Femmes et pouvoir politique en Tchéquie : une évolution ambigüe

Photo: Filip Jandourek, ČRo

Avec l’élection en Slovaquie voisine de la première femme et la plus jeune présidente Zuzana Čaputová, les comparaisons avec son homologue tchèque, notamment connu pour ses remarques sexistes, ont fleuri. À l’occasion du centenaire de la première Constitution tchécoslovaque attribuant les droits politiques aux femmes, Radio Prague Int. fait le point sur la condition actuelle des femmes en politique. Pour ce faire, le reportage opère un va-et-vient entre l’ordre politique et social, le monde de la politique et celui des affaires et aborde également la fermeture de la politique tchèque vis-à-vis des bonnes pratiques venant de l’étranger.

Photo: Filip Jandourek, ČRo

En République tchèque, les femmes représentent 22,5% de députés et 16% de sénateurs sans que l’on ne perçoive aucune augmentation linéaire de cette proportion. Pourquoi ne représentent-elles pas 50% ? Veronika Šprincová, présidente de l’association Forum 50% prônant la représentation genrée égale :

« La réponse est évidente. Les femmes en politique ne sont toujours pas perçues comme égales à leurs collègues hommes. Elles doivent franchir des obstacles auxquels les hommes ne font pas face car historiquement le monde de la politique est créé par les hommes et pour les hommes. De plus, la société fonctionne de telle façon que les femmes se consacrent davantage à leur famille que ne le font les hommes et les recherches confirment que les femmes passent bien plus de temps à accomplir un travail domestique non-rémunéré. Enfin, le travail en politique ne prend pas en compte des horaires qui conviendraient aux femmes, avec des réunions qui se prolongent tard le soir ou qui se poursuivent dans un bar alors que les femmes sont attendues à la maison par leur mari ou la grand-mère qui s’occupe des enfants, chronomètre en main. Ne pas avoir les mêmes disponibilités représente un des obstacles concrets pour les femmes. »

Si les femmes politiques n’ont sans doute rien contre une réunion qui se prolonge dans un bar, elles seraient sans doute plus réservées vis-à-vis de délibérations au sauna comme s’en était plainte l’ancienne ministre de l’Éducation et vice-présidente de l’Assemblée nationale, Petra Buzková, membre du parti social-démocrate (ČSSD). A l’époque de son mandat, elle constatait également que ses collègues affichaient ouvertement leur désapprobation quant à sa présence lors de ces réunions.

Le refus des quotas

Les débats concernant la représentation politique des femmes sont souvent dominés par la question des quotas et la République tchèque n’est pas un pays de quotas. Les quotas existaient pendant le régime communiste et sont aujourd’hui refusés tous partis confondus. Toutefois, il n’est pas sans intérêt de noter que le projet de loi instaurant des quotas a été proposé à deux reprises par des hommes dont l’agenda comprenait la question de l’égalité des genres. Blanka Nyklová, sociologue au Centre national de contact (Národní kontaktní centrum) « Genre et Science », explique les racines de l’hostilité tchèque vis-à-vis des quotas :

Blanka Nyklová, photo: Institut sociologique de l’Académie des sciences tchèque
« Le refus des quotas tire son origine dans la conviction que nous avons déjà l’égalité car elle est inscrite dans la loi. Les mesures proactives visant à remédier à l’inégalité réelle ne sont pas considérées comme nécessaires parce que l’inégalité réelle est perçue comme faisant partie de l’organisation naturelle de la société. On refuse de voir que la société n’a rien de naturel et qu’elle résulte de structures complexes et de processus historiques. En n’intervenant pas dans l’ordre social, on ne fait que maintenir les inégalités existantes, mais ces inégalités n’ont rien de naturel. »

Le panorama des mesures adoptées par les partis politiques est riche. Les Verts tchèques, suivant l’exemple des Verts allemands, ont mis en place non seulement le principe des quotas mais aussi le système de co-présidence. Une femme, Magdalena Davis, et un homme, Michal Berg, partagent depuis le congrès du parti en janvier dernier le titre de co-président du parti.

En revanche, le parti social-démocrate a annulé, à l’occasion de son dernier congrès, le quota régissant la composition des listes de candidats. Après l’application de quotas avec succès lors des deux derniers scrutins, l’argument officiel du parti était que l’égalité des genres était désormais une chose acquise et que les quotas n’étaient plus nécessaires. Reste à voir quel impact aura réellement cette suppression sur le taux des candidatures féminines du parti.

