« La nuit sous le pont de pierre » - une évocation de la vieille Prague par Leo Perutz

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Parmi les écrivains pragois de langue allemande, Leo Perutz fait figure de solitaire. Parti assez tôt avec toute de sa famille à Vienne où il s'installe au début du XXe siècle, il n'avait pas de rapports d'amitié avec Kafka et les autres grands écrivains pragois. Max Brod précise : « Perutz est né à Prague, mais sa vie s'est passée presque toujours à Vienne, il n'avait avec nous pratiquement pas de relations. » Pourtant, les premières seize années passées en Bohême et à Prague n'ont jamais été oubliées par cet écrivain qui concevait la vie comme un grand mystère. Il a consacré à la capitale tchèque un de ses plus beaux livres - « La nuit sous le pont de pierre ».

Leo Perutz
Les années pragoises se sont profondément incrustées dans la mémoire de Leo Perutz. Son souvenir de l'ancien ghetto juif est resté vivant : « Vers le début du siècle, alors que j'avais quinze ans et que je fréquentais le lycée, je vis la cité juive de Prague pour la dernière fois. Bien sûr, elle ne portait plus ce nom depuis longtemps : on l'appelait Josephstadt. Et elle reste dans mon souvenir telle que je la vis alors : de vieilles maisons blotties les unes contre les autres, des maisons au dernier stade de délabrement, avec des sailles et des ajouts qui encombraient les ruelles étroites, venelles tortueuses dans le dédale desquelles il m'arrivait de me perdre sans espoir lorsque je n'y prenais pas garde. Des passages obscures, des cours sombres, des brèches dans les murs, des voûtes, telles des cavernes où des brocanteurs vendaient leur marchandise, des puits et des citernes dont l'eau était contaminée par la maladie pragoise, le typhus - et dans les moindres recoins, à tous les carrefours, un tripot où se retrouvait la pègre de Prague. Oui je connaissais bien la vieille cité juive... »


Leo Perutz naît à Prague en 1884, dans une famille juive qui s'appelait jadis Perez, ce qui trahit son origine espagnole. Benedikt Perutz, le père de l'écrivain, possède à Prague une usine textile détruite par un incendie en 1899. Après cet accident, les Perutz quittent Prague pour Vienne, où Leo s'inscrit au lycée puis à l'université. Il étudie les mathématiques, l'économie et la théorie de la probabilité. Il commence à travailler en 1907 dans une caisse d'assurances. Grièvement blessé lors de la Première Guerre mondiale, il est affecté au centre de la presse militaire où il côtoie Werfel, Musil et d'autres écrivains. Marié pour la première fois en 1918, père de deux enfants, il se remarie après la mort de sa première femme en 1935. En 1938, il fuit le danger nazi et s'installe avec sa famille en Palestine où il se sent cependant déraciné et qu'il quitte souvent pour se rendre en Europe, dès que cela devient possible. Au cours d'un de ces séjours il meurt à Bad Ischl en 1957. Il laisse une oeuvre littéraire importante. Parmi les livres qui lui ont valu une notoriété qui ne se démentira d'ailleurs pas pendant toute la seconde moitié du XXe siècle, citons au moins «Le Marquis de Bolibar», «Le Cavalier Suédois», « Turlupin », «La Neige de Saint Pierre», «Le Tour du cadran» et « Le Maître du jugement dernier». Tous ces livres seront traduits en français.


Au soir de sa vie Leo Perutz se souviendra de la ville de sa jeunesse. Après une vie mouvementée, après avoir confié à sa plume des histoires qui se passent à Vienne, en Italie, en Amérique, il revient à la source et écrit un roman qui, malgré quelques imprécisions dénoncées par les historiens, peut être considéré au premier abord comme historique .

« Perutz est un prestidigitateur magnifique, écrit à son propos le critique et journaliste Olivier Cena. Il aime comme arme suprême utiliser l'histoire, l'officielle et la petite. Entendez par là: dans un contexte bien précis, il s'insinue à travers une faille obscure dans le monde de la fiction. Là, on retrouve les thème privilégiés de Perutz, l'amour, la mort, la fatalité et le destin entrant dans la construction d'un jeu machiavélique de substitution. »

Le lecteur attentif se rend bientôt compte d'être loin d'un simple roman historique car les sujets principaux de ce dernier livre publié par Perutz sont la poésie et le rêve. A vrai dire, il ne s'agit même pas d'un roman dans le sens classique du terme, mais plutôt d'un recueil de courts récits de la Prague du début du XVIIe siècle, époque de l'empereur Rodolphe II. Ces épisodes où l'on reconnaît plusieurs personnages ayant vraiment existé s'entrecroisent parfois, mais d'autres fois ils ne sont liés que par la ville où ils se déroulent, par le climat poétique et la langue musicale dans laquelle ils sont racontés.

Le monde de Leo Perutz est chargé de signes et de symboles. Le climat spirituel de son livre s'édifie sur une trame subtile, sur les contrastes et les ressemblances entre l'histoire et le présent, le monde chrétien et la cité juive, la vie et la mort, le rêve et la réalité, le nouveau testament et la cabale, le luxe et la pauvreté, la beauté et la laideur, la jeunesse et la vieillesse. Devant le regard intérieur du lecteur pris au piège, défilent l'empereur Rodolphe, le riche marchand juif Mordechai Meisel et sa jeune et belle femme Ester, le rabbin de la cité juive, mais aussi l'archiduc guerrier Albrecht de Wallenstein, l'astronome Keppler, le valet de chambre de l'empereur Philippe Lang, l'alchimiste Jacobus van Delle et son ami Brouza, le fou. Les morts dans ces récits côtoient les vivants, la vie ressemble au rêve et le rêve à la vie. Les archanges descendent sur la ville dormante et pleurent des larmes d'homme.


« On ne peut pas raconter un roman de Perutz sans gâcher le plaisir du lecteur. On ne dévoile pas la science d'un magicien, » estime le critique Olivier Cena. Je ne vais donc pas dévoiler l'intrigue de ce roman. Ce programme n'a été qu'une invitation à la lecture de ce livre riche et poétique qu'est « La nuit sous le pont de pierre ». Vous avez cette possibilité grâce à la traduction de Jean-Claude Capèle parue aux éditions Fayard.»