La radicalité politique et sociale

La grève à l’usine textile de Svárov
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Manifestations géantes, occupations d’entreprises et séquestrations de cadres à répétition, la grogne sociale monte d’un cran en France. En République tchèque, rien de comparable, le radicalisme politique n'étant pas un trait dominant dans le pays. Mais en a-t-il toujours été ainsi ?

František Ladislav Chleborad
Vers la fin des années 1860, le mouvement ouvrier tchèque connaît un fort développement, à l’instar des autres pays industrialisés d’Europe. C'est d'ailleurs un juriste, František Ladislav Chleborad, qui donne l'impulsion à la création de coopératives de consommation et de production, sur le modèle de celles du patronat. Le nombre des adhérents augmente rapidement et surtout, ces coopératives se constituent un solide capital.

Le parti des Jeunes tchèques essaie bien de gagner ce mouvement à sa cause mais c'est sans compter l’attrait des sirènes du socialisme européen. Lors du défilé du 1er mai 1890, on compte 30 000 ouvriers dans les rues de Prague. Peu à peu, les idées de la social-démocratie pénètrent dans le monde enseignant et intellectuel.

Il n'est donc pas étonnant que le mouvement social-démocrate tchèque se présente comme une force politique et économique à la veille de la Grande guerre. Parallèlement, le mouvement est surtout modéré et pragmatique. Au Conseil de l’Empire, il proclame ainsi sa foi dans le système parlementaire et dans le maintien de l’Autriche-Hongrie, qui représente une base économique bénéfique aux Pays tchèques.

La grève à l’usine textile de Svárov
Si, à l’instar des mouvements socialistes en Europe, la suppression du mode de production capitaliste reste un but pour la social-démocratie tchèque, elle ne pense pas pouvoir l’atteindre à court terme. Ses revendications sont précises : établissement de la journée de travail à huit heures et suffrage universel. Sur ce dernier point, les socialistes obtiendront satisfaction, en 1897 et 1907. En revanche, la journée à huit heures ne sera jamais instaurée du temps de l’Autriche-Hongrie.

Pourtant, des idées plus radicales ne tardent pas à se faire entendre, et elles proviennent d’abord du milieu étudiant. Rappelons que l’expérience de la Commune de Paris, en 1871, avait marqué les esprits. De même, l’influence des idées marxistes, signe de l’ouverture de la Bohême-Moravie aux courants intellectuels européens, a été certaine. Enfin, la répression brutale de la grève à l’usine textile de Svárov en 1870 a fortement échaudé les esprits.

Jeunes ouvriers et étudiants se rassemblent autour de la revue Omladina. Le mouvement se radicalise rapidement et prend ouvertement parti contre l’Autriche et même la personne de l’Empereur. C’en est trop pour Vienne, qui considère, à tort, Omladina comme une organisation subversive. Lors du procès du groupe en janvier 1894, 68 de ses membres sont condamnés à la prison.

L’expérience montre la spécificité du mouvement ouvrier tchèque, qui se tourne d'abord contre l’Etat autrichien, symbole d’oppression politique et économique, bien plus que contre la classe bourgeoise. Cette différence de contexte avec la France ou l’Allemagne n’empêchera pas le mouvement tchèque de jouer un rôle non négligeable dans le socialisme en Europe. Ainsi, lors de la proclamation du parti ouvrier autrichien à Neudörfel en 1874, on voit de nombreux délégués tchèques et le « Journal ouvrier » de Josef Boleslav Pecka est aussi influent à Vienne qu’à Prague.

La création de la Tchécoslovaquie en 1918 créé un temps une sorte de climat d’Union sacrée au sein des familles politiques tchèques. Si la situation économique difficile en ce lendemain de premier conflit mondial a entraîné quelques troubles sociaux, le ministre de l’Intérieur, Antonín Švehla, en vient à bout, et sans faire pour autant montre de répression.

Il faut dire qu’au lendemain de la Première Guerre mondiale, la situation dans les Pays tchèques est bien moins tendue qu’en Hongrie et surtout en Allemagne voisine, laquelle connaît un véritable état insurrectionnel. Pas de troubles révolutionnaires ni de violents combats de rue à Prague. En Tchécoslovaquie néanmoins aussi, l’exemple de la Révolution bolchevique a fortement marqué les esprits. D’autant plus que la situation matérielle et même spirituelle se trouve fortement ébranlée après guerre. Les difficiles approvisionnements de marchandises créent ainsi quelques émeutes de la faim en Bohême.

Mais la politique sociale de la toute jeune République évitera ces écueils, que connaissent d’autres pays en Europe au même moment. Cette politique sociale est alors l’une des plus avancées en Europe. Journée de huit heures, une vieille revendication on l’a vu, instauration d’indemnités chômage, système d’assurance-maladie et même existence de conseils ouvriers, sorte de syndicats pouvant dialoguer avec la direction de l’entreprise... La guerre sociale n'aura pas lieu.

Les réformes sociales de la Ière République concernent aussi les agriculteurs puisque, par trois lois successives en 1919-1920, les propriétés de plus de 250 hectares sont redistribuées, en partie aux petits cultivateurs. En revanche, originalité tchèque due au contexte bi-national, avant la création du Parti communiste, les ouvriers allemands de Bohême votent pour le Parti social-démocrate allemand, qui reste cependant étroitement lié à la social-démocratie tchèque.

La création du Parti communiste et la scission entre radicaux et modérés en 1920 montre surtout que la Tchécoslovaquie vit au rythme de l’évolution politique en Europe. La scission a lieu au même moment qu’en France par exemple. L’appel à la grève générale lancée par les nouveaux communistes tchèques n’aura pas le retentissement escompté mais on verra, à Kladno ou à Oslavany, des Gardes rouges locaux s’emparer de gares ou d’usines. L’état de siège est décrété en Moravie et le gouvernement viendra finalement à bout de la tentative insurrectionnelle. L’ordre de grève est d’ailleurs révoqué le 15 décembre.

Les radicaux semblent avoir perdu la partie et ce n'est sûrement pas la victoire des communistes en 1948 qui leur tiendra lieu de revanche. Sous le régime communiste, tout pouvoir syndical ou droit de grève est prohibé. A leur manière, les vrais radicaux de l'ère soviétique, ce sont par exemple, ces happeneurs, qui à l'image de Milan Knížák, pratiquent la subversion cachée en pleine rue.

Depuis la chute du communisme, le droit de grève a repris sa place en République tchèque. Mais la révolution politique n'est pas, du moins depuis les guerres hussites, ancrée dans les traditions tchèques. Plusieurs grèves ont éclaté ces dernières années, dans les transports par exemple. Mais ici, elles durent généralement quelques heures quand elles peuvent paralyser un pays comme la France pendant des jours !