Karel Havlíček, le plus dangereux des patriotes tchèques

Karel Havlíček Borovský

Un patriote réaliste, c'est ainsi que nous pourrions caractériser la personnalité de Karel Havlíček Borovský (1821-1856), l’homme qui a jeté les fondements du journalisme tchèque moderne. Celui que l'inspecteur général de la police autrichienne Johann von Kempen considérait comme « le plus talentueux, le pire et le plus dangereux » des patriotes tchèques, est mort il y a tout juste 160 ans, mais ses idées et son œuvre restent étonnement jeunes.

Un réformateur modéré

Karel Havlíček Borovský
« Plus le peuple se soumet à la volonté du gouvernement, plus on le maltraite », écrit Karel Havlíček Borovský, mais cela ne veut pas dire qu'il incite le peuple à une révolte ouverte contre l’Empire des Habsbourg. Au contraire, à la différence d'autres patriotes tchèques de la génération de l'année révolutionnaire 1848, il se réserve plutôt le rôle d'un réformateur modéré. C'est ce que confirme l'historienne Magdalena Pokorná :

« Il n’était pas un démolisseur de la monarchie. Il réfléchissait sur les moyens pour rendre la monarchie plus constructive, plus juste. A son avis, la monarchie devait permettre aux différents peuples de se mettre en valeur, mais il ne voulait pas la détruire. »

Borová,  photo: Ben Skála,  CC BY-SA 3.0 Unported
Dans sa jeunesse, Karel Havlíček cherche sa voie et n'évite pas certaines erreurs, mais son esprit réaliste et sa clairvoyance lui permettent de ne pas se tromper trop longtemps. Il est né en 1821 dans le village de Borová en Bohème de l'Est. Après son baccalauréat, il entre au séminaire pour poursuivre ses études mais se révolte bientôt contre le conservatisme et l'hypocrisie de cette institution catholique. Il quitte le séminaire et devient pour le reste de sa vie un critique sévère du cléricalisme. Il luttera également contre le célibat qu'il considère comme incohérent avec la nature humaine.

La critique du panslavisme

Influencé par les patriotes romantiques, Karel Havlíček est d'abord un grand russophile et partisan de la doctrine du panslavisme visant l'union politique de toutes les ethnies slaves sous l'égide de la Russie, mais il sera bientôt capable d'échapper à ce piège idéaliste. L'historien Michal Kamp explique comment Karel Havlíček a su tirer leçon de son voyage en Russie :

Pavel Josef Safarik
« Karel Havlíček était convaincu qu’il pourrait devenir écrivain, mais il voulait d’abord rassembler assez d’expériences. C’est pourquoi, lorsque Pavel Josef Šafařík lui a proposé d’aller en Russie, il a reçu cette offre avec enthousiasme. Šafařík l’a recommandé à son collègue russe Pogodine. Havlíček se faisait beaucoup d’illusions sur la Russie, mais quand il l’a vue de ses propres yeux, il a diamétralement changé d’avis. Il a décidé que l’idéalisation de la Russie était absolument inadmissible chez nous et, dès son retour, il a décidé de faire connaître ses opinions dans la presse. »

Journaliste pertinent et influent

La carrière journalistique de Karel Havlíček commence tôt et s’annonce prometteuse. Il entre d'abord dans le journal Pražské noviny (Gazette de Prague) et en 1848 il fonde son propre périodique, Národní noviny (Gazette nationale), qui s'impose rapidement dans la société tchèque. L'influence de ce journal sur l'opinion publique est considérable et Karel Havlíček en profite pour informer ses lecteurs mais aussi pour les instruire et pour leur ouvrir de nouveaux horizons. Il dénonce le régime bureaucratique autrichien et le caractère sclérosé des institutions impériales mais n'épargne pas non plus le patriotisme vain et grandiloquent très répandu dans la société tchèque. Sa plume acérée fustige les milieux cléricaux aussi bien que la médiocrité de la littérature et de la poésie tchèque. Il ose critiquer même l'écrivain et dramaturge Josef Kajetán Tyl, figure de proue du patriotisme tchèque de l'époque, et la polémique déclenchée par sa critique finit par avoir un effet assainissant sur toute la communauté patriotique.

