Deux formateurs centrafricains à Prague pour apprendre à « enseigner en jouant » comme Comenius

Photo: SIRIRI

Inspiré de l’héritage laissé par Comenius, considéré comme « le père de l’éducation moderne », « Apprendre en jouant en République centrafricaine » est le nom d’un projet éducatif lancé avec succès il y a dix ans par l’organisation tchèque SIRIRI.

Une méthode de travail aussi que l’Institut supérieur Saint-Augustin à Bouar (à 450 kilomètres au nord-ouest de la capitale Bangui), qui a ouvert ses portes en 2023, s’efforce de transmettre à ses étudiants de la filère pédagogique.   

Justin Baouya et Didier Namgbei sont respectivement le directeur et le directeur-adjoint de cet Institut. Nous les avons rencontrés au terme d’une formation de dix jours qu’ils ont récemment suivie dans une école à Prague :

Didier Namgbei et Justin Baouya | Photo: Guillaume Narguet,  Radio Prague Int.

Justin Baouya : « Cette formation vise essentiellement à nous permettre de nous approprier les outils de cette méthode, ‘Apprendre en jouant’ afin de pouvoir les transmettre au niveau de notre institut à Bouar. SIRIRI a déjà beaucoup travaillé avec un certain nombre d’enseignants en Centrafrique, mais désormais, avec cet institut, nous entendons poursuivre le travail déjà effectué. »

Comment les choses se sont-elles donc passées à Prague, où vous avez passé un peu plus d’une semaine dans une école primaire et maternelle appelée « Une école qui a du sens »(Smysluplná škola - Základní a mateřská škola Lyčkovo náměstí) ?

Didier Namgbei : « Étant sur le terrain, nous avons pu voir comment cette méthode de travail est mise en œuvre, et comment les enseignants et les enfants travaillent ensemble. »

« Cette plongée au cœur même de cette méthode, à travers notamment le suivi d’heures de cours, nous a permis de découvrir beaucoup de choses. Cette partie pratique était toujours suivie de moments de discussion pour échanger sur ce que nous avions observé et expérimenté. »

Dans quelle mesure l’application de cette méthode est-elle différente de ce que vous connaissez en Centrafrique ?

« La différence majeure se situe surtout au niveau du nombre d’élèves... Chez nous, un enseignant peut avoir jusqu’à une centaine d’élèves à sa charge, ce qui, a priori, rend difficile la pratique de cette méthode-là, puisque tous les enfants sont censés pouvoir participer. C’est une méthode de travail réellement active qui met en scène les enfants, ceux-ci devenant les acteurs de leur propre apprentissage. Mais cela nous a donné des idées. Par exemple, au lieu que l’enseignant reste toujours seul face aux élèves, il est préférable de former de petits groupes, comme on nous avons pu le voir justement ici. Il est alors très intéressant de voir comment les enfants sont capables de travailler entre eux  pour apprendre. »

« Une autre différence marquante est que, ici, l’enseignant principal travaille en classe avec une, voire deux assistants. Et bien évidememnt, cela permet de mieux encadrer et de veiller sur l’apprentissage des enfants. »

C’est là la mission de votre institut  former des enseignants, mais aussi peut-être des assistants, qui seront ensuite en mesure d’appliquer cette méthode « Apprendre en jouant ».  Pouvez-vous nous rappeler quels en sont les principaux points ?

«  Elle repose principalement sur cinq principes. L’objectif final est que l’enfant apprenne en étant acteur de son propre apprentissage. Ce n’est donc plus cette disposition ‘frontale’ où l’enseignant face aux élèves est celui qui sait tout, qui débite les connaissances à acquérir, et où les élèves sont plus passifs qu’actifs. Apprendre en jouant apporte du neuf, parce qu’il met l’enfant au cœur même de son apprentissage. L’observation et la démonstration aident l’enfant à mieux s’approprier les éléments de connaissance mis à sa disposition par l’enseignant. »

DN : « Et ces différents principes permettent à l’enseignant de mieux contrôler et gérer le temps qu’il consacre aux enfants. Alors, il y a la coopération, l’évaluation, la présentation, la manipulation... »

Dans quelle mesure les enfants sont-ils réceptifs à cette participation plus active ? Dans le contexte centrafricain, qu’apporte-t-elle ?

