La Tchécoslovaquie en 1956 (I)

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Historienne spécialiste des pays de l’Europe centrale durant la période communiste et post-communiste, Muriel Blaive est récemment devenue membre du Conseil scientifique de l’Institut pour l’étude des régimes totalitaires (ÚSTR). Sa carrière de chercheuse, elle l’a entamée par une thèse sur la Tchécoslovaquie communiste des années 1950. Elle y évoque la déstalinisation manquée du régime au moment où certains pays voisins, la Hongrie et la Pologne, connaissent d’importants troubles politiques. Pour Radio Prague, Muriel Blaive revient sur cette période et décrit tout d’abord les réactions des dirigeants des démocraties populaires au XXe congrès du Parti communiste de l’Union soviétique qui officialise le processus de déstalinisation.

XXe congrès du Parti communiste de l'Union soviétique, photo: Site officiel de Moderní dějiny
« La réaction des dirigeants des divers partis communistes a dépendu beaucoup du contexte et du pays en question. Tout le monde avait été prévenu quelques jours à l’avance et en Pologne et en Hongrie, ils ont saisi tout de suite l’occasion de mener à bien des réformes qu’ils voulaient mener à bien de toute façon. En tous cas, il y avait des réformateurs qui étaient prêts à agir donc ils ont tout de suite sauté sur l’occasion. Alors que dans les pays plus conservateurs, comme l’Allemagne de l’Est ou la Tchécoslovaquie, ils n’avaient pas du tout envie de parler de réformes, de plus de libertés, ou de desserrer l’étau sur la société.

En ce qui concerne les Polonais, on dit même que Bolesław Bierut, le leader polonais, en est mort de choc (Bolesław Bierut est décédé le 12 mars 1956 à Moscou alors que le XXe congrès du parti communiste de l’Union soviétique s’est déroulé peu avant, ndlr). Tout de suite, ceux qui lui ont succédé ont saisi l’occasion pour diffuser largement le rapport au sein de la population polonaise. Donc le rapport a été lu un peu partout. On suppose donc que c’est grâce aux Polonais que le rapport est passé en Occident. Et aussi que le rapport a circulé dans tout le bloc soviétique assez rapidement. »

Ce n’a pas été le cas dans la Tchécoslovaquie conservatrice alors que trois ans plus tôt Klement Gottwald, premier président communiste du pays, est mort peut-être également de choc suite au décès de Staline. Quel regard les dirigeants tchécoslovaques portaient sur la période Gottwald. Y avait-il une amorce de critique ?

Klement Gottwald
« Il y avait, pas vraiment une amorce de critique, mais peut-être la notion qu’il faudrait que les choses changent un peu tout de même. On ne peut pas continuer les grands procès, on ne peut pas continuer à exécuter les gens… Ça, c’est quand même une page qui est tournée. En même temps, comme il n’y avait pas de critique ouverte du régime, ils n’avaient aucune envie de lancer la critique. Pourquoi l’auraient-ils fait ? Il était beaucoup plus facile de garder le couvercle sur la marmite. Puisque tout marchait plus ou moins, qu’il n’y avait pas vraiment de protestations, pourquoi ouvrir la porte à ces protestations ? »

Vous dites que tout marchait plus ou moins. Comment cela se traduit concrètement en termes économiques et politiques ?

« Il faut se remettre dans le contexte de l’époque. On est encore dans la période d’après-guerre. En Europe, il y avait beaucoup de pauvreté. La Tchécoslovaquie s’en était très bien sortie du fait que la population tchèque n’avait pas été mobilisée durant la guerre, du fait que l’occupation s’était plutôt bien passée car les Allemands avaient besoin de l’économie tchécoslovaque ou tchèque en l’occurrence. Donc, les usines n’avaient pas été détruites, en comparaison avec l’Autriche ou avec la Hongrie, où de toute façon il y avait déjà beaucoup moins d’usines. Donc par rapport au reste de l’Europe, y compris de l’Europe occidentale, par exemple par rapport à l’Autriche voisine, les Tchèques ne se portaient pas si mal. Tout est relatif évidemment.

