La mort n'existe pas ?

L'exposition Bodies, photo: CTK
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L'exposition Bodies qui se tient actuellement à Prague et qui présente une vingtaine de cadavres conservés, a suscité une vive polémique. Les réactions sont aussi indignées qu'enthousiastes, l'intérêt du public est étonnamment grand. L'exposition a également donné lieu à des réflexions et des interrogations sur la manière dont les Tchèques accèdent à la mort et aux cérémonies funéraires. Des réflexions et des interrogations qui sont parues dans la presse que nous avons lue pour vous.

L'exposition Bodies, photo: CTK
« Une fuite désespérée devant la mort ». C'est ainsi que s'intitule un grand article paru dans une récente édition du quotidien Lidove noviny qui se penche sur une spécificité nationale : en Bohême, dans un cas sur trois, les gens sont incinérés sans cérémonie funéraire.

L'incinération est d'ailleurs le modèle de funérailles le plus fréquent en Tchéquie, touchant près de 76 % des défunts. Les cérémonies funéraires accompagnent cet acte de moins en moins souvent : les statistiques indiquent qu'à l'échelle nationale un tiers des défunts n'ont pas le droit à de dignes adieux, la situation étant beaucoup plus marquante dans les grandes villes. A Prague, par exemple, la moitié des décès se passe sans funérailles.

« Avec leurs us et coutumes liés aux derniers adieux, les Tchèques se présentent comme une espèce quelque peu exotique », peut-on lire dans l'article. Il cite l'anthropologue Olga Nesporova, spécialiste en la matière, selon laquelle ce phénomène n'a pas d'équivalent en Europe. En Allemagne, par exemple, le nombre des départs sans cérémonie est évalué à quelque 5 % seulement.

La sécularisation de la société, qui a commencé déjà avant la création de la première République tchécoslovaque, semble être, selon beaucoup, la principale raison de cet état de choses. « Elle se traduit par le fait que les Tchèques ne sont pas capables d'affronter le fait de la mort de leurs proches et encore moins celui de leur propre mortalité et, en fin de compte, assumer leur propre vie », affirme dans les pages du journal l'anthropologue déjà citée avant d'ajouter :

« Les Tchèques ont rejeté de leur propre gré les effets bienfaisants des cérémonies funéraires. Les rites religieux traditionnels, à savoir les rites catholiques en premier lieu, ont été en grande partie éliminés dans les pays tchèques... A mon sens, les rites laïques qui les ont remplacés ne conviennent pas tellement à la société d'aujourd'hui. Et les pompes funèbres ne sont pas en mesure d'offrir une meilleure alternative ».

Le journal donne aussi la parole à plusieurs psychologues qui mettent en garde devant cette pratique répandue dans les pays tchèques. Ils estiment qu'elle peut générer, tôt ou tard, de graves problèmes psychiques. Jeronym Klimes ajoute en outre :

« L'attitude négative des Tchèques à l'égard des funérailles a des causes assez profondes. Au cours des dernières décennies, la manière de percevoir la vieillesse et la mort a changé de fond en comble. Auparavant, les gens avaient à cet égard beaucoup de respect. Ce respect a presque entièrement disparu... Les funérailles comme une forme d'adieux dignes disparaissent, car les gens ont tendance à refouler le fait de leur propre mort et le phénomène de la mort d'une manière générale. »

D'un autre côté, on peut croire que le fait que les Tchèques renoncent en masse aux funérailles traditionnelles a des causes très prosaïques : celles-ci coûtent cher, le prix moyen d'une cérémonie variant autour de vingt mille couronnes, soit une somme supérieure au salaire mensuel moyen.

L'Etat contribue au coût des funérailles par le versement d'une indemnité qui se situe aujourd'hui autour de 5000 couronnes. Cette indemnité funéraire est d'une longue tradition, car elle avait été introduite, déjà, sous la Première République tchécoslovaque.

Survivra-t-elle aux réformes préparées actuellement par le gouvernement de coalition de Mirek Topolanek ? Ce n'est pas sûr, car l'abolition de cette prestation sociale la plus ancienne dans le pays s'inscrit parmi les mesures d'austérité envisagées... Dorénavant, cette indemnité ne devrait être versée qu'aux enfants et aux jeunes de moins de vingt-six ans qui perdent leurs parents ou en cas de décès d'un enfant. Force est de constater que cette proposition gouvernementale provoque, elle aussi, une certaine polémique.

Jitka Vodnanska est psychologue. Elle est assez souvent confrontée à la mort, car s'occuper des personnes qui ont perdu un être proche fait partie de son travail. Elle dit :

« Ce qui est typique pour nous, pour notre culture, c'est que nous ne savons pas nous acquitter de la mort, nous ne savons pas l'accepter comme une partie inséparable de la vie. La situation est entièrement différente, par exemple, en Asie où les choses se passent tout à fait naturellement. J'ai été très impressionnée par une cérémonie funéraire à laquelle j'ai pu assister au Népal... Ce qui est d'après moi très important, ce sont effectivement les rites qui accompagnent le départ de quelqu'un. »

Ces derniers temps, il arrive pourtant assez souvent que les gens expriment de leur vivant le refus de toute cérémonie. Ainsi, quand il s'agit de parents, leurs enfants sont confrontés à un certain dilemme. Obéir au voeu de leurs parents ou bien organiser des funérailles en bonne et due forme que eux-mêmes privilégient ? Jitka Vodnanska :

« Je pense que cela traduit la peur des parents. En même temps, il faut dire qu'en exprimant un tel voeu, ils privent leurs enfants de la possibilité de faire définitivement et dignement leurs adieux. Il m'arrive d'ailleurs assez souvent de traiter dans mon cabinet des gens qui n'ont pas vraiment mis fin au départ de quelqu'un qui leur a été très cher. Dans un tel cas, cela peut devenir un traumatisme qui ne cesse de nous habiter ».

Pour Jitka Vodnanska, ce qui est aussi très important, sur le plan psychologique, c'est d'aller voir la personne mourante, histoire de lui dire au revoir et de se séparer réellement avec elle. Elle dit : l'essentiel n'est pas de la garder dans la mémoire seulement telle qu'elle était de son vivant, mais de la voir définitivement partir... Jitka Vodnanska ne pense pas pourtant que l'attitude des Tchèques à l'égard de la mort soit très spécifique.

« Ce n'est pas typiquement tchèque. La peur de la mort caractérise toute la culture occidentale. J'estime que la situation est plus marquante encore en Occident. Le culte de la jeunesse, qui se traduit par les opérations esthétiques par exemple, un attachement démesuré à la vie... Tous ces phénomènes nous limitent énormément... Accepter les choses telles qu'elles sont apporte un grand soulagement... »