Dukovany : le ton monte entre Tchèques et Français autour du contrat pour la centrale nucléaire morave

La centrale nucléaire de Dukovany

« Les Français feront tout pour empêcher la construction d’une telle centrale », a déclaré le président du groupe énergétique ČEZ, Daniel Beneš, qui avait déjà indiqué récemment qu'il n'aurait « jamais signé ce qu'ils proposaient » : les échanges tchéco-français autour de la centrale nucléaire de Dukovany se sont tendus ces derniers jours avec les diverses tentatives du groupe EDF d'empêcher la signature du très gros contrat tchèque avec le groupe sud-coréen KHNP. Entretien avec le journaliste Thomas Chemel, qui suit le dossier nucléaire pour la publication Contexte.

Le ton est monté en ce début de semaine d'un cran, voire de deux. Il y a des échanges assez véhéments entre, d'une part, la partie tchèque et la direction du groupe énergétique tchèque ČEZ, et puis du côté français également, avec le commissaire européen Stéphane Séjourné et le groupe EDF qui a également publié un communiqué lundi soir. Comment est-ce que vous observez ces derniers développements ?

Thomas Chemel | Photo: Edouard Ducos,  Contexte

Thomas Chemel : « Oui, effectivement, avec la lettre de Séphane Séjourné aux autorités tchèques, le dossier a pris une tournure beaucoup plus politique que jusqu’alors. Pour rappeler un petit peu la chronologie de cette affaire, le marché pour la construction de deux réacteurs nucléaires à la centrale de Dukovany a été attribué au Sud-Coréen KHNP en juillet 2024. Et depuis, EDF - mais aussi Westinghouse l’opérateur américain constructeur de centrales qui a abandonné depuis - a entamé tout un tas de recours en justice devant l’office tchèque de la concurrence, devant la Commission européenne, devant la justice tchèque, pour faire annuler cette décision d’attribuer le contrat à son concurrent sud-coréen. Il y a eu plein d’étapes dans ce processus, différentes procédures initiées, rejetées, des appels rejetés en deuxième instance, etc. Donc le dossier a beaucoup évolué depuis, mais vraiment c’est depuis que Stéphane Séjourné, le vice-président français de la Commission européenne, a envoyé cette lettre aux autorités tchèques que le dossier a pris une tournure beaucoup plus politique. »

Cette lettre date du 2 mai, soit quelques jours avant la décision du tribunal régional de Brno qui a demandé de reporter la signature du contrat entre la partie tchèque et le groupe sud-coréen KHNP. Pour les Tchèques, on observe que c'est « un peu gros » que ce soit un commissaire européen français qui fasse cette demande. Comment le percevez-vous ?

« C’est vrai que c’est un élément qui est mis en avant par les Tchèques. Il se trouve que depuis, en fait, la fin d’année 2024, EDF pressait la Commission européenne d’intervenir dans ce dossier. Il avait fait une demande formelle d’enquête et qu’il a ensuite complétée par une demande formelle de mesures conservatoires pour retarder le plus possible et suspendre la signature du contrat. Bon, il se trouve que c’est Stéphane Séjourné qui est en charge de la compétitivité et de la souveraineté industrielle européenne qui s’est saisi de ce dossier. Il faut voir que dès fin avril, le recours d’EDF est rejeté en deuxième instance par l’office tchèque de la concurrence. Donc, en fait, il ne reste plus que la procédure devant la Commission européenne pour éventuellement retarder la signature du contrat. »

« Donc, c’est vraiment la dernière procédure pour EDF qui a fait un intense lobbying auprès de la Commission européenne pour qu’elle prenne des mesures provisoires. On apprend dans le courrier de Stéphane Séjourné, d’ailleurs, que dès le mois de février, il alerte les autorités tchèques d’une possible ouverture d’une enquête et entame un examen préliminaire du dossier et pose un certain nombre de questions aux autorités tchèques, alors en particulier à l’exploitant ČEZ et au Sud-Coréen KHNP. Mais voilà, en fait, cette lettre, c’est une espèce de rappel ‘de courtoisie’, c’est ce qu’on nous dit en tout cas à la Commission européenne, aux autorités tchèques pour leur rappeler que s’ils signent le contrat avec KHNP, il y a un risque de concurrence faussée et donc une perte irrémédiable de chance pour EDF. »

Selon EDF, des aides publiques sud-coréennes ont faussé la concurrence

Cette concurrence serait faussée principalement par des subventions publiques accordées au groupe KHNP, c'est bien ça ?

