La mémoire des Tchécoslovaques de France engagés en 14-18

Les soldats du 22e régiment posant au Palais Royal, 1918. Photo: BDIC. F ∆ 2048, association Rovnost

Cette année 2016 est marquée par de nombreux anniversaires et en particulier par les commémorations du centenaire des batailles de Verdun et de la Somme, deux batailles terribles et emblématiques de la Première Guerre mondiale. Même marginalement des Tchèques et des Slovaques ont pris part à ces batailles, comme certains d'entre eux ont pris part plus généralement à ce conflit du côté français, contre l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie. Historien spécialiste de la communauté tchécoslovaque immigrée en France, Jean-Philippe Namont a évoqué pour Radio Prague la mémoire spécifique de ces anciens combattants, une mémoire encore visible et vivante.

La bataille de Verdun | Photo: Collection DocAnciens
Qui sont ces Tchécoslovaques qui se sont battus du côté de la Triple-Entente en France ?

« Il y a deux grands groupes. Il y a d’abord les Tchécoslovaques qui vivaient déjà en France, en fait des Tchèques qui étaient déjà présents en 1914 et qui s’engagent à l’été 1914 pour lutter contre l’Autriche-Hongrie. C’est une initiative locale, parisienne en fait, des associations. Ces gens vont rentrer dans la Légion étrangère et combattre à partir de la fin de l’année 1914. Le deuxième contingent, ce sont des brigades qui sont composées des engagés de 1914 qui ont survécu aux premiers combats mais aussi de volontaires qui sont levés dans des camps de prisonniers en Serbie, en Italie, en Russie notamment. Des prisonniers de guerre austro-hongrois en réalité et qui deviennent des membres de ces brigades à partir du décret du président de la République Raymond Poincaré du 16 décembre 1917, qui crée une armée tchécoslovaque autonome. Ils combattront donc sous un uniforme tchécoslovaque. »

A quelles batailles participent ces Tchécoslovaques ? Cette année, on commémore le centenaire des batailles de la Somme et de Verdun. Y ont-ils pris part ?

Les soldats du 22e régiment posant au Palais Royal,  1918. Photo: BDIC. F ∆ 2048,  association Rovnost
« Oui, ils ont participé à ces batailles. Mais en réalité, ils ont surtout combattu en ces lieux en 1917, donc après la bataille de la Somme, après la bataille de Verdun, mais sur ces théâtres d’opérations qui restaient des lignes de front. Ils combattent fin 1914 en Champagne. Ils vont combattre ensuite en Artois au début de l’année 1915 et puis surtout, quand l’armée est créée et est opérationnelle en juin 1918, ils vont être envoyés dans les Vosges, à nouveau en Champagne, à Vouziers dans les Ardennes, à Terron par exemple. »

Vous êtes l’auteur en 2007 d’un article sur les Tchécoslovaques de France et leur mémoire de la participation à la Première Guerre mondiale. On y lit que cette mémoire est apparue très tôt. Comment naît-elle ?

La bataille de Somme,  photo: John Warwick Brooke
« Effectivement, elle naît très tôt parce que les engagés de l’été 1914 combattent essentiellement à partir de la bataille d’Artois en mai 1915 et on peut dire qu’immédiatement les premiers combats sont tellement meurtriers qu’ils frappent la communauté et il y a immédiatement une volonté de leur rendre hommage. On dit, dès le lendemain du 9 mai 1915, une messe à Paris en leur mémoire. Et à partir de là s’enclenche un processus mémoriel jusqu’à aujourd’hui. »

Parmi les formes que prend cette mémoire, il y a notamment un aspect monumental avec en particulier le cimetière de la Targette…

Le cimetière de la Targette,  Neuville-Saint-Vaast,  photo: Archives de Jean-Philippe Namont
« Effectivement, le cimetière de la Targette va être développé sur les lieux mêmes où ont combattu les premiers volontaires le 9 mai 1915. En fait, il y a d’abord un monument qui est érigé en 1925 pour les dix ans de cette bataille, financé par souscription publique, et puis ensuite, à la fin des années 1930, en 1936-38, on décide de créer ce cimetière. Au départ, il était demandé par les Tchécoslovaques de disposer d’un carré au Père Lachaise ; cela sera à la Targette. On va y rassembler les tombes, on y plante des tilleuls de Tchécoslovaquie en 1938 et ce cimetière naît véritablement à partir de là. »

Quelles autres formes prend encore cette commémoration de l’engagement tchécoslovaque ?

« Les autres formes de l’engagement, c’est un engagement politique puisque l’enjeu pour les Tchèques, c’est d’abord d’avoir un statut particulier pour ceux qui vivent en France et qui sont surtout Parisiens, un statut qui les rapproche du cas des Alsaciens-Lorrains, des Polonais, c’est-à-dire non pas des nations ennemies de la France mais plutôt des nations captives. Il y a donc cette volonté d’échapper au sort des Austro-Hongrois, qui est d’être confiné dans des camps et d’avoir ses biens mis sous séquestre. Il y aussi cet engagement réel pour saisir cette occasion de créer une Bohême, et puis finalement une Tchécoslovaquie indépendante. Il y a donc vraiment cet engagement politique, mais qui avait déjà connu des formes différentes au XIXe siècle et au début du XXe siècle, où l’on voulait souligner l’identité de la nation tchèque et finalement du projet tchécoslovaque. C’est relayé à partir de 1915 par les immigrés politiques importants. C’est Masaryk et puis c’est Beneš. Et puis c’est à Paris qu’est créé le Comité national tchèque puis tchécoslovaque. Paris est à la fois le lieu de l’engagement de l’été 1914 des volontaires, et en même temps le lieu de l’action politique en tant que capitale importante de l’Entente. »

