La Silésie au XVIIe siècle

Silésie, Joan Blaeu, Atlas Maior, 1662-1672, Theatrum Orbis Terrarum
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Quand on évoque les provinces historiques de la République tchèque, il est toujours question de la Bohême et de la Moravie, rarement de la Silésie. Pourtant, cette région, située principalement aujourd’hui en Pologne, a longtemps appartenu à la Couronne de Bohême. C’est ce que rappelle opportunément le dernier numéro de la revue XVIIe siècle, consacré à la Silésie durant ce siècle. Pour en parler sur Radio Prague : l’historien Nicolas Richard, auteur d’une thèse sur la Bohême religieuse depuis le Concile de Trente jusqu’à la fin du XVIIe siècle. « Pourquoi étudier la Silésie ? », c’est le titre de l’article introductif de ce numéro qu’il signe avec Olivier Chaline. Pourquoi cet intitulé ? C’est la première des questions que nous lui avons posées :

Photo: Presses Universitaires de France
« C’est un titre qui part d’un étonnement. Parce qu’il est certain que pour un Français, le mot ‘Silésie’, la province de Silésie, cela évoque une province, polonaise actuellement, qu’on sait être une ancienne province allemande. Pour les plus cultivés d’entre nous, on se souvient vaguement qu’au XVIIIe siècle lors des guerres entre la Prusse et Marie-Thérèse, la Silésie a été le grand enjeu et que la Prusse a pris la Silésie à Marie-Thérèse. Mais de là à se souvenir qu’au XVIIe siècle, la Silésie était une province de la couronne de Bohême, il y a évidemment un fossé. Rares sont les Français qui se souviennent que la Silésie pendant des siècles a appartenu à la Couronne de Bohême. C’est en partant de cette constatation simple que l’on s’est posé la question : pourquoi étudier la Silésie ? Justement parce que la Silésie au XVIIe siècle, est un espace qui appartient à la Couronne de Bohême. Il ne faut pas oublier que la plus grande abbaye baroque de la monarchie des Habsbourg se trouve, non pas dans la vallée du Danube, mais en Silésie (Lubiąż/Leubus). »

C’est un objet que les historiens tchèques eux-mêmes ont mis du temps à s’approprier, vous l’écrivez. Quelle est cette historiographie tchèque de la Silésie au XVIIe siècle et quelles sont les questions que se posent aujourd’hui les historiens au sujet de la Silésie ?

František Palacký
« L’historiographie tchèque moderne est née avec Palacky. On le sait, la tradition de Palackyest d’étudier le peuple tchèque en tant que nation, en tant que gens qui parlent la langue tchèque et, partant de là, il est évident qu’il n’y avait pas énormément de place dans l’historiographie tchèque pour la Silésie. Les choses ont beaucoup changé ces dernières décennies, notamment depuis les années 2000. La Silésie est un exemple parfait de ce qu’on peut faire de mieux en termes de collaboration entre historiens allemands, historiens polonais et historiens tchèques, qui tous ont quelque chose à dire sur la Silésie et qui collaborent très bien. Il y a eu ces grandes expositions sur la Silésie – par exemple celle, internationale, qu’a accueillie en 2006-2007 la Galerie Nationale : 'Slezsko Perla v české korunĕ'.

Alors, ce qui intéresse évidemment les historiens tchèques dans la Silésie, c’est de voir ce que voulait dire ‘pays de la Couronne de Bohême’, dont la Silésie faisait partie. C’est de voir aussi les influences culturelles, les influences sociales et les influences politiques entre la Silésie et le royaume de Bohême proprement dit. Et là on trouve des circulations très intéressantes, notamment artistiques, des circulations sociales, etc. »

C’est un territoire assez morcelé entre l’organisation religieuse, administrative, politique… Comment s’organise la Silésie au XVIIe siècle ?

