La candidature tchèque au Conseil de l'Arctique : une question de « stature internationale »

Arctique

Ce jeudi, le 20 mai, les membres du Conseil de l'Arctique se prononceront sur la candidature de la République tchèque au statut de membre observateur. Afin de mieux comprendre cette organisation internationale pas vraiment comme les autres, Camille Escudé-Joffres, chercheuse au Centre de recherches internationales de Sciences Po a répondu aux questions de Radio Prague International. Nous lui avons d'abord demandé ce qui distingue le Conseil de l'Arctique des autres organisations qui œuvrent au nord du Cercle polaire.

« Le Conseil de l’Arctique est le principal forum de gouvernance régionale, mais cela ne veut pas dire que c’est le seul. Le Conseil de l’Arctique a un rôle essentiellement consultatif, de conseil par rapport aux différents gouvernements arctiques parce qu’il ne peut pas prendre de décisions contraignantes. En revanche, son cadre d’action se superpose avec beaucoup d’organisations à vocation régionale dont par exemple le Conseil Euro-arctique de la mer de Barents. Il y a également un certain nombre d’organisations davantage consacrées à l’Europe, la Russie ou aux États-Unis, et il y a surtout la Convention des Nations-Unies pour le droit de la mer, mise en place en 1982 à Montego Bay. »

Qu’est-ce qui dans le Conseil de l’Arctique intéresse des pays comme la République tchèque, l’Estonie et l’Irlande qui sont actuellement candidates au statut de membre observateur ?

Je pense qu’ils cherchent avant tout une stature internationale. Le Conseil de l’Arctique est composé de huit États membres, les huit États qui ont des territoires au nord du Cercle polaire [États-Unis, Russie, Canada, Islande, Danemark, Suède, Finlande, Norvège - NDLR], mais depuis sa création en 1996 un certain nombre d’États ont voulu en devenir observateurs. Actuellement il y en a treize, auxquels il faut rajouter des ONG et des organisations intergouvernementales.

Camille Escudé-Joffres | Photo: YouTube

Depuis 2013 en particulier il y a de grands pays comme la Chine et l’Inde, et le nombre d’observateurs ne cesse de croître. Aujourd’hui plus de la moitié de la population mondiale est représentée au Conseil de l’Arctique que ce soit dans un État membre ou dans un État observateur.

Je pense donc que ce qui intéresse ces États ce sont éventuellement des questions économiques, mais avant tout des questions politiques de stature internationale. Pour être un État important sur la scène internationale il faut aussi se préoccuper de l’Arctique, qui est devenu une question d’ordre mondiale. »

Arctique | Photo: Lianna Nixon,  Alfred Wegener Institute/Wikimedia Commons,  CC BY 4.0 DEED

Les scientifiques peuvent également en tirer profit en accédant aux groupes de travail du Conseil de l’Arctique …

« Le Conseil de l’Arctique a essentiellement une vocation scientifique. Il a été créé pour protéger l’environnement et diffuser les questions de développement durable en Arctique. Son principal travail est de produire des rapports scientifiques qui sont d’ailleurs de très bonne qualité et qui ont pu inspirer ensuite d’autres rapports dont celui du GIEC (Groupe Intergouvernemental d’Experts sur le Climat). L’essentiel du travail se passe donc dans les six groupes de travail qui s’intéressent aussi bien à des question humaines qu’à la biologie marine, à la faune ou à la flore … A ce titre, des scientifiques de tous les États, membres comme observateurs, peuvent participer au sein des groupes de travail.

La Science est d’ailleurs en général le premier argument avancé par les États observateurs pour se prévaloir des questions arctiques. »

Le Conseil de l’Arctique est également une institution plutôt originale, puisqu’elle intègre en tant que membres permanents six fédérations représentant les populations autochtones de l’Arctique …

Réunion ministérielle du Conseil de l’Arctique en 2019 | Photo: U.S. Department of State/Wikimedia Commons,  public domain

« Quand le Conseil de l’Arctique a été créé en 1996, et même avant les réunions qui ont précédé sa création, c’était quelque chose d’assez nouveau dans les relations internationales que de laisser cette place de membre permanent à six organisations autochtones qui représentent 15 à 20% de la population arctique. C’est-à-dire que sur les quatre millions de personnes qui vivent au-dessus du Cercle polaire, il y a ces 15 à 20% qui sont représentés en plus de manière propre, en plus de leur représentation étatique. Et ils peuvent, en tant qu’experts, participer également aux groupes de travail. »

Malgré la présence en Arctique de pays que l’on décrirait comme plutôt antagonistes, pour ne citer que la Russie et les États-Unis, en Arctique c’est plutôt un climat de coopération qui domine. Comment est-ce possible ?