Son langage journalistique est très clair et son style étonne le lecteur par sa pertinence, sa richesse et son expressivité. D'ailleurs, il n'est pas seulement journaliste, il est aussi écrivain et poète, et ses reportages, ses poèmes satiriques et ses épigrammes deviennent bientôt célèbres. Le politologue Bohumil Doležal évoque encore un aspect de ses activités :

« Havlíček a été le premier à remplir l’espace politique qui s’est ouvert chez nous. Ce qui était fondamental, c’était l’idée que la politique pousse du bas vers le haut. A son avis, l’homme ordinaire, le lecteur de journaux, peut avoir une influence réelle sur sa vie, sur son milieu immédiat, il peut agir au niveau de sa vie de tous les jours. Il ne peut pas influencer la politique étrangère de la monarchie autrichienne, c’est un objectif trop élevé et il ne vaut même pas la peine de tenter le coup. Mais lorsque tout le monde travaillera au niveau inférieur, toute la communauté s’élèvera. Et la communauté qui lui tenait à cœur, c'était la communauté nationale tchèque. »

La déportation

La maison de Karel Havlíček à Brixen
L’objectif de Karel Havlíček est donc de travailler sans relâche pour transformer progressivement la vieille monarchie autrichienne, la proverbiale « prison des peuples », en une espèce de fédération où les peuples jouiraient des mêmes droits. En tant que journaliste renommé et député du parlement de Vienne, il cherche à réaliser ce projet politique par de petits pas dans la mesure du possible mais cette stratégie n'échappe pas aux dirigeants du régime autoritaire instauré dans la monarchie autrichienne à la suite de la révolution de 1848 par le ministre de l'Intérieur Alexander von Bach. Paralysé par la censure, traqué par la justice, Karel Havlíček finit par se retirer à la campagne, mais ce n'est pas suffisant et le ministre Bach décide de l'isoler complètement de la société tchèque. En 1851, l'empereur signe la déportation du journaliste récalcitrant à Brixen, aujourd'hui Bressanone, une petite bourgade tyrolienne perdue dans le Trentin. Selon l'historien Jiří Rak, par son programme politique Karel Havlíček était plus dangereux pour le régime rigide que les militants radicaux :

« Ce que faisaient les radicaux était assez enfantin, et puis il suffisait de les mettre en prison et de les surveiller. Mais Havlíček avait une stratégie différente qui peut être résumée ainsi : ‘Nous avons une constitution octroyée, ce n’est pas bien sûr ce que avons désiré, mais cela nous ouvre quand même un espace suffisant pour pouvoir imposer une partie de nos revendications.’ D’où le paradoxe dont Karel Havlíček se plaint dans une lettre. En 1854, lors des noces de l’empereur François-Joseph, les révolutionnaires et rebelles radicaux sont amnistiés mais les autorités font la sourde oreille aux demandes de libération du déporté de Brixen. »

La vie posthume de Karel Havlíček

Bien que Karel Havlíček jouisse lors de son séjour forcé à Brixen d'une certaine liberté, il souffre beaucoup de l'éloignement de sa patrie et de la perte des relations avec la société tchèque. Il ne revient de son exil tyrolien qu'au bout de cinq ans. Sa femme est morte un mois avant son retour, sa fille est malade, sa situation matérielle n'est pas bonne, sa carrière est brisée et sa santé est précaire. Il meurt de tuberculose en 1856, un an après son retour, à l'âge de 35 ans. Sa vie terrestre est finie, sa vie posthume commence. Le journaliste corrosif est porté aux nues par ceux-là mêmes qu'il a critiqués et qui finissent par le hisser sur le piédestal du martyre national. Sa légende et sa popularité seront exploitées par plusieurs mouvements politiques qui ne se soucieront pas trop de la signification réelle de son œuvre. Il faudra attendre le professeur Tomáš Garrigue Masaryk, futur président de la Tchécoslovaquie, qui lui consacrera en 1896 une étude sérieuse. C'est lui qui donne finalement une analyse approfondie de la personnalité de Karel Havlíček, de ses combats et du rôle véritable joué par cet éveilleur d'idées dans la politique et le journalisme tchèque.