsque je suis arrivé en République tchèque et que j’ai découvert cette langue qui me paraissait impraticable, je me suis dit : ‘Ah ! Enfin je vais pouvoir regarder à ça !’. Comme je l’explique dans mon livre, le tchèque est un peu la Mercedes des langues. Comme certains hommes aiment les voitures, moi, j’aime les langues. J’aime regarder ce qu’il y à l’intérieur. Je regarde la grammaire comme on regarde la mécanique ou le moteur d’un véhicule. Et avec le tchèque, je me suis régalé ! Je ne parlais pas de langue slave avant, et le tchèque m’a paru assez compliqué. Maintenant, la rédaction du livre n’a pas été si complexe. Le tchèque n’étant pas ma langue maternelle, j’ai dû être très simple et très clair dans mes phrases. Par exemple, lorsque je voulais employer le verbe ‘aller’, je n’avais pas le choix entre trente-six mots. Je n’avais qu’un verbe en tête, je n’avais donc pas à choisir entre ‘aller’, ‘déambuler’ ou ‘errer’. Allez hop !, quand j’allais, j’allais. Je vais, tu vas, le personnage va quelque part ou il conduit, et stop ! »

Ce que vous nous dites là vaut aussi pour les grands écrivains qui écrivent dans une autre langue que leur langue maternelle. Pour les Tchèques, un des exemples les plus connus est celui de Milan Kundera…

« Oui, j’ai lu par exemple François Cheng, qui est de langue maternelle chinoise, mais écrit en français depuis longtemps. Dans une émission de radio, il y a de cela cinq ou six ans, il faisait la même remarque, c’est-à-dire que la difficulté, lorsqu’il a commencé à écrire en français, a été limitée par le fait qu’il connaissait assez peu de mots. Alors, bien sûr, cela peut ensuite devenir un handicap si on a envie d’en dire plus… Le tout, en fait, est de se connaître et de savoir quel type de livre on a envie d’écrire et quels sont les moyens linguistiques dont on dispose. Dans mon livre, il y a une histoire justement sur les icônes tchèques comme Havel ou Kafka, dans laquelle j’explique que je me prononce très peu sur ces personnages-là, parce que mon niveau de tchèque n’est pas suffisamment élevé pour pouvoir prétendre m’exprimer sur de l’abstraction ou des concepts philosophiques aigus. Je suis assez factuel par conséquent. Je suis obligé d’en arriver très vite aux faits : ‘Il va’. ‘Il rentre à la maison’. ‘Il mange sa salade’, etc. Bon, je rassure les lecteurs : les histoires sont sympathiques, mais je ne plonge pas dans l’abstraction. »

Qu’est-ce qui a vous plus particulièrement intéressé dans l’apprentissage du tchèque ? Quelle langue avez-vous découverte ?

Stéphane Poignant, photo: Archives de Stéphane Poignant
« Ce qui est toujours intéressant est que l’on voit le monde d’une autre façon en découvrant une nouvelle langue. Notre façon de décrire le monde dans notre langue maternelle nous paraît évidente, naturelle. Puis, soudain, si on passe à une autre langue, et qui plus est à une autre famille de langues, il faut revoir la façon dont on revoit le monde, tout simplement parce qu’on ne place plus les mots dans le même ordre, et que ce que l’on pensait être une évidence ne l’est plus. Par exemple, quelque chose qui se dit au futur en français ne se dit pas forcément au futur en tchèque… Sans entrer dans les détails, chaque langue est un peu une autre conception du monde, et c’est qui est amusant. »

Vous ne vous êtes donc jamais dit, comme le font parfois certains étudiants étrangers qui apprennent le tchèque : ‘Pff, c’est trop dur, je ne vais jamais y arriver’ ? Et ce surtout lorsque, pratiquement dès les premières leçons, on se retrouve devant tous ces tableaux de cas et de genres avec des dizaines de terminaisons possibles ?

« Non, c’est quelque chose que je n’ai pas connu. Au fond, je pense qu’il devait y avoir une motivation. La curiosité devait être plus forte que le dégoût face à la difficulté. Ceci dit, je conçois que si on n’aime pas trop les langues, l’apprentissage du tchèque puisse être quelque chose de coton. Mais pour moi, cela a été un plaisir. »

Est-ce un plaisir qui dure maintenant que vous êtes installé pour de bon en République tchèque ?

