« L’Afrique est un continent d’enfants, l’idée d’y partir avec les miens ne me faisait pas peur »

Photo: Lenka Baratoux

Lenka Baratoux est une géologue tchèque installée en France. Grâce à son travail pour l’Institut de recherche pour le développement, elle a pu réaliser ses recherches dans de nombreux pays du monde, et notamment en Afrique de l’Ouest, en Amérique du Sud, en Australie ou au Tadjikistan. Lors de son récent passage à Prague, elle nous a rendu dans nos studios et nous a parlé de son travail, mais aussi des voyages avec ses deux filles ou encore de son passe-temps préféré – la photo.

Lenka Baratoux, photo: Archives de Lenka Baratoux
Lenka Baratoux, vous travaillez pour le laboratoire Géoscience Environnement Toulouse. Vous travaillez depuis 2006 entre la France et l’Afrique, vous avez passé les cinq dernières années au Sénégal. Quel est votre parcours ?

« J’ai étudié la géologie à l’Université Charles à Prague. Je voulais toujours partir à l’étranger. Lors de mes études de master, je suis donc partie à Lyon dans le cadre du programme Erasmus. Ensuite, j’y ai fait ma thèse en cotutelle. Entre-temps, j’ai rencontré mon mari. Après mes études, j’ai cherché des possibilités pour rester et travailler en tant que géologue en France. J’ai fait plusieurs années de postdoc, j’ai travaillé également au sein du service géologique tchèque. J’ai fini par trouver un poste de recherche à l’Institut de recherche pour le développement. C’est un institut assez unique au monde, un peu comme l’Académie des sciences mais avec pour vocation de travailler dans les pays du Sud et sur les projets ciblés pour le développement. Nous, concrètement, nous travaillons sur des projets consacrés aux géo-ressources, donc sur des questions d’exploration et d’exploitation mais aussi sur des questions d’environnement qui sont assez graves en Afrique, et de la gestion des ressources. Nous collaborons avec les différents gouvernements africains. »

Photo: Lenka Baratoux

Vous avez fait des missions de plusieurs mois en Afrique de l’Ouest, surtout au Burkina Faso et au Ghana. Entre 2013 et janvier dernier vous avez vécu avec votre famille au Sénégal, à Dakar. En quoi consiste exactement votre travail ? Vos projets, différent-ils selon les pays concernés ?

Photo: Lenka Baratoux
« Il s’agit en fait d’un grand projet de recherche qui essaie de créer un réseau entre ces pays. En arrivant en Afrique la première fois en 2006, nous nous sommes rendu compte que ces pays n’avaient pas beaucoup de moyens pour faire des échanges, pour aller visiter d’autres pays et échanger des expériences en matière de gestion de leurs ressources minières. Nous avons donc organisé des réunions et nous avons rassemblé les services géologiques locaux autour d’un projet commun. Ce projet concerne une entité géologique qui s’appelle le craton d’Afrique de l’Ouest. Ce sont de très vieilles roches, âgées entre deux et trois milliards d’années. Ces roches sont très riches en ressources minérales. Il y a beaucoup d’or, d’aluminium, de fer, de diamants (notamment en Sierra Leone)… Nous essayons d’étudier ce craton ensemble. Par le passé, chaque pays a en effet étudié sa géologie assez localement. La vision globale manque, ce qui est dommage. Nous essayons donc de changer cette situation avec notre projet multi-pays. »

« Chaque pays africain est très différent »

Vous indiquez que vous avez visité presque tous les pays d’Afrique de l’Ouest. Comment avez-vous vécu vos séjours ? Qu’est-ce qui vous a le plus surprise?

« Plein de choses sont surprenantes. Il y a une grande différence quand vous arrivez en tant que touriste, ce que nous avons fait il y a quinze ans de cela, lors de notre premier voyage au Kenya et en Tanzanie, et quand vous vous installez en Afrique pour y travailler et faire des projets de recherche. Ce qui est très surprenant, c’est le fait que vu de l’Europe, tous les pays africains se ressemblent. Mais quand vous êtes sur place, chaque pays est vraiment très différent. Déjà, il y a des pays anglophones, francophones et lusophones. Mais il y a de très grosses différences mêmes entre les pays francophones, entre le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, le Sénégal… Il n’est pas toujours évident de gérer ces différences dans les collaborations avec nos partenaires locaux.

Photo: Lenka Baratoux
Ce qui est parfois un peu difficile pour le travail, c’est que la notion de temps est différente. En Afrique, on a toujours beaucoup de temps. C’est parfois assez stressant. Mais d’un autre côté, les gens sont vraiment super. Ils sont très chaleureux, ils cherchent des solutions à chaque problème. Travailler là-bas est très sympathique au niveau personnel. »

Comment avez-vous été accueillie par les Sénégalais ?