Stéphane Séjourné | Photo: Nicolas Tucat,  POOL/EPA/Profimedia

« Alors, en tout cas, ce sont les justifications données par EDF. Ça remonte déjà à 2024 dans les premières procédures, les premières plaintes déposées par EDF auprès de l’Office tchèque de la concurrence et auprès de la Commission européenne. Donc, selon EDF, son concurrent KHNP aurait perçu des aides publiques de l’État sud-coréen, ce qui serait de nature à fausser la concurrence et ces aides, selon EDF, contreviendraient au récent règlement sur les subventions étrangères qui encadrent en fait le bénéfice de subventions étrangères par des acteurs qui arrivent sur le marché intérieur européen. Donc, selon EDF, ces aides contreviennent à ce règlement et ont faussé la concurrence. C’est ce que dit Stéphane Séjourné dans son courrier au ministre tchèque de l’Énergie, qu’il y a des éléments significatifs selon lesquels des aides, des subventions auraient été perçues par KHNP et qu’elles seraient susceptibles d’enfreindre le règlement FSR. Mais il y aura probablement une enquête. Stéphane Séjourné le dit aussi dans son courrier. Au niveau de la Commission, on prépare une décision menant à l’ouverture d’une enquête approfondie. Pour l’instant, il n’y a pas eu d’annonce officielle de ce point de vue-là. »

Il faut rappeler qu’il s’agit d’un contrat extrêmement important. On parle de 16 milliards d’euros. Il y a des enjeux énormes autour de cette signature. Il y a également des rapports complexes entre le groupe sud-coréen KHNP et le groupe américain Westinghouse dont vous parliez à l’instant. Et puis, il y a cette préférence européenne pour laquelle on plaide depuis longtemps du côté français. Quelle est l’importance de ce marché, de cet appel d’offres, pour EDF selon vous ?

« Le fond du dossier pour EDF, et c’est là-dessus qu’il a établi tout son lobbying depuis presque un an pour tenter de faire entendre sa voix et ses intérêts. Le marché tchèque, ça doit être la preuve de la compétitivité d’EDF dans le secteur nucléaire. Donc pour le groupe, c’est un précédent que les autres prospects. Donc la Pologne, les Pays-Bas, la Finlande, la Slovénie ou encore plus récemment le Kazakhstan regarderont de près au moment de s’engager avec un partenaire. Donc EDF voit en Dukovany le moyen de montrer qu’il est compétitif et montrer à ses futurs potentiels partenaires européens que ce sont ses projets qui sont les plus compétitifs. Par ailleurs, et c’est là aussi un élément de défense, de défense d’EDF en tout cas pour faire entendre ses intérêts, c’est que Dukovany serait la première étape de la construction d’une filière européenne du nucléaire. Et ça, vous venez de le dire, il y a quand même un enjeu qui est très présent en France. En tout cas, c’est une voie qu’on essaie de faire entendre au niveau européen. La nécessité de faire émerger des filières dans tous les secteurs critiques, des filières européennes. Et donc EDF voit en Dukovany la première étape, la construction d’une filière européenne du nucléaire. Il promet d’ailleurs dans son offre à Prague d’embarquer tout le tissu d’entreprises tchèques sur ses projets en République tchèque et ailleurs en Europe. Donc pour le groupe, l’enjeu c’est de sécuriser la chaîne de valeur du nucléaire en Europe. »

