La resplendissante villa Tugendhat : quand « less is more »

Villa Tugendhat, foto: Barbora Kmentová

Dans ce magazine, nous vous proposons de visiter une des villas les plus célèbres qui existent en République tchèque, la villa Tugendhat. Située à Brno, en Moravie du Sud, elle a été construite entre 1929 et 1930, dans le style fonctionnaliste, par l’architecte allemand Ludwig Miese van der Rohe. Classée à l’UNESCO depuis 2001, la villa Tugendhat a rouvert ses portes au public début mars, après deux ans de travaux de rénovation.

Style dépouillé, absence d’ornements, formes claires, rigoureuses, maisons cubiques et blanches et une réflexion permanente des architectes sur le bien-être... Voici comment on caractérise le style fonctionnaliste du début du XXe siècle, dont la villa Tugendhat est un excellent exemple.

Avant de faire un petit tour à l’intérieur du bâtiment, un mot sur la famille Tugendhat qui n’a finalement habité la villa que pendant huit ans. Les époux Tugendhat, Greta et Fritz, sont tous deux issus de familles d’industriels du textile de Brno. Mariés en juillet 1928, les Tuhendhat décident, encore avant le mariage, de construire une villa dans la banlieue de Brno, dans le quartier de Černá Pole, sur un terrain offert à Greta par son père Löw-Beer et qui jouxtait la propriété de cette famille.

Si les jeunes mariés ont fait appel au célèbre architecte fonctionnaliste Ludwig Miese van den Rohe, ce n’est pas par hasard : Fritz Tugendhat avait, paraît-il, horreur des maisons remplies de bibelots et de petites nappes brodées et sa femme Greta rêvait d’une demeure moderne, aux formes claires et simples. Les époux Tugendhat ont rencontré l’architecte lors du réveillon de la Saint-Sylvestre en 1928, comme nous le raconte le directeur du Musée de la ville de Brno, Pavel Ciprián :

« Il paraît qu’il a été émerveillé par l’endroit où devait se situer la villa, par ce terrain qui surplombe la ville, qui offre une vue magnifique sur Brno. Mise van der Rohe a alors aussitôt décidé d’accepter cette commande. Au lieu de fêter la Saint-Sylvestre, les époux Tugendhat ont passé toute la soirée en compagnie de l’architecte. Il leur a présenté son projet qui les a emballés. »

« Adapter la forme à la fonction » : tel était le credo de Mies van den Rohe, né en 1886 à Aix-la-Chapelle et mort en 1969 à Chicago, où il s’était exilé à la veille de la Seconde Guerre mondiale, comme le fera d’ailleurs aussi la famille Tugendhat. En 1930, à l’époque où il achève la construction de la villa Tugendhat, Mies devient directeur du Bauhaus, la célèbre école allemande d’architecture et des arts appliqués, dont l’influence sur l’architecture moderne, le design mais aussi les décors de théâtre fut immense. Mies van der Rohe a notamment créé le pavillon de l’Allemagne à l’Exposition universelle de Barcelone en 1929, mais c’est surtout dans la seconde période de sa création, dite américaine, qu’il sera auréolé de gloire : à Chicago et ailleurs, il réalisera de nombreuses constructions en verre, en acier et en béton. Il se fera aussi connaître par ses fameuses sentences : « Less is more » (Moins est plus) ou encore « God is in the details » (Dieu est dans les détails).

« Less is more » : ce slogan de l’architecte Mies van der Rohe est également valable pour la villa Tugendhat, une construction à deux étages dont on ne perçoit toutefois, du côté de la rue, que son étage supérieur, où se trouvaient les chambres à coucher et les chambres d’enfant. La pièce la plus spacieuse et la plus originale est située au premier étage : elle inclut la salle se réception, le salon, la salle à manger, le bureau et la bibliothèque. La principale décoration y est la lumière : toute la façade est en verre, de façon à ce que l’espace extérieur (à savoir le jardin et la vue sur Brno) soit le prolongement de l’espace intérieur. Un détail technique important a contribué à créer cet effet : il était possible de baisser les grandes vitres (mesurant 3 mètres sur 5 mètres) de façon à les faire glisser, coulisser dans le plancher.

Le mur en bois d’ébène de Macassar
Les différentes parties de la pièce, où il n’y aucun mur porteur, sont tout de même divisées par des sortes de cloisons, dont le célèbre mur en onyx qui, par ailleurs, change un peu de couleur en fonction de la lumière du jour. Pavel Cyprián :

« Voici le fameux mur en onyx qui provient du massif de l’Atlas, au Maroc. Ludwig Mies van der Rohe en personne veillait à la création de ce mur, pour que le dessin soit homogène. Par ailleurs, Mies a été le fils d’un tailleur de pierre, alors ce matériel qui était familier. Le mobilier que vous voyez ici est également l’œuvre de l’architecte. Par exemple cette chaise-là qui s’appelle Barcelone, parce qu’elle a été conçue pour le pavillon allemand à l’exposition universelle de Barcelone. Ce fauteuil s’appelle Tugendhat, ce qui veut dire qu’il a été créé précisément pour cette villa. »

Alors que le mobilier d’origine, qui est actuellement en possession du Musée de Brno, n’a pas pu être exposé, un autre « mur » intéressant, en demi-cercle, qui sépare la salle à manger, est original. Il est fait en bois d’ébène de Macassar et on l’a cru perdu pendant de longues années. Finalement, il a été retrouvé dans l’ancien bureau de la gestapo à Brno.

Pendant la Deuxième Guerre mondiale, la villa Tugendhat a été habitée par l’ingénieur allemand en aéronautique Wilhelm Messerschmitt. A cette époque là, les Tugendhat, d’origine juive, vivaient déjà en exil, d’abord en Suisse et ensuite au Venezuela. Après la Libération, la famille a essayé, en vain, de récupérer la villa, qui a finalement été nationalisée en 1950. A la fin de la guerre, le bâtiment a servi d’écurie à l’Armée rouge. Sous le régime communiste, on y organisait des cours de danse et ensuite des programmes de soins et de rééducation pour les enfants. La récente rénovation de la villa Tugendhat a pris du retard, à cause d’un différend entre son propriétaire, la ville de Brno, et les héritiers des époux Tugendhat qui avaient souhaité qu’on leur restitue le bâtiment. Finalement, la rénovation, majoritairement financée par les fonds européens, a été lancée en 2010 et a été supervisée par une commission d’experts ainsi que la famille Tugendhat. Deux filles des propriétaires originaux de la villa, Ruth et Daniela, nées toutes les deux en Amérique du Sud, ont d’ailleurs assisté à la réouverture solennelle du bâtiment rénové.

Ruth Guggenheim-Tugendhat
« Pour différentes raisons, notre famille ne pourra plus jamais habiter ici. Mais je me demande quand même s’il n’est pas possible de faire revivre cette villa, par exemple sous forme de soirées littéraires ou rencontres avec des architectes », a déclaré Ruth Guggenheim-Tugendhat à l’occasion de la réouverture de la villa, en mars 2012 à Brno.

A noter que la villa vit déjà, d’une certaine manière, sa propre vie : elle a inspiré le roman de l’auteur britannique Simon Mawer, « The Glass Room », nominé au prix The Man Booker Prize en 2009. Le réalisateur allemand Dieter Reichert est en train de tourner un film documentaire sur la villa fonctionnaliste et son destin mouvementé.

Les visites de la villa Tugendhat, située rue Černopolní, à Brno, sont uniquement sur réservation. Plus de détails au www.tugendhat.eu.

Photo: Barbora Kmentová