Les partis conservateurs refusent non seulement les quotas, mais ce sont surtout leurs membres femmes qui résistent aux quotas de la manière la plus véhémente. Miroslava Němcová, membre du Parti civique démocrate (ODS) et ancienne présidente de l’Assemblée nationale, est connue pour son refus de quelque mesure que ce soit, estimant qu’une femme compétente trouvera son chemin jusqu’aux plus hautes positions du parti. Or, après le congrès de janvier 2020, son parti ne compte plus aucune femme dans sa direction centrale. Le chef de l’ODS, Petr Fiala s’est d’ailleurs étonné de l’attention que cette situation suscitait car, selon lui, « quand le parti avait deux femmes dans sa direction, personne ne l’en avait félicité ».

« La falaise de verre »

Quels mandats sont les plus accessibles aux femmes politiques tchèques ? Veronika Šprincová du Forum 50% répond :

Veronika Šprincová, photo: Jana Přinosilová, ČRo
« Les femmes accèdent le plus facilement à la politique locale, particulièrement dans les communes de petite taille et d’autant plus encore si la commune fait face à des difficultés, comme un endettement causé par l’équipe sortante. Dans ces conditions-là, personne ne veut candidater et les chances des femmes augmentent. Puis, il y a le Parlement européen. Les élections européennes ont une importance de second ordre et se caractérisent systématiquement par une faible participation électorale. En incluant plus de femmes sur leurs listes, les partis cherchent à s’adresser aux électeurs qui prennent part à ce scrutin et pour qui la question de la représentation genrée est pertinente. Le Parlement national apparaît donc comme le plus fermé aux femmes, et en particulier le Sénat, car le scrutin majoritaire qui génère un candidat par parti est prohibitif pour les femmes. Curieusement, les partis politiques ont tendance à présenter des candidates dans les mêmes endroits et créent ainsi des ‘circonscriptions féminines’, quand dans le reste des circonscriptions, ils présentent des candidats hommes. »

L’ouverture politique aux femmes au niveau local correspond ainsi souvent à une période de difficultés, mais on retrouve cette logique d’inclusion également dans la politique nationale. Miroslava Němcová de l’ODS, déjà mentionnée, est devenue tête de liste à Prague et candidate pressentie au poste de Premier ministre en 2013. À l’époque, l’ODS traversait une crise de confiance et avait une image particulièrement ternie par un scandale de corruption qui avait entraîné la démission du gouvernement Petr Nečas.

Markéta Pekarová Adamová, photo: Luboš Vedral
Les femmes sont également plus à mêmes d’atteindre le sommet de leurs partis quand le bateau coule – comme c’est le cas pour la nouvelle cheffe du parti conservateur TOP09, Markéta Pekarová Adamová. La jeune femme politique a pris ses fonctions en novembre 2019 à l’époque où son parti risquait de se voir éliminé de l’assemblée lors du prochain scrutin (ndlr : selon l’agence STEM, en janvier 2020, les préférences électorales de TOP09 avoisinent les 3% alors que le seuil électoral est de 5%). Blanka Nyklová explique ce phénomène :

« Le concept pour décrire ce phénomène s’appelle la ‘falaise de verre’. Cette falaise est ‘de verre’ car elle est invisible ce qui rend plus difficile tout effort pour ne pas en tomber. Non seulement les femmes, mais aussi les membres des minorités, accèdent plus facilement à la direction des partis mais aussi des entreprises quand cela va mal et qu’une gestion de crise est nécessaire. La première explication derrière ce phénomène est psychologisante et bâtie sur les stéréotypes genrées. Elle suppose que les femmes sont meilleures en communication et pourrons mieux gérer la communication de crise et être plus tendres quand les licenciements sont nécessaires. La seconde explication c’est que les managers en temps prospères hésitent à accepter des postes de responsabilités par temps de crise pour ne pas mettre en danger leur carrière future. Cela ouvre la porte aux membres des minorités ou aux femmes. »

Les nouvelles tendances

En République tchèque, les partis les plus « féminisés » sont en règle générale les petites formations, comme Les Verts. Dans d’autres partis, au-delà du phénomène de la « falaise de verre », les femmes accèdent aux postes de pouvoir suivant une logique de « tokénisme ». Selon cette logique, une femme dans la direction du parti ou sur la liste des candidats suffit car elle représente supposément toute la catégorie des femmes. Dans un tel contexte, il devient compréhensible que certaines femmes politiques perçoivent les autres femmes comme leurs rivales directes et refusent d’être solidaires avec elles.