Štefan Osuský
Il y a une construction de cette mémoire des Tchécoslovaques de France dans leur engagement lors de la Première Guerre mondiale en même temps que ce processus de formation de l’Etat tchécoslovaque avec l’indépendance obtenue en 1918…

« Tout cela va converger ; c’est-à-dire que célébrer les volontaires de la Première Guerre mondiale qui ont combattu, c’est aussi célébrer l’Entente voire l’amitié franco-tchécoslovaque et la validité du projet tchécoslovaque dans l’entre-deux-guerres. C’est extrêmement important et donc il est assez logique de voir l’ambassadeur Štefan Osuský, ou en tout cas les autorités tchécoslovaques, participer au financement de tous ces lieux de mémoire et être physiquement présents lorsqu’il y a des cérémonies. »

Donc cet aspect mémoriel va aussi servir dans le cadre des relations entre la France et ce nouvel Etat tchécoslovaque. Comment cet aspect mémoriel va ainsi être utilisé ?

L'infirmière tchèque Marcelline Čapek,  engagée volontaire dans la Croix-Rouge,  photo : BDIC. F ∆ 2048,  association Rovnost
« On va rappeler, notamment lors des moments critiques, la solidité, la durée de cette amitié entre les deux pays. Par exemple, on met en avant pendant la guerre de 14-18 les Tchèques qui ont déjà combattu en 1870 pour la défense de Paris. En 1939, l’ambassadeur Osuský va conserver l’ambassade, le consulat, les lieux représentatifs de l’Etat tchécoslovaque en France, et on va rappeler que cette résistance s’inscrit dans une relation de proximité, malgré Munich donc, entre les deux pays. Ensuite, aujourd’hui encore, ces lieux sont des lieux utilisés lors de visites officielles. On peut aussi rappeler par exemple qu’en 2002, le président Vaclav Havel a fait de la remise du drapeau à l’armée tchécoslovaque à Darney en 1918 le jour des commémorations des forces armées tchèques. »

Vous avez travaillé sur l’immigration tchèque et slovaque en France. Qu’en est-il du travail de mémoire dans le cadre de l’intégration de ces populations en France ?

La plaque apposée en 1934 dans la galerie de Valois,  Palais Royal,  Paris,  photo: Archives de Jean-Philippe Namont
« C’est en effet quelque chose qui est bien compris par les associations tchécoslovaques, devenues tchécoslovaques dans l’entre-deux-guerres, que d’indiquer que c’est certes un combat pour la Tchécoslovaquie qui s’est déroulé en 14-18, mais c’est aussi un combat pour la France, donc pour ce pays d’accueil, qui devient pour la deuxième génération le pays de naissance de ces enfants issus de l’immigration. C’est un élément qui est mis en avant de façon tout à fait continu, ce qui fait d’ailleurs que toutes les commémorations associent des officiels français, où que cela se trouve, c’est-à-dire par exemple à Paris avec les municipalités ou bien par exemple à Targette avec la municipalité de Neuville-Saint-Vaast où se trouve le cimetière tchécoslovaque. »

On parle de la célébration de l’engagement tchécoslovaque dans les combats de la Première Guerre mondiale mais y a-t-il également une mémoire traumatique ? Est-ce que ces Tchécoslovaques de France vont développer une aversion pour la guerre, des mouvements pacifistes ?

L'ambassadeur de la République tchèque Pavel Fischer rendant hommage aux soldats de l'armée tchécoslovaque morts pendant la Première Guerre mondiale,  cimetière du Breuil,  Cognac,  2007,  photo: Archives de Jean-Philippe Namont
« Pas vraiment et même pas du tout dans la mesure où les familles qui ont été frappées sont relativement nombreuses pendant la Première Guerre mondiale mais cela reste un engagement qui est valorisé parce que c’est un sacrifice qui était jugé nécessaire. On n’a pas de doute sur le sens du combat qui a été mené. Et puis il y a dans les années 1920, dans les années 1930, un renouvellement considérable. On passe d’une petite communauté de quelques milliers de personnes, 3000 environ, peut-être un peu plus, en 1914, à une communauté de près de 80 000 personnes au maximum en 1930. Donc la plupart des Tchécoslovaques qui vivent en France n’ont absolument pas connu cette période, n’ont pas souffert directement de cet épisode et il ne reste donc guère plus que la mise en valeur positive de l’engagement. L’aspect traumatique n’apparaît pas. »

Sur cette mémoire de la Première Guerre mondiale s’est ensuite ajoutée la mémoire de la Seconde ; les volontaires tchécoslovaques qui ont combattu en France lors de la Seconde Guerre mondiale sont également enterrés au cimetière de la Targette. Comment a évolué la mémoire de la participation tchécoslovaque à ces deux guerres jusqu’à aujourd’hui ?

Le cimetière de la Targette,  Neuville-Saint-Vaast,  photo: Archives de Jean-Philippe Namont
« Les lieux qui restent importants dans la célébration restent associés à la Première Guerre mondiale. Ça, c’est très clair. C’est-à-dire qu’aujourd’hui encore, on fête le 28 octobre, le jour de la fête nationale tchécoslovaque, par une cérémonie sur la tombe du soldat inconnu à l’Arc de triomphe. Le 9 mai, anniversaire de la Targette, on dépose également une gerbe à l’Arc de triomphe. A la Toussaint, c’est au cimetière du Père Lachaise, parce qu’il y a un monument, qu’on célèbre tout cela. Il y a donc association entre les deux mais avec des lieux qui restent d’abord associés à la Première Guerre mondiale. »

Pour en savoir plus : https://www.cairn.info/revue-guerres-mondiales-et-conflits-contemporains-2007-4-page-107.htm