« De l’autre côté, le Sud-Coréen KHNP n’est pas en reste puisqu’il dit que le contrat qu’il s’apprêtait à signer avec les autorités tchèques assure que l’industrie tchèque participera à hauteur de 60 % de la valeur du contrat. Donc on voit que là il y a un affrontement entre guillemets entre les deux opérateurs pour montrer que dans tous les cas l’industrie tchèque et l’industrie européenne participera bien au grand projet nucléaire. Et juste un petit mot sur Westinghouse qui dans un premier temps s’était associé à EDF pour porter plainte contre la décision de Prague d’attribuer le marché au Sud-Coréen KHNP au motif que KHNP utilisait une licence américaine dans son projet. Westinghouse a depuis retiré sa plainte et a signé avec le Sud-Coréen un accord ouvrant la voie à une future coopération pour faire progresser le nucléaire à l’échelle européenne et mondiale. Plusieurs observateurs y voient une sorte d’entente pour se répartir les appels d’offres européens et potentiellement pour bâtir une chaîne de production commune en Europe. Donc ça aussi c’est un élément qui est mis en avant par EDF qui dit nous on propose de s’associer avec tous les industriels européens, tchèques et européens pour bâtir une supply chain européenne et regarder en face KHNP et Westinghouse s’associent pour eux construire leur propre chaîne de production et venir nous concurrencer nous entreprises européennes en Europe. Bon après tout ça relève aussi d’éléments de lobbying, faudra voir comment ça se traduit, il faudra voir aussi si la Commission européenne lance une enquête et si elle arrive à ses conclusions. »

Signature de contrats sur de futurs contrats entre entrepreneurs pour la construction de nouvelles unités de la centrale nucléaire de Dukovany | Photo: Jan Handrejch,  Právo/Profimedia

Efforts variables des autorités françaises

À propos de ce lobbying, on a vu ici à Prague tous les efforts déployés par la France avec la venue également d’Emmanuel Macron pour plaider la cause d’EDF. De l’autre côté en Corée du Sud, il y a eu entre-temps une tentative de coup d’État. Il semble que ces efforts ont été totalement vains depuis des années du côté de Paris. Comment analysez-vous cela ?

« Les efforts des autorités françaises et le soutien qu’ils apportent à EDF dans ces démarches d’export du nucléaire à l’international sont variables au fil du temps. C’est-à-dire qu’on se souvient qu’Emmanuel Macron, lorsqu’il était ministre de l’Économie, avait tout fait pour que EDF s’engage dans la construction de réacteurs au Royaume-Uni, projet qui aujourd’hui suscite pas mal de controverses puisque soumis à des surcoûts et à des délais de construction plus longs que prévus. De manière générale, les autorités françaises soutiennent EDF dans ces démarches d’export puisque ça permet aussi au groupe d’acquérir de l’expérience et de la compétitivité aussi pour mener ces projets nucléaires en France. Donc c’est à la fois pour structurer EDF à l’international et aussi en France que les autorités le soutiennent dans ces démarches à l’international. »

« Néanmoins, dernièrement, on a compris que les démarches contentieuses d’EDF n’étaient pas 100 % suivies par le gouvernement français. Il a d’ailleurs eu plusieurs occasions d’apporter son soutien au groupe et on a du mal à déterminer ici en France à quel point les autorités ont soutenu EDF dans ces démarches contentieuses. Il y avait plusieurs occasions de le faire et on n’arrive pas à déterminer si ça a été déclenché ou non. Aujourd’hui, officiellement, le gouvernement français assigne à EDF une mission de prioriser ses projets en France et de conduire des projets à l’international si ceux-ci lui permettent d’acquérir de l’expérience, de réduire ses coûts de construction et d’obtenir une économie d’échelle à l’échelle de l’ensemble de ses projets en France et à l’international. Mais il y a une forme d’hésitation des pouvoirs publics français à soutenir à 100% EDF dans toutes ces démarches. »