Il existe toutefois un autre phénomène en République tchèque, celui des partis populistes. Le parti Affaires publiques (Věci veřejné) était membre de la coalition gouvernementale de 2010 à 2013. Projet politique populiste et libéral d’un entrepreneur influent, ce dernier a notamment bâti sa campagne électorale sur l’image médiatique de plusieurs jeunes femmes, y compris l’épouse du fondateur du parti. Sans expérience politique mais avec une visibilité publique, aucune de ces femmes n’a su rester en politique au-delà de l’effondrement du parti.

Andrej Babiš, photo: Filip Jandourek, ČRo
Le mouvement ANO du Premier ministre actuel, Andrej Babiš est également un projet populiste bâti autour de la personne d’un homme d’affaires, mais qui a su pérenniser sa présence politique au-delà d’une seule législature. Tout comme jadis Věci veřejné, le mouvement ANO se distingue aussi des partis classiques par une présence féminine aux postes de pouvoir. La ministre des Finances Alena Schillerová, l’ancienne maire de Prague Andrea Krnáčová ou l’actuelle commissaire européenne tchèque Věra Jourová, sont toutes représentantes du mouvement ANO.

Dans le système électoral tchèque, plusieurs élections permettent aux citoyens d’émettre des « votes préférentiels », c’est-à-dire de privilégier certains candidats en leur accordant un soutien supplémentaire. Étant donné que les femmes se trouvent souvent tout en bas des listes électorales, le système des votes préférentiels leur profite-il ? Veronika Šprincová répond :

« Cela varie selon les scrutins. Dans quelques élections les plus récentes, les votes préférentiels ont nui aux femmes. Mais par exemple, en 2010, à l’occasion des élections législatives, on a assisté à une campagne visant à accorder des votes préférentiels aux candidats positionnés le plus bas sur les listes. Il s’agissait là d’une réaction d’une certaine partie de l’électorat contre les têtes de listes corrompues. Ce vote de protestation a fait entrer un nombre record de femmes à la Chambre des députés. Depuis, c’est le mouvement ANO qui attire les votes de protestation et ce parti est relativement plus ouvert aux candidates femmes. Dans ce contexte, les votes préférentiels ne bénéficient pas aux femmes mais aux personnalités médiatiques qui sont placées plus bas sur les listes pour attirer les voix. Si les votes préférentiels restent la seule option pratique à la disposition des électeurs de corriger les listes des candidats, ils ne constituent pas la solution au problème [de la sous-représentation politique des femmes, ndlr]. »

Une femme présidente en République tchèque ?

Avec très peu de femmes à la tête des partis politiques, la République tchèque n’a pas encore connu de femme Premier ministre car c’est souvent le chef de la formation victorieuse à qui revient la tâche de composer le gouvernement. Qu’en est-il du mandat suprême ? La société tchèque est-elle prête pour une femme présidente ? Veronika Šprincová :

Jana Bobošíková, photo: Filip Jandourek, ČRo
« Je pense que la société tchèque est tout à fait prête pour une femme présidente. Je ne vois aucune raison pourquoi nous ne devrions pas en avoir. Mais il faut trouver des femmes qui soient prêtes à candidater. La campagne présidentielle représente la politique la plus concentrée car au bout de compte tout le pays a son regard tourné vers deux candidats. S’engager dans une telle lutte est une décision personnelle grave. Lors de la première élection au suffrage direct, les candidates représentaient des mouvances politiques assez marginales. D’une part, il y avait Táňa Fischerová, porteuse d’une vision politique encore plus idéaliste que Václav Havel, et d’autre part Jana Bobošíková représentante d’un courant opposé prônant une gouvernance forte. Les deux candidats en lice, Karel Schwarzenberg et Miloš Zeman avaient une campagne de marketing bien plus élaborée. Plus que le programme, c’est la communication politique qui a remporté les élections. Dans la seconde élection présidentielle, aucune femme ne s’est présentée. Je dirais que c’était liée au fait que Miloš Zeman défendait son mandat et on connaît ses propos vis-à-vis des femmes. Une candidate risquerait non seulement une lutte politique mais aussi une lutte avec elle en tant que femme. Cela ne nous en dit pas tant sur les femmes politiques mais c’est surtout révélateur de la culture politique développée autour de l’élection présidentielle. »

