Karel Havlicek Borovsky : Un lucide parmi les romantiques

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«Promettez-moi, commandez-moi, menacez-moi, je ne serai pourtant pas un traître », dit dans un de ses épigrammes Karel Havlicek Borovsky, journaliste, homme politique et poète, qui 150 ans après sa mort, provoque encore la polémique dans la presse tchèque. Esprit brillant et réaliste, Karel Havlicek dérangeait et provoquait ses contemporains par son refus des idées préconçues et de l'idéalisme sentimental. Ce n'est qu'après sa mort qu'on a réussi à masquer sa nature véritable et son esprit libérateur par une légende qui en a fait le martyre national.

Karel Havlicek avait le don de ne pas se laisser leurrer. Ennemi de vaines paroles, il exigeait la vérité et la clarté de soi-même mais aussi de ses contemporains. Né en 1821 dans le petit village de Borova en Bohême, il entre d'abord au séminaire, mais voit bientôt que sa nature ne le prédestine pas à la vocation ecclésiastique. Comme il refuse toute hypocrisie, il devient l'ennemi du cléricalisme qui sera la cible de ses épigrammes corrosifs. La perspicacité de son esprit ne l'empêche pas de se tromper, mais il sait toujours tirer leçon de ses erreurs. Epris de l'idée du panslavisme chère à certains patriotes tchèques, il croit d'abord que l'avenir de son peuple est dans l'union avec les autres peuples slaves et notamment avec la Russie. Après la fin de ses études, il part donc pour ce pays pour y devenir précepteur.

La réalité russe le guérit bientôt de ses illusions. Il a la possibilité de connaître tous les aspects sordides de la Russie de la première moitié du XIXe siècle. L'hypocrisie, la corruption, la misère des moujiks et l'oppression de petits peuples par le régime tsariste ne lui échappent pas, et il change radicalement son avis sur l'avenir de la Bohême. Désormais, il sera convaincu que son peuple pourrait prospérer beaucoup mieux au sein de la monarchie autrichienne et se mettra à lutter pour que son peuple obtienne, dans le cadre de la monarchie, la position qui favoriserait son émancipation et son développement. Il se lance donc dans le journalisme et s'impose bientôt comme une des personnalités les plus écoutées mais aussi les plus redoutées de la presse tchèque. Les périodiques qu'il dirige sont très lus et sa situation matérielle s'améliore considérablement.

Dans ses articles et ses épigrammes, il s'en prend à tous les maux qui nuisent à son peuple de l'extérieur et de l'intérieur. Il n'épargne ni la bureaucratie autrichienne, ni les milieux cléricaux, ni le patriotisme tchèque grandiloquent et vide, ni les mauvais journalistes, ni la littérature qui pêche par le sentimentalisme et les lieux communs. « Si nous consacrions le temps et la peine que nous mettons à persuader le peuple qu'il doit lire par patriotisme nos mauvais écrits au lieu des écrits étrangers qui sont meilleurs, écrit-il, si nous consacrions ce temps et cette peine à écrire mieux que les étrangers, nous agirions plus sagement et plus utilement. Quand à moi, je suis convaincu qu'il est beaucoup plus facile et plus gai de mourir pour la patrie que de lire ces tas d'ennuyeux écrits patriotiques. »


Après la défaite de la révolution de 1848, dans laquelle se sont engagés les patriotes tchèques radicaux, la situation de Karel Havlicek devient difficile. Il est toujours célèbre, il devient même député du Parlement de Vienne, mais il se heurte de plus en plus au régime autoritaire du ministre de l'Intérieur et plus tard Premier ministre Bach qui cherche à étouffer toutes les idées libérales. Karel Havlicek refuse de se soumettre à la censure, son journal est interdit et il est traduit en justice. Comme il gagne son procès, les autorités cherchent un autre moyen pour se débarrasser de ce critique intransigeant et redoutable et décident de promulguer une nouvelle loi sur la déportation. Karel Havlicek est réveillé par la police au milieu de la nuit et déporté à Brixen, aujourd'hui Bressanone, petite bourgade du Trentin. Pour décrire cette scène dans son recueil de poèmes intitulé « Les Elégies tyroliennes » Havlicek utilisera son arme la plus efficace - l'ironie.

Bach sur le ton d'un docteur,

m'écrit que dans la Bohême

ma santé n'est pas fameuse

et qu'il me faut changer d'air.



Qu'il fait très lourd en Bohême

et que des miasmes puants

ont suivi certaine loi.

Donc, ce n'est pas la santé.



Il a donc exprès pour moi

affrété ce beau carrosse

pour que je me mette en route,

bien sûr aux frais de l'Etat.



En demandant aux gendarmes

de vouloir bien insister

au cas où par modestie

je refuserais son offre.




Karel Havlicek passera à Brixen cinq ans et ne reviendra dans son pays qu'en mai 1856, trois mois à peine avant sa mort. Ses funérailles deviendront une manifestation de désobéissance au régime du Premier ministre Bach.

150 ans après la disparition de ce journaliste lucide et homme courageux, on lance dans la presse tchèque une polémique sur le caractère de sa déportation. Etait-ce un internement inhumain ou plutôt un séjour dans un centre de cure. Les documents d'époque démontrent que Havlicek ne souffrait à Brixen ni de mauvais traitements, ni de misère comme le voulait la légende née dans les milieux patriotiques, après sa mort subite. S'il souffrait au milieu de ce beau paysage alpestre, c'est parce qu'il était obligé de vivre dans l'isolement, condamné à l'inactivité loin du pays qu'il aimait ardemment. S'il pouvait lire les journaux d'aujourd'hui, il serait sans doute étonné et peut-être indigné par le caractère superficiel d'une telle polémique. Qu'a-t-on retenu au fait de ses écrits qui étaient si riches d'idées ? Pourquoi se dispute-t-on à cause d'un aspect de sa biographie qui ne peut rien changer à l'ensemble de son oeuvre? Lui, qui avait tant de fois pesté contre les platitudes et le provincialisme des journalistes, aurait sans doute été obligé de constater que, 150 ans après sa mort, la situation dans le journalisme tchèque n'a pas beaucoup changé.