« Tout d’abord, c’est un territoire qui appartient à la Couronne de Bohême, donc qui relève du roi de Bohême qui se trouve être l’empereur Habsbourg. Ensuite, c’est un territoire qui appartient au Saint-Empire romain germanique, dont le souverain, l’instance suprême, c’est là encore l’empereur Habsbourg, mais cette fois non pas en tant que roi de Bohême, mais en tant qu’empereur romain germanique. C’est enfin un territoire qui dépend, notamment du point de vue religieux, en partie de la Pologne. Et comme c’est une ancienne province polonaise, c’est une province qui a encore au XVIIe siècle certains princes locaux qui sont de souche royale polonaise. C’est un territoire qui a aussi des liens économiques très forts avec la Pologne. Donc, c’est un territoire qui est vraiment entre le Saint-Empire, les pays de la Couronne de Bohême et la République de Pologne.

Silésie,  Joan Blaeu,  Atlas Maior,  1662-1672,  Theatrum Orbis Terrarum
Du point de vue religieux, on a une terre qui a été très vite sensible à la réforme luthérienne. Mais cette réforme luthérienne s’est en fait paradoxalement imposée assez tard. Les curés catholiques qui meurent dans la deuxième moitié du XVIe siècle sont remplacés par des pasteurs luthériens, mais cela se fait donc finalement assez tard. Très rapidement, il y a la Contre-Réforme, dès avant la guerre de Trente Ans (1618-1648). La question constitue un enjeu à la fois religieux et politique puisqu’en 1707, la convention internationale d’Altranstädt précise les statuts des églises luthériennes de Silésie.

D’autre part, du point de vue linguistique, on a un espace qui est séparé entre des populations qui parlent allemand et des populations qui parlent polonais. Il est difficile de savoir à quel point la langue était pour ces populations de langues différentes un élément d’identité et à quel point la langue était pour elles simplement un instrument de communication. Quelle était la part des gens qui parlaient plusieurs langues ? Ce sont des choses que les sources ne permettent pas forcément de dire. »

Vous écrivez que le duché de Silésie, multipolarisé entre le Saint-Empire, la Couronne de Bohême et la Pologne, « n'est pas compréhensible sans le réseau d'allégeances où elle se trouve prise ». Comment se manifeste cette multipolarisation ?

« Justement il est difficile de comprendre actuellement comment fonctionnait ces allégeances croisées, de comprendre comment on peut se sentir à la fois Silésien, sujet de la Couronne de Bohême, en même temps membre du Saint-Empire et en même temps avec une relation particulière à la Pologne. Ce sont des choses qui sont extrêmement difficiles à comprendre parce qu’on a des schémas un peu simplistes qui découlent de notre façon de voir le monde. Tout l’enjeu dans ce numéro de la revue XVIIe siècle était de voir un peu comment cela se déclinait. Et par exemple l’article de Gabriela Wąs, qui a écrit sur les rapports entre Pologne et Silésie, est très clair en montrant bien que ces allégeances croisées ne sont pas forcément exclusives les unes des autres. Ce que montre aussi le gros article de Radek Fukala, c’est que ces choses varient dans le temps. Selon la conjoncture politique, les choses sont très différentes. »

Au XVIIe siècle, la Silésie, territoire de passage de nombreuses armées, est marquée par de nombreuses guerres et notamment par la guerre de Trente Ans. Comment ce territoire ressort-il de ce siècle avec ses guerres ?

La guerre de Trente Ans
« La guerre de Trente Ans a été très certainement une catastrophe pour tout le Saint-Empire, mais particulièrement pour la Silésie. La Silésie a été occupée, a vraiment été un champ de bataille et les Suédois n’ont quitté la Silésie que fort tard, non pas en 1648 mais dans les années qui suivent (jusqu’en 1653). Ensuite il faut tout réorganiser et la réorganisation se fait sous l’égide des Habsbourg assez rapidement. Il y a là un grand ménage qui est fait. C’est notamment le moment où un grand nombre de temples luthériens, plusieurs centaines, sont confiés à des catholiques et les pasteurs sont expulsés (1653-1654). Bref, on réorganise la Silésie pour repartir sur un autre modèle qui est celui d’une province plus soumise aux Habsbourg, mieux organisée et avec une présence catholique plus importante qu’auparavant. Cette réorganisation dure jusqu’en 1707, puisque la fameuse convention d’Altranstädt, qui précise les liens entre les différentes confessions en Silésie, était un enjeu international et ne fait que préciser des documents diplomatiques qui ont été pris au milieu de la guerre de Trente Ans avec le protocole annexe de la paix de Prague (recès annexe, 1635) et avec les traités de Westphalie (1648). »

