Le documentaire sur la photographe Libuše Jarcovjáková sélectionné pour représenter la Tchéquie aux Oscars

'Je ne suis pas encore celle que je veux être'

C’est aux Rencontres de la photographie d’Arles en 2019 que le travail de la photographe tchèque Libuše Jarcovjáková a été révélé au grand public et que son talent, longtemps méconnu, a frappé les esprits. Aujourd’hui, le parcours de l’ombre de Libuše Jarcovjáková s’apprête à être connu outre-Atlantique puisque le documentaire retraçant sa vie a été sélectionné pour représenter la cinématographie tchèque aux Oscars.

'Je ne suis pas encore celle que je veux être' | Photo: Berlinale

Récemment diffusé sur Arte, le film Ještě nejsem, kým chci být (Je ne suis pas encore celle que je veux être), de la réalisatrice Klára Tasovská, a auparavant été applaudi dans de nombreux festivals européens, comme Berlin, Varsovie, Lisbonne, Bâle et bien d’autres. Libuše Jarcovjáková a toujours su qu’elle était photographe mais n’a bénéficié que d’une reconnaissance très tardive : pendant des décennies, elle a photographié sans relâche la Tchécoslovaquie communiste, celle de derrière les façades – souvent de manière très intimiste comme quand elle documente le T-Club, un des deux clubs gays semi-officiels ouverts à Prague dans les années 1960. Ses photos en noir et blanc, très personnelles, montrent la face cachée du pays avant la révolution de Velours, celle des jeunes Tchécoslovaques avides de liberté, malgré le carcan moral du régime communiste.

'T-Club',  photo: Libuše Jarcovjáková

Libuše Jarcovjáková se photographie elle-même, mais aussi son entourage proche, mais ne peut partager son travail avec personne. Révélé aux Rencontres de la photographie d’Arles en 2019, il est ensuite mis en valeur à l’écran par la réalisatrice Klára Tasovská dans son documentaire, comme le raconte la photographe Libuše Jarcovjáková :

Libuše Jarcovjáková et Klára Tasovská | Photo: Michael Erhart,  ČRo

« Le film a été tourné pendant quatre ans. Il est fait à partir de 3 000 photos, sélectionnées notamment par la réalisatrice Klára Tasovská. Au début, j’ai dû me faire à cette idée du film. Mais quand j’ai vu qu’il y avait une symbiose entre Klára et moi qu’elle me comprenait tout à fait et comprenait mon œuvre, je lui ai donné carte blanche. Elle pouvait accéder à mes archives et y choisir ce qu’elle voulait. »

Pendant une heure et demie, le spectateur découvre les 3 000 photos de Libuše Jarcovjáková, l’une après l’autre, accompagnées de la voix-off de l’artiste. Celle-ci ne commente pas ses œuvres, mais lit des extraits de ses journaux intimes. Tout comme ses photos, ceux-ci montrent une réalité sans filtre, mise à nu, crue, parfois sauvage, mais toujours sincère.

Les nombreuses photos prises au légendaire T-club constituent une partie importante du film, mais ne racontent pas toute son histoire. Associé à des extraits des séances photo réalisées par Libuše Jarcovjáková pour de grandes marques de mode à Tokyo et à son récit sur Berlin-Ouest, le documentaire brosse un portrait riche de Libuše Jarcovjáková en tant qu’artiste, et de son cheminement pour devenir la personne qu’elle devait être face aux pressions sociales et politiques.

Libuše Jarcovjáková | Photo: Magdalena Hrozínková,  Radio Prague Int.

La découverte tardive de l’œuvre photographique de la Pragoise de 73 ans a bouleversé sa vie, elle qui y est désormais comparée aux plus grands, comme le soulignait son représentant à Arles en 2019, Jan Bohac.

'Autoportrait',  Berlin,  1985 | Photo: Libuše Jarcovjáková,  Galerie nationale de Prague

« Je ne peux m’empêcher de penser à Nan Goldin quand je vois ses photos. Je suis obligé de faire le parallèle entre deux femmes qui traitent des sujets assez similaires. On pourrait même presque parler d’une ressemblance physique, toutes les deux faisant des autoportraits. Mais puisque Nan Goldin a été beaucoup plus médiatisée, cela me paraît tout à fait juste et normal que Libuše Jarcovjáková trouve sa place dans cette sphère de la photographie d’aujourd’hui. »

Le documentaire réalisé par Klára Tasovská a été présenté en avant-première en février 2024 lors du 74e Festival international du film de Berlin, puis en avant-première nationale à Karlovy Vary, avant de passer de festival en festival.

Dans le cadre d’un nouveau système de sélection, le film était l’un des trois candidats présélectionnés par les quinze membres de la direction de l’Académie tchèque du cinéma et de la télévision et recommandés aux membres votants de l’académie comme les « trois candidats les plus sérieux ». Les deux autres étaient le road-movie Karavan, présenté à Cannes, et le drame Sbormistr. Plusieurs cinéastes tchèques ont protesté contre ces changements et la présélection des trois candidats potentiels aux Oscars dans une lettre ouverte publiée avant la prise de décision finale.

L’Académie américaine des arts et des sciences du cinéma annoncera la liste des finalistes pour la catégorie des films étrangers à la mi-décembre, et les nominations définitives seront annoncées le 22 janvier.