Věra Jourová, photo: Jana Přinosilová, ČRo
Si l’on parle de la question d’une éventuelle femme présidente, la République tchèque ne peut pour l’instant que regarder chez son voisin slovaque. Entre temps, la femme la plus influente du pays, selon le classement 2019 de magazine Forbes, est Věra Jourová, désignée en 2014 commissaire européenne à la Justice, aux Consommateurs et à l’Égalité des genres et depuis 2019 vice-présidente de la Commission européenne chargée des valeurs et de la transparence. Au cours de son premier mandat, le public tchèque ignorait que le portfolio de Jourová incluait également le thème de l’égalité des genres et la commissaire elle-même ne s’est pas lancée dans ce sujet dans son pays d’origine. Věra Jourová a remplacé à la tête du classement Forbes la procureure Lenka Bradáčová, placée deuxième, suivie par Alena Schillerová, ministre des Finances. Après ces trois figures issues des pouvoirs publics, les femmes entrepreneuses constituaient le reste du classement. Le monde des affaires serait-il plus ouvert aux femmes que la politique ? Alena Křížková, directrice de la section Genre et Sociologie de l’Institut sociologique de l’Académie des sciences tchèque, considère que oui :

Alena Křížková, photo: Institut sociologique de l’Académie des sciences tchèque
« On y trouve des mesures de soutien aux femmes, le plus probablement grâce à l’influence de l’étranger. Tandis qu’en politique, nous sommes tout le temps en train de réfléchir sur nos propres solutions et nous refusons de tirer des leçons de ce qui marche à l’étranger. Dans le monde des affaires, les mesures promouvant les femmes existent déjà, au moins dans certains types d’entreprises. Or, c’est l’État qui devrait s’ériger en exemple. Il devrait mettre en place des règles du jeu pour favoriser l’accès des femmes aux postes de pouvoir, comme le proposait la Commission européenne. Le ‘mentoring’ et d’autres mesures ‘soft’ sont bien, mais ne sont pas systémiques et sont souvent limitées à la longévité d’une équipe de direction. Elles disparaissent quand l’équipe s’en va. Il faut des mesures de base venant de l’État. »

Si le monde des affaires est plus ouvert aux pratiques acquises à l’étranger, c’est notamment parce que les structures managériales sont interconnectées avec l’étranger tandis que la politique se fait dans les frontières du pays, relativement à l’abri des pratiques de nos voisins. Alena Křížková met en garde contre une attitude trop enthousiaste vis-à-vis des entreprises et appelle à ce que l’État ne relègue pas la question de la justice sociale y compris genrée à la bonne volonté des entités concernées en premier lieu par le profit.

La situation des femmes en politique : un pas en avant, deux pas en arrière ?

Michaela Marksová-Tominová, photo: Filip Jandourek, ČRo
L’ordre politique et l’ordre social sont intrinsèquement liés, comme le montre notamment le refus des quotas en République tchèque. Les développements dans ces domaines peuvent toutefois générer des frustrations. Michaela Marksová-Tominová, partisane engagée en faveur de mesures proactives d’inclusion politique féminine et ancienne ministre du Travail et des Affaires sociales, a finalement fait savoir qu’elle abandonnait la lutte pour l’amélioration du statut des femmes. L’article paru en 2018 dans Student Times portait même le titre « Assez. Je n’ai plus la force de lutter pour les femmes ». Veronika Šprincová du Forum 50% explicite les éléments derrière la frustration de ces femmes qui œuvrent pour le changement :

« L’évolution est très lente. Dans les années 1990, compte tenu du rythme rapide des changements sociaux, beaucoup ont pu espérer que les rapports genrés connaîtraient aussi ce dynamisme. Or, c’était l’idéal de la femme au foyer qui est revenu car les femmes ne seraient plus obligées de travailler comme pendant le régime communiste. La frustration des partisans de l’égalité des genres prend source d’une part dans le retour en arrière dans des nombreux aspects et d’autre part dans le fait que les demandes pour le changement sont souvent réfutées. Les mesures législatives comme l’opinion publique ne suivent pas une trajectoire linéaire et correspondent plutôt à un développement aléatoire. »

Au-delà des pratiques de discrimination genrée, la situation des femmes politiques en République tchèque affiche des dynamiques multiples, non seulement selon les partis mais aussi en fonction des différents mandats. La politique n’est pas non plus coupée des autres sphères. D’une part, l’ordre politique puise sa légitimité du refus des mesures proactives dans l’attitude dominante dans l’ordre social.

D’autre part, le monde des affaires, souvent plus ouvert aux influences étrangères, ne s’érige pas en modèle pour la politique, par son orientation vers le profit et le caractère temporaire des mesures adoptées. Les entreprises comme les partis politiques font souvent le minimum nécessaire en absence de mesures systémiques venant de l’État, ce qui à son tour ne permet pas de faire évoluer l’opinion publique sur les sujets d’égalité.