Vous avez déjà abordé cet aspect religieux : c’est un territoire d’abord plutôt protestant qui va, sous l’impulsion des Habsbourg, retourner vers le catholicisme. Il y a aussi un autre aspect puisque beaucoup de groupes sectaires s’étaient installés au début de la période. Pourquoi et comment vont-ils évoluer ?

Silésie,  Jonas Scultetus
« Ces groupes sectaires, se retrouvent assez souvent dans les pays de la Couronne de Bohême ou en Pologne, où il est beaucoup plus facile pour ce type de groupes de survivre qu’en Europe occidentale. Il y en a énormément en Silésie, c’est vrai. Ensuite ces groupes évoluent au cours du temps, et notamment durant la guerre de Trente Ans, ils basculent souvent dans la clandestinité. Certains historiens tchèques et allemands ont très bien suivi les itinéraires des plus grands penseurs de ces groupes sectaires. Je pense notamment à ce qu’a fait Vladimír Urbánek sur ces questions. L’intérêt de la Silésie, c’est aussi pour ce genre de gens un territoire carrefour, qui permet d’être en contact non seulement avec le monde du Saint-Empire, mais aussi avec ce qui se fait en Pologne, dans les autres pays de la Couronne de Bohême et en Hongrie. Dans la deuxième moitié du XVIIe siècle, ce n’est plus la question : ils sont partis ou ils ont définitivement abandonné leur vision millénariste ou du moins ils se font extrêmement discrets. »

Culturellement, la Silésie brille notamment par sa littérature en langue allemande alors que c’est un territoire en périphérie du monde germanique…

Martin Opitz
« En effet, la littérature silésienne à l’époque baroque, c’est la grande littérature d’expression allemande. Il est assez paradoxal de constater que dans une province qui est malgré tout éloigné des centres culturels, du moins ce que les Français voient comme des centres culturels du Saint-Empire, c’est justement dans cette province qu’on trouve les plus grands auteurs d’expression allemande. Il y a Martin Opitz avec son livre de la poésie allemande, les fameuses tragédies de Lohenstein et il ne faudrait pas oublier non plus Angelus Silesius, qui est un des grands mystiques de l’époque. On a toute cette école silésienne de littérature d’expression allemande. Ce n’est pas tellement étonnant si l’on voit l’importance culturelle qu’avait la Silésie avec tous ses collèges de différentes confessions.

Photo: Daniel Baránek,  CC BY-SA 3.0
Il ne faut pas oublier non plus l’importance artistique, du point de vue de l’architecture, de la sculpture, de la peinture, de la Silésie. La chronologie n’est pas tout à fait la même puisqu’on est à cheval entre fin XVIIe et début XVIIIe siècle. C’est à cette époque que l’on reconstruit notamment les abbayes baroques avec des décors qui sont d’une richesse absolument extraordinaire, avec des façades qui sont d’une longueur jamais atteinte dans toute la monarchie. Les artistes silésiens, de souche silésienne, rayonnent dans tous les pays Habsbourg et un certain nombre de grands artistes, mais en fait plus ponctuellement parce qu’on en a pas besoin, viennent en Silésie. Il y a un exemple tout à fait particulier qu’a bien étudié Paweł Migasiewicz, celui d’un artiste, Johann Riedel, qui finit sa carrière en Silésie après être passé sur le chantier du Val-de-Grâce à Paris et donc qui a fait un itinéraire depuis l’Europe centrale jusqu’à l’Europe centrale en passant par Paris et par les grands centres culturels européens. Cela en dit quand même long sur la qualité des arts figuratifs à cette époque. »