« L’intérêt de cette méthode est qu’elle inscrit le jeu au cœur de son dispositif, le jeu qui est constitutif de la nature de l’enfant. Tout enfant aime jouer. Tout est pour lui une occasion de jouer. Et, donc, en se basant sur ce principe, c’est-à-dire sur ce que les enfants aiment le plus, ils sont plus réceptifs au message de l’enseignant, et nous le percevons. C’est ce que nous avons constaté ici, à Prague : des enfants qui sont heureux d’apprendre. C’est là quelque chose qui manque en Centrafrique. Pourquoi ? Parce que l’on ne laisse pas à l’enfant la possibilité de s’exprimer. Or, comment s’exprimer, sinon à travers le jeu éducatif ? »

Votre Institut propose une formation d’enseignement supérieur. Cette méthodologie, le philosophe et pédagogue Comenius en est à l’origine. Est-ce un héritage que vous transmettez également à vos étudiants ?

« Oui, parce que cette méthode vise d’abord à permettre à l’enfant d’apprendre. Et quelque part, tous les enfants du monde se ressemblent. Il suffit de mettre à leur disposition les conditions nécessaires. Si c’est le cas, nos enfants en Centrafrique seront aussi performants que les autres enfants du monde. C’est notre conviction, et nous en avons eu la confirmation à travers ce que nous avons observé, ici avec les petits Pragois. »

Il s’agissait de votre premier séjour en Tchéquie, et même en Europe. Au-delà de cette formation, qu’est-ce que ces dix jours vous ont apporté ?

« Ces dix jours sont passés tellement vite... Effectivement, il y a eu l’expérience professionnelle, mais aussi une très belle expérience du point de vue des relations humaines. Nous avons découvert ici une équipe de personnes mobilisées, dynamiques, qui travaillent ensemble pour réussir avec un seul et même objectif. Cela nous a beaucoup touchés. Des personnes que nous ne connaissions pas se sont mobilisées pour nous accueillir. Pour nous mettre à l’aise, pour nous recevoir. Nous repartons le cœur enrichi et la tête pleine de souvenirs. »

Vous avez été quotidiennement en présence d’élèves tchèques, et même passé une journée avec des enfants autistes. Là aussi, quels enseignements en avez-vous tirés ?

« Chez nous, en Centrafrique, s’occuper des enfants handicapés comme ce que nous venons de voir ici, est plus difficile. Peut-être moins à Bangui, la capitale, mais ailleurs dans l’arrière-pays, ça l’est. Ici, nous avons vu que l’on tient compte de ces enfants et qu’ils sont aimés. C’est là une grande richesse pour le pays. »

Après cette formation, si nous deviez retenir qu’un point pratique qui vous a plus particulièrement marqués et que vous aimeriez mettre en application à votre retour en Centrafrique, lequel serait-il ?

« Je mettrais l’accent sur la qualité de la relation entre l’enseignant et l’élève. Çela m’a beaucoup marqué. Les élèves, on les met au travail, mais il faut voir la manière avec laquelle les enseignants contrôlent leur travail, les aident et les accompagnent dans sa réalisation. Une anecdote : lundi (22 septembre), nous avons assisté à notre dernière séance face aux élèves. À un moment donné, une élève s’est mise à pleurer parce qu’elle ne savait pas faire ce que l’enseignant lui avait demandé. Tout de suite, l’enseignante s’est installée à côté d’elle et, en une minute, la petite s’est remise au travail... Voilà, elle avait retrouvé confiance en elle grâce à ce qu’elle lui avait soufflé... Chez nous, on a tendance à prêter beaucoup plus attention aux élèves supposés intelligents, et moins à ceux qui ont des difficultés. C’est vraiment cette qualité de la relation qui m’a beaucoup touché. Grâce à celle-ci, l’enfant possède ensuite de bonnes bases pour pouvoir se lancer dans l’avenir. Et je crois qu’en Centrafrique, c’est la leçon que nous devons retenir : assurer les bases de la formation scolaire de nos enfants. »

Photo: Siriri