« C’est quelque chose de plutôt étonnant que l’on observe en Arctique. On a l’impression que des événements géopolitiques extérieurs à la zone, on peut penser à ce qui s’est passé en Crimée ou en Ukraine, ne débordent pas au sein du Conseil de l’Arctique. On a l’impression que la coopération fonctionne malgré tout, et que les intérêts qui sont en jeu sont tellement forts que les nations décident de coopérer envers et contre tout et malgré des divergences partout ailleurs sur la scène internationale. »

Carte des pays participants au Conseil de l'Arctique : bleu sombre - Membres permanents,  bleu clair - Observateurs | Source: ColdWarCharlie,  Wikimedia Commons,  CC0 1.0 DEED

Veto russe à la candidature tchèque ?

Quelles sont les chances des États actuellement candidats au statut de membre observateur du Conseil de l'Arctique (la République tchèque, l'Estonie et l'Irlande) ? Sur quels critères seront-ils évalués ?

« Il est difficile de savoir s'ils auront une chance. Lors de la précédente réunion ministérielle en 2017, la Suisse est le seul État à avoir obtenu son statut de membre observateur – en plus d'organisations intergouvernementales comme l'Organisation maritime internationale. Mais il faut savoir que la candidature de la Suisse avait été déboutée une première fois en 2015. Ce qu'on observe en fait c'est qu'il est de plus en plus compliqué d'obtenir le statut de membre observateur. Au début, il y a eu une sorte de prolifération de membres observateurs, mais à la suite de 2013 et de l'entrée assez fracassante de la Chine, de l'Inde, de la Corée du Sud, du Japon, de beaucoup d'États asiatiques on a pu observer une certaine réticence, de la part notamment des participants permanents [les six fédérations représentant les populations autochtones, à ne pas confondre avec les huit États membres, NDLR] qui ont peur de voir leur statut dilué car ils ne sont que six, face à actuellement treize États observateurs, et ils seront certainement de plus en plus.

Arctique | Photo: Dmitrijshh,  Wikimedia Commons,  CC BY-SA 4.0 DEED

Les chances d'obtenir ce statut de membre observateur sont donc de plus en plus minces. Il faut avoir de solides arguments, et parmi les critères qui sont observés  il y a la capacité à pouvoir travailler de manière effective et efficace aux groupes de travail sur le plan scientifique. Il faut également promettre de respecter la souveraineté des États membres, respecter les valeurs des populations autochtones … Ce sont des critères assez flous, pour que pour une raison ou une autre les membres puissent refuser une demande, comme cela avait été le cas en 2017 pour la Suisse. »

Étant donné que la décision doit-être unanime de la part des membres du Conseil de l'Arctique, le veto d'un seul suffit. Alors, on peut imaginer que la République tchèque qui est actuellement en froid avec la Russie pourrait voir sa candidature rejetée sur cette base. Existe-t-il des précédents de conflits bilatéraux qui entravent une candidature ?

Vladimir Poutin,  Arctica International Forum,  2017 | Photo: The Russian Presidential Press and Information Office/Wikimedia Commons,  CC BY 4.0 DEED

« Si les questions politiques ou de sécurité sont explicitement exclues des prérogatives du Conseil de l'Arctique, en revanche on peut remarquer que des questions politiques peuvent ressurgir de manière plus discrète. L'Union européenne a vu sa demande rejetée à plusieurs reprises, et elle n'a aujourd'hui encore pas de statut officiel d'observateur, elle a un statut « ad hoc », plutôt un strapontin qu’un véritable siège. La demande de l'UE a d'abord été rejetée parce qu'elle avait interdit l'importation de produits à base de phoques, ce qui avait froissé un certain nombre de nations avec des populations inuites comme par exemple le Canada. Mais quand l'Union Européenne avait rétabli cette maladresse qui avait été très mal interprétée, c'est la Russie qui avait mis son veto suite aux sanctions des pays européens après les événements en Ukraine et en Crimée.

