Jiří Padevět : les héros et les malfaiteurs des années 1950

'Les échardes de la liberté'

« C’était une époque sanglante, une époque au cours de laquelle se formaient et se déformaient des caractères », dit l’écrivain et éditeur Jiří Padevět (1966) à propos des années 1950 en Tchécoslovaquie communiste. C’est cette époque lourde de conséquences et les personnages réels qui y ont vécu que Jiří Padevět évoque dans son livre intitulé Třísky svobody - Les échardes de la liberté. 

Les fragments de l’histoire

Ce n’est pas un livre comme les autres. Il se compose d’une cinquantaine de petits portraits littéraires de personnes ayant vécu dans les années 1950, portraits accompagnés d’une cinquantaine de contes minimalistes inspirés de la vie de ces gens. Chaque vie évoquée dans le livre, chaque aventure, qu’elle soit héroïque ou exécrable, est donc illustrée par un court épisode de l’existence de ces personnages ce qui donne à cet ouvrage un caractère à la fois documentaire et intimiste. Ces fragments de la petite histoire qui forment ensemble la mosaïque de la grande histoire, font resurgir du passé le tableau de toute une époque que Jiří Padevět cherche à rappeler au lecteur du XXIe siècle :

Jiří Padevět | Photo: Karolína Němcová,  ČRo

« Cette époque a laissé dans la société tchèque et slovaque une cicatrice profonde. C’est probablement encore aujourd’hui une plaie suintante. C’était une époque sanglante, une époque pendant laquelle se sont formés et se déformés des caractères, une époque qui nous a désappris à nous comporter honnêtement, à être francs et obligeants. C’était une époque qui a vraiment transformé la société. »

Les héros et les traîtres

Les héros de ce livre sont souvent bien différents les uns des autres. La majorité d’entre eux sont des opposants au régime communiste ou des victimes innocentes de l’arbitraire, mais il y a aussi des agents actifs qui soutenaient ce régime et en profitaient. Il y a des héros et des combattants pour la liberté mais il y a également des traîtres et des bourreaux. Jiří Padevět se rend compte que les opinions sur les personnages de son livre peuvent différer selon le type et le caractère des gens :

« Chaque résistant, chaque combattant pour la liberté est considéré par d’aucuns comme terroriste, et vice-versa chaque terroriste est considéré par d’aucuns comme un combattant pour la liberté. Chez nous, c’était une résistance armée contre l’arbitraire et la société tchèque n’arrivait pas à s’acquitter du fait qu’il ne s’agissait pas d’une guerre civile mais d’une résistance tout à fait légitime. Le problème n’étaient donc pas ces résistants mais la société elle-même. »

La grande aventure de Pravomil Raichl

Pravomil Raichl | Photo repro: Jaroslav Čvančara,  'Pravomil Raichl,  Život na hranici smrti'/Toužimský & Moravec,  ÚSTR

Parmi ceux qui ont combattu en clandestinité contre le régime qui n’hésitait pas à assassiner ses opposants, il y avait entre autres le forestier Pravomil Raichl. Résistant contre l’occupant allemand pendant la guerre, prisonnier du goulag en Union soviétique, Pravomil Raichl revient après la guerre en Tchécoslovaquie et s’engage dans la lutte contre le régime communiste. Condamné à mort, il réussit à s’évader et se réfugie aux Etats-Unis d’où il revient en 2002 avec l’intention de fusiller l’ancien procureur communiste Karel Vaš mais avant d’accomplir sa vengeance, il meurt terrassé par un infarctus. Sa vie qui pourrait être le sujet d’un grand roman, n’est pas tout à fait exceptionnelle et dans le livre on trouve plusieurs héros de son envergure, comme Štěpán Gavenda, Otakar Rambousek, Rudolf Lenhard ou les membres des réseaux Světlana et Le Lion noir.

Photo repro: Jiří Padevět,  'Třísky svobody'/Host

Les méthodes de la StB

Il s’avère que la majorité des combattants contre l’arbitraire communiste s’étaient déjà battus contre l’occupant allemand parce qu’ils considéraient sans doute la liberté comme une valeur encore plus précieuse que leur vie. Jiří Padevět démontre cependant dans son livre que l’appareil répressif a trouvé un moyen efficace de lutte contre la résistance :

Photo illustrative: Michaela Danelová,  ČRo

« La StB a très vite appris une méthode de la Gestapo qui consistait à infiltrer la résistance avec ses agents secrets. Certains réseaux de résistance travaillaient sans le savoir sous la surveillance de la StB. D’autres ont été même créés par la StB pour attirer et piéger des opposants qui ne se doutaient pas qu’il ne s’agissait que d’une provocation. La StB a eu recours à cette méthode bien plus que la Gestapo et c’est ainsi que, vers la moitié des années 1950, l’appareil répressif a pratiquement réussi à disperser toutes les structures de la résistance tchèque. »

Quand un Etat se comporte comme les terroristes

Ladislav Mácha | Photo: ABS

Cette réussite relative des oppresseurs a été rendue possible par un nombre important de leurs collaborateurs, connus ou clandestins, toujours prêts à servir le régime qualifié par Jiří Padevět de terroriste. Il démontre dans son livre que quand un Etat commence à se comporter vis-à-vis de ses citoyens d’une façon terroriste, toutes sortes de déviants, de sadiques et d’opportunistes y trouvent la possibilité d’assouvir leurs penchants. Jiří Padevět cite par exemple le cas de Ladislav Mácha, un combattant de la résistance devenu, après la guerre, agent de la police politique qui s’est distingué par la brutalité de ses méthodes d’interrogation. Dans cette catégorie il y a aussi les procureurs Jaroslav Urválek et Ludmila Polednová-Brožová qui sont co-responsables des procès truqués des années 1950 et d’un nombre important de condamnations à la peine capitale. Dans le livre est évoquée également toute une série de personnes tout à fait innocentes accusées de haute trahison, d’espionnage et de sabotage dans le cadre de ces procès truqués.

Il est vrai que ces procès ont été orchestrés par les conseillers soviétiques mais Jiří Padevět démontre dans son livre que les Tchèques eux-mêmes y ont beaucoup contribué :

Josef Urválek | Photo: ČT

« Bien sûr, le Parti communiste de Tchécoslovaquie exécutait les ordres de Moscou, mais ne nous berçons pas dans l’illusion de croire que la terreur a été importée chez nous par les Russes. Nous en sommes également responsables. Après la guerre, des gens ont voulu édifier un Etat social et juste et ils ont voté en 1946 pour le Parti communiste qui a remporté la victoire en Bohême et en Moravie. En ce temps-là, son programme était celui d’un parti de gauche modéré qui promettait de ne jamais mettre en place la collectivisation de l’agriculture du type soviétique et de soutenir de petites entreprises. Les communistes ont donc menti, comme d’habitude. »

Un appel à la vigilance

Les années 1950 sont donc une période sombre, sanglante et marquée par le conflit entre l'héroïsme la lâcheté, entre la franchise et la perfidie, entre l’esprit de liberté et la servilité répugnante. A une époque où nous assistons au retour des tendances à réviser l’histoire et de relativiser les crimes du régime communiste, le livre de Jiří Padevět apporte un rappel des réalités terribles des années 1950 et une évocation des forces et des faiblesses des caractères humains. Et c’est aussi un appel à la vigilance, car la liberté est un bien fragile qui nécessite une protection.

Auteur: Václav Richter
mots clefs:
lancer la lecture