La manifestation à Plzeň, photo: Site officiel de Moderní dějiny
Il n’y avait plus de tickets de rationnement. Il y a eu une alerte en 1953 quand on a aboli justement les tickets de rationnement et changé la couronne tchèque pour de nouvelles couronnes. Il y a eu des protestations, des grèves, une grosse manifestation à Plzeň. Cela a fait très peur aux dirigeants qui ont lancé une nouvelle politique plus favorable à l’économie de consommation en mettant moins l’accent sur l’industrie lourde. »

Le premier plan quinquennal (1949-1953) appuyait déjà la production de biens de consommation et pas forcément l’industrie lourde…

« Oui, mais en fait en 1954-1955, il n’y a pas eu de plan quinquennal car c’était un peu la panique, il fallait tout réorienter. On est déjà en pleine déstalinisation en fait, même si cela ne se dit pas à voix haute et s’il n’y avait pas de discours politique qui proclamait cette déstalinisation. Mais en fait, on avait déjà changé d’orientation économique. On avait beaucoup augmenté les salaires, on avait baissé les prix, on avait diminué la semaine de travail. On avait ainsi ajouté un avantage après l’autre et le niveau de vie avait augmenté. Après la crise de 1953, cela allait donc beaucoup mieux et cela donnait surtout des perspectives positives pour l’avenir. »

Comment cela s’est traduit pour les différents groupes sociaux ?

« Il y a eu un énorme nivellement de la société dès 1948 et surtout après 1953 car avec la réforme monétaire, les bourgeois ont perdu évidemment tout ce qu’ils avaient. Toute l’épargne des gens a été liquidée. Donc comme le disait un ouvrier, tout le monde en 1953 est reparti dans la vie avec 60 couronnes. Bien que les gens aient perdu ce qu’ils avaient sur leur compte en banque ou leur grande propriété, la large majorité des gens avaient un niveau de vie décent. Et les seules personnes qui se permettaient de protester étaient ceux qui n’avaient rien, c’est-à-dire les ouvriers, et qui étaient censés être la base du régime. Et donc eux avaient toute légitimité à protester s’ils avaient envie de protester et ils ne se sont pas privés de le faire en 1953. Même si ce n’est pas eux qui ont perdu le plus. »

En 1956, des ouvriers polonais se révoltent à Poznań et il y a une insurrection à Budapest en Hongrie. Ce n’est sans doute pas seulement la déstalinisation qui peut expliquer ces événements. Quels sont alors les contextes d’apparition de ces protestations dans ces deux pays ?

« La grosse différence de ces deux pays avec la Tchécoslovaquie, c’est la situation économique, qui était désastreuse. Ils avaient été dévastés par la guerre par rapport à la Tchécoslovaquie. Ils ont connu une industrialisation beaucoup plus brutale car elle partait de beaucoup plus bas. D’un seul coup, on a transformé 80% de la population agraire pour créer des ouvriers de toute pièce, pour développer des villes qui n’étaient pas développées et qui n’avaient pas d’infrastructures. Ils étaient beaucoup moins bien préparés et cela a été un désastre économique beaucoup plus prononcé qu’en Tchécoslovaquie. Et à partir du moment où les gens ont eu la possibilité de critiquer, ils l’ont fait. Cela était fort logique. Quand vous avez peu ou presque rien à sauvegarder, vous avez beaucoup de raisons de vous limiter et de rester passifs. Si vous n’avez rien à perdre, rien ne vous empêche de sortir dans la rue pour manifester. »

En 1956, il y a quand même eu des manifestations étudiantes en Tchécoslovaquie. Que voulaient ces étudiants ?

« Ce n’étaient pas des manifestations. Il y a eu l’organisation d’un carnaval étudiant qui s’appelle « Majáles ». C’était pour les étudiants l’occasion de critiquer aussi. Même s’ils ne se portaient pas mal, tout le monde aurait aimé avoir un peu plus de liberté. Tout le monde aurait aimé que le pouvoir du parti communiste soit moins arbitraire. Tout le monde aurait aimé pouvoir participer davantage à la vie publique. Mais il s’agissait de revendications presque de luxe et cela a été formulé comme tel. Ce sont des choses que les étudiants auraient aimé changer mais pas pour lesquels ils étaient prêts à lutter contre les tanks. »