« Oui, ce n’est encore qu’un début. Ce que j’ai écrit, c’est un peu la langue tchèque du débutant. Maintenant, j’ai envie d’aller plus loin tant à l’écrit qu’à l’oral, que ce soit à travers mes one-man-shows ou l’animation de marchés. Dans tout cela, c’est l’aspect linguistique qui m’amuse avant tout. »

Quels sont les mots et expressions tchèques caractéristiques ou spécifiques qui vous plaisent plus particulièrement ?

« Le premier mot qui m’a marqué quand je ne parlais pas encore un traître mot de tchèque a été ‘cože’ (il répète le mot trois fois de suite). Durant toute ma première semaine à Prague, je me suis demandé ce que pouvait bien dire ce ‘cože’ (prononcez ‘tsojé’, signifie ‘quoi’, ‘comment’, ndlr). En tant que Français, j’ai d’abord pensé que cela pourrait avoir un rapport avec la géo ou la Terre, surtout que les Tchèques disent souvent ‘že, jo ?’ (prononcez ‘jé, yo’) à la fin de leurs phrases, ce qui est l’équivalent de ‘n’est-ce pas’. Je n’arrivais pas à savoir ce que c’était, et pourtant j’entendais ‘cože’ et ‘že, jo ?’ (il répète de nouveau plusieurs fois) à longueur de temps… »

« Pour ce qui est des expressions, celle que j’adore est ‘jít s kůží na trh’, traduit littéralement ‘aller avec sa peau sur le marché’. ‘Aller nu sur le marché’ ou ‘vendre sa peau au marché’ veut dire qu’il faut avoir du courage pour faire quelque chose (ne pas avoir peur de prendre des risques pour quelque chose qui peut sembler impossible à réaliser, ndlr). ‘Est-ce que tu oseras quelque chose ?’. Si oui, alors ‘musíš jít s kůží na trh’– ‘tu dois aller vendre ta peau sur le marché’. Cette expression m’a toujours marqué… Mais le verbe ‘odpočinout’‘odpočívat’– ‘reposer, se reposer’, m’a beaucoup fait rire aussi. Il y a certains mots que l’on apprend très tard dans l’apprentissage d’une langue et d’autres que l’on perçoit très vite, comme celui-ci pour moi. Je me suis posé la question de savoir pourquoi, et je pense que cela est lié à un style de vie, à la ‘chata’ du week-end, la maison de campagne dont aiment profiter les Tchèques dès le vendredi soir. Je pense que ce mot ‘odpočinout’‘odpočívat’ contient beaucoup de l’aspect tranquille de l’Europe centrale. »

Ne serait-ce pas ce que les Tchèques désignent comme la ‘pohoda’ ? (cf. : http://www.radio.cz/fr/rubrique/tcheque/pohoda-un-art-de-vivre-a-la-tcheque)

Photo: Štěpánka Budková
« Voilà, c’est exactement ça : le calme, la tranquillité… Un jour, alors que je donnais un cours de français, quelqu’un dans la salle a dit que cela correspondait à ce que les Américains appellent ‘relax, Max !’. Mais je ne sais pas… Pour moi, c’est plutôt une image : le fait d’être au bord de l’eau avec la canne à pêche (et quelques bouteilles de bière dans la bourriche, ndlr). ‘Být v pohodě’– être au calme, dans la tranquillité, voilà. »

‘Mluvím česky dobže, ale mám pžízvuk’ : dans le titre de votre livre, vous jouez sur la prononciation du‘ř’, qui normalement figure dans les mots ‘dobře’ (bien) et ‘přízvuk’ (accent) mais que vous avez remplacé par la lettre ‘ž’ (prononcez ‘je’). Ce ‘ř’ est une consonne qui ne figure que dans l’alphabet tchèque et que même certains Tchèques, parmi lesquels l’ancien président Václav Havel, ont parfois bien du mal à prononcer (pour sa prononciation, mélangez dans votre bouche un ‘r’ légèrement roulé avec un simple ‘ž’ [je] : r+ž = ř)… Qu’en est-il donc chez vous de cette prononciation ?

« De manière générale, je pense que ça va. J’arrive à rouler mes ‘r’ sans trop de problèmes. Evidemment, les diphtongues, par exemple ‘o’ + ‘u’ (‘ou’, dont la prononciation ressemble à celle de ‘ow’ en anglais, ndlr), sont compliquées. Ces suites de voyelles sont parfois un peu complexes pour un Français. Bon, c’est vrai aussi pour les suites de consonnes et le ‘ř’… Disons qu’il faut se concentrer. Quand je sais que je vais avoir tel mot à prononcer dans une phrase, je me dis ‘Aïe !’, je me bloque, mais j’y vais quand même. Parfois, mon interlocuteur me dit qu’il ne me comprend pas, mais on est obligé de passer par là… »