Des États du Conseil de l'Arctique peuvent donc mettre un veto. Le refus d'un seul État pour des raisons diplomatiques comme la Russie pourrait le faire au sujet de la République tchèque pourrait suffire à bloquer sa candidature – ou du moins à la retarder, puisqu'elle pourrait ensuite être acceptée en 2023 par exemple. »

Arctique | Photo: Ansgar Walk,  Wikimedia Commons,  CC BY-SA 2.5

La Russie va prendre la prendre la suite de l'Islande à la présidence tournante du Conseil de l'Arctique. Concrètement, qu'est-ce que cela pas changer, et quel est le rôle du pays qui assure la présidence tournante ?

« Le rôle du pays président est d'impulser des grandes lignes directrices. L'Islande avait un certain nombre de priorités dont par exemple la lutte contre la pollution aux micro-plastiques, et la protection des populations autochtones – alors que l'Islande est le seul pays à ne pas avoir de populations autochtones.

La Russie a commencé à énoncer ses grandes lignes, et la principale est la promotion du développement durable en Arctique. La Russie est la plus grande nation en Arctique et également la nation la plus impliquée dans le développement économique de l'Arctique. Ce développement qui se veut durable est avant tout un développement de toutes les potentialités économiques de l'Arctique.

L'Arctique russe représente environ 20% du PIB et des exportations de la Russie, donc ce seront des priorités économiques, et on espère que cela ne fera pas trop disparaître la protection de l'environnement ou le droit des populations autochtones dans la région. »

Arctique | Photo: Christopher Michel,  Wikimedia Commons,  CC BY 2.0

Les Tchèques, dans le cadre de leur candidature, disent leur intérêt pour l'innovation, notamment en matière environnementale. Qui innove en Arctique ?

Arctique | Photo: Esther Horvath,  Alfred Wegener Institute/Wikimedia Commons,  CC BY-SA 4.0 DEED

« Ce sont des entreprises des pays membres, et je pense notamment à la Norvège qui est un pays pétrolier et qui vit énormément des ressources hydrocarbures qui peuvent être prélevées en Arctique, mais qui se vante en tout cas de développer des hydrocarbures « de manière propre » avec cette question du développement qui se veut durable. Donc il y a certaines nations qui innovent en Arctique, mais c'est aussi des États un peu partout dans le monde qui peuvent proposer de nouvelles technologies, comme Singapour ou la Corée du Sud qui sont des têtes de pont dans le domaine de la navigation et qui peuvent proposer des solutions pour développer la région Arctique de la manière la plus propre possible. A ce titre donc les propositions de la République tchèque sont tout à fait audibles pour l'ensemble des nations arctiques pour qui le développement économique est l'une des priorités. »

A la lecture de votre livre écrit avec Frédéric Lasserre et Anne Choquet, (Géopolitique des pôles – Vers une appropriation des espaces polaires, éditions le Cavalier Bleu, 2021), on a le sentiment que vous voulez faire passer un message pour un traitement moins sensationnaliste et plus pragmatique de l'Arctique. Là-haut ce n'est selon vous ni une nouvelle guerre froide en sommeil, ni une ruée vers des ressources faramineuses. Alors, qu'est-ce qui pousse les pays à s'intéresser à l'Arctique si ce n'est pas tout cela ?

Photo: Le Cavalier Bleu

« Il y a l'environnement, et je pense que ce sont avant tout des questions économiques, mais pas au prix d'une guerre. Parce que tout simplement, pour les ressources économiques soient exploitées la meilleure façon d'y parvenir c'est de  garder un climat géopolitique stable. Les questions environnementales sont de plus en plus prégnantes, non seulement à cause des risques qu'elles impliquent pour les sociétés qui vivent en Arctique, mais également aussi pour de nouveaux enjeux tels que le tourisme. La Russie aujourd'hui est extrêmement intéressée pour dépolluer ses territoires et mers arctiques parce qu'elle compte sur le tourisme comme nouvelle manne financière pour développer ses territoires. »

Arctique | Photo: Николай Гернет,  Wikimedia Commons,  CC BY-SA 4.0 DEED