« Très chaleureusement. Ce sont des gens très sympathiques, très souriants, vraiment adorables. De plus, il n’y a pas beaucoup de moyens pour travailler en géologie, ou en science en général. Nous sommes venus avec un projet concret que nous avons financé et nous avons embauché beaucoup de doctorants, ce qui nous a permis de lancer une collaboration très étroite. Certains de ces étudiants ont eu des bourses pour aller étudier en France. Donc nous avons été très bien accueillis. »

Les Sénégalais connaissent-ils la République tchèque ?

« Ils ne la connaissaient pas beaucoup. Ils connaissent certains footballeurs, c’est clair. Ils savent que la République tchèque se trouve en Europe. Mais sinon, la plupart des Sénégalais connaissent plutôt la Tchécoslovaquie. »

Avez-vous rencontré d’autres Tchèques vivant au Sénégal ? Sont-ils nombreux ?

« Il y en a très peu. Nous étions entre six et dix. Nous avons organisés quelques soirées tchécoslovaques, nous avons essayé de nous rencontrer régulièrement. »

Photo: Lenka Baratoux

« Les Africains adorent les enfants »

Vous avez deux filles (âgées de 5 ans et de 3 ans), l’aînée n’avait que neuf mois lors de votre déménagement à Dakar. Quelles sont vos expériences avec l’éducation des enfants en Afrique ? Y a-t-il beaucoup de différences en comparaison avec l’Europe ?

« Je sais que vu de l’Europe, cela a l’air assez effrayant. Mes parents étaient assez inquiets avant notre départ. Mais l’Afrique, c’est un continent d’enfants. Il y a énormément d’enfants. Je me disais donc que si autant d’enfants vivent en Afrique, cela veut dire qu’il est tout à fait possible d’y vivre avec des enfants. En général, les Africains adorent les enfants. Il ne nous est par exemple jamais arrivé que des gens dans un restaurant soient désagréables quand les enfants font du bruit. On ne vous fait pas sentir que les enfants dérangent, alors que cela arrive parfois en République tchèque où les gens font des remarques… En Tchéquie, on ne se sent pas bienvenu dans les espaces publics avec de petits enfants. »

Vous voyagez beaucoup. Sur votre site web, vous indiquez que vous avez passé les quinze dernières années sur les routes. Vous voyagez souvent aussi avec vos enfants, et ce même dans des pays qui sont vus en République tchèque comme un peu exotiques. Pour beaucoup ce ne serait pas imaginable…

Photo: Lenka Baratoux
« Je me souviens de mon premier grand voyage en Bolivie, il y a environ quinze ans. J’ai vu un couple avec un petit bébé. Je me disais qu’ils étaient fous de voyager en Amérique du Sud avec un si petit enfant. Mais après, j’ai vu pendant mes voyages quand même beaucoup de gens avec leurs enfants. Je me suis donc dit que cela devait être possible. Nous avons eu des enfants assez tard. A l’époque, nous avions un train de vie qu’il était difficile d’arrêter. Finalement, il était donc assez naturel d’embarquer les enfants avec nous, nous n’y avons même pas trop réfléchi. Je sais que les pays africains se classent peut-être parmi les pays les plus difficiles. Mais j’y avais passé tant de temps avant que je savais comment la vie fonctionnait là-bas. L’idée de partir avec mes enfants ne me faisait plus peur. J’avais vu qu’il y avait beaucoup d’enfants et que tout se passait bien pour eux. Quand il y a un problème, on peut toujours le gérer. Et mes filles sont très contentes, elles adorent voyager. Parfois, c’est évidemment un peu compliqué, mais c’est très enrichissant pour les enfants. J’espère que nous continuerons à l’avenir. »

Avez-vous actuellement des projets de voyage concrets ?

« Cela fait partie de mon travail. A un moment donné, nous repartirons en expatriation, probablement de nouveau en Afrique. Nous verrons en fonction de la stabilité des pays et de la situation politique. Nous pourrions retourner au Sénégal, mais nous avons également réfléchi sur la possibilité de nous installer en Côte d’Ivoire. Nous y irons en octobre prochain pour commencer à préparer notre expatriation. »

« Ce qui m’intéresse dans la photo, c’est la vie quotidienne des gens »

Vous êtes aussi photographe. Que photographiez-vous le plus ?

Lenka Baratoux, photo: Archives de Lenka Baratoux
« J’aime beaucoup photographier les gens. C’est un peu en contraste avec mon travail puisque la géologie concerne surtout la nature. Ce qui m’intéresse, c’est la vie des gens en Afrique. J’aime bien faire des reportages, prendre en photo la vie quotidienne des gens, faire des portraits, des photos de rue… »

Peut-on voir quelque part vos photos ou lire vos expériences sur l’Afrique ?

« J’écris un blog sur mon site internet. Il est pour l’instant en tchèque. Je ferai peut-être un jour une version anglaise. J’y mets également beaucoup de photos, il y a toute une galerie à découvrir. Avant mon départ au Sénégal, j’ai fait aussi plusieurs expositions à Prague. Pendant mon séjour, c’était un peu plus difficile à organiser. Mais comme je suis actuellement de retour en France, je vais y réfléchir à nouveau. »