De Paris à Prague : focus sur les inventions brutes de l’artiste Maurice

L’exposition Maurice : Le ciel ne fait pas le plein

Dans les souterrains parisiens, entre deux rames de métro, un homme dessine des plans d’engins volants. Il parle de masse critique nulle, de moteurs ioniques, et entoure ses calculs de symboles étranges, familiers seulement à lui. Ce n’est pas de la science-fiction, c’est le monde d’Eugène Lambourière, un artiste reconnu dans l’univers de l’art brut. Grâce à Eric Gauthier, commissaire d’exposition de la Galerie du moineau écarlate à Paris, Prague accueille pour la première fois une exposition dédiée à ses œuvres jusqu’au 10 mai à la Galerie Art brut Praha.

Un inventeur plus qu’un artiste

Eugène Lambourière, dit Maurice, ne se considère pas comme un artiste. Il se voit comme un « inventeur », explique Eric Gauthier, qui l’a rencontré par hasard sur les quais du métro parisien.

« J’ai rencontré Eugène Lambourière, dit Maurice, à Paris, sur un quai de métro, où il faisait des plans de soucoupes volantes et de moteurs ioniques. »

« J’ai montré son travail à des collectionneurs d’art brut, et il est tout de suite rentré dans de grosses collections d’art brut, ABCD de la collection de Bruno Decharme, et puis celle de Treger Saint-Sylvestre au Portugal ».

Jaromír Typlt et Eric Gauthier | Photo: Lisa Hecq,  Radio Prague Int.

Depuis, Eric Gauthier n’a cessé de suivre, documenter et exposer le travail de cet homme qui dessine non pas pour être exposé, mais pour comprendre le monde, ou mieux encore, le réinventer. Ses dessins, sans but artistique explicite, mêlent calculs techniques, représentations d’objets volants, formules mystérieuses, et toute une iconographie personnelle. Ce sont des plans mentaux, des fragments d’un monde qu’il s’est construit - et dans lequel il règne en grand ordonnateur. Eric Gauthier :

«Il recycle toujours ses inventions, dans de nombreux dessins, c’est un visionnaire. Donc il a recours à toutes les techniques qu’il peut utiliser pour sa vision et pour transmettre son message au monde. Il s’est créé un monde dans lequel il est le grand ordonnateur. »

Une autre vision du réel

C’est bien cette vision qui éblouit dans les dessins de Maurice : une tentative, presque scientifique, de recréer des lois de l’univers. L’exposition ne se contente pas d’accrocher des dessins. Elle recrée un univers, comme si l’on entrait dans le cerveau même de Maurice. Il recycle ses idées, les réinvente encore et encore, construisant un monde à lui, fait de science, de mémoire, de solitude, et d’espoir.

L’exposition Maurice : Le ciel ne fait pas le plein | Photo: Lisa Hecq,  Radio Prague Int.

« C’est aussi des signes qui le rapprochent de son histoire, il a toute une histoire avec un de ses fils qui est parti en Angleterre. C’est un grand mélange de son histoire personnelle et de ses inventions. Il s’est créé un monde complètement autonome dans lequel il a une place ».

Pour la première fois, ces œuvres « parisiennes » sortent du cadre familier de la capitale française. Une manière d‘élargir le regard porté sur l’art brut, longtemps cantonné à des cercles restreints. Jaromír Typlt, commissaire d’expositions et auteur, souligne l’importance de ce déplacement à Prague :

Jaromír Typlt et Eric Gauthier | Photo: Lisa Hecq,  Radio Prague Int.

« L’origine de l’art brut est importante parce qu’elle montre que ce ne sont pas vraiment des œuvres d’art, mais des inventions, car l’inventeur veut montrer quelque chose. Il a ses pensées, il veut montrer à travers ces œuvres comment il fonctionne. C’est comme chez les inventeurs tchèques, ils ne se considèrent pas comme des artistes. »

A l’origine de la première galerie d’art pragoise consacrée uniquement à cette forme d’art des personnes n’ayant reçu aucune éducation artistique, selon la définition classique du terme, Jaromír Typlt rappelle qu’il ne s’agit pas d’œuvres-inventions façonnées pour séduire un public ou s’intégrer dans une école artistique : ce sont des gestes, des formes, des idées portées par une nécessité intérieure.

Maurice : Le ciel ne fait pas le plein

Il établit d’ailleurs un parallèle avec certains créateurs tchèques qui, tout en produisant des objets fascinants, refusent l’étiquette d’« artiste ». Une vision que partage Eric Gauthier, pour qui l’art brut puise sa force dans l’intimité de celui qui le crée. Ces œuvres-inventions racontent un monde intérieur, souvent désordonné, mais toujours profondément sincère :

« Comment définir l’art brut ? C’est de l’art mais qui n’est pas produit en tant que tel. Au lieu de se référer à ce qui est conservé dans les musées et à l’histoire de l’art, il se réfère plutôt à l’individu et à sa propre culture ».

Ce que l’art brut donne à voir, ce n’est pas un message formaté pour plaire ou provoquer. C’est un geste pur, brut, qui touche ceux qui le regardent parce qu’il ne triche pas.

Auteur: Lisa Hecq
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