Le musée Edvard Beneš à Sezimovo Ústí

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La ville de Sezimovo Ústí, près du célèbre centre hussite de Tábor, dans le sud de la Bohême, abrite le musée du deuxième président tchécoslovaque, Edvard Beneš, que nous allons revisiter aujourd'hui. Dans les années 1930, Edvard Beneš, alors ministre des Affaires étrangères, a fait construire à Sezimovo Ústí une villa qui, après qu’il a succédé, en 1935, à Tomáš Garrigue Masaryk, allait être transformée en résidence présidentielle où il recevait des hôtes du monde entier. Un musée qui s’y trouve nous familiarise avec la vie privée et politique du deuxième président tchécoslovaque considéré comme une personnalité controversée, notamment à cause des décrets portant son nom.

C’est dans cette villa de Sezimovo Ústí que Beneš s’est réfugié après ses deux abdications forcées, la première à la suite de Munich et la deuxième après le coup d’Etat communiste, et où il est mort et inhumé. Faire de la villa un monument était le souhait de Mme Benešová qui a survécu 26 ans à son mari. Peu avant sa mort, en 1974, elle a légué la villa à l’Etat qui l’a fermée au public. Il n’était même pas possible de visiter la tombe du président. Ce n’est donc que plus de 30 ans après que le dernier souhait de Hana Benešová s’est accompli.

Edvard Beneš
La villa incontournable située au milieu d’un beau parc trahit l’inspiration venant de l’architecture du Midi de la France, un pays où le jeune Edvard Beneš a fait ses études, où il a souvent séjourné et pour lequel il avait beaucoup d’estime. Le choix de Sezimovo Ústí était une affaire de son épouse, Hana, qui a passé son enfance non loin de là, à Tábor. Dans leur nouvelle maison, les Beneš passaient toutes les fêtes et tant que le programme chargé le permettait, chaque dimanche. L’historien Stanislav Zita du musée du mouvement hussite de Tábor, qui m’a servi de guide dans l’exposition Beneš, montre les photos sur lesquelles on voit les foules saluer Edvard Beneš en voiture, tout le long du tracé, de Prague jusqu’à Sezimovo Ústí. L’exposition, assez réduite, est installée non pas dans la villa, mais dans les nouveaux locaux spécialement aménagés à cette fin. Stanislav Zita explique :

« Le monument pourrait sembler petit et modeste. Des monuments pompeux et gigantesques, on avait l’habitude de les ériger sous l’ère précédente. Puisque nous sommes ici près d’un haut lieu de piété – le caveau familial des Beneš, on a voulu que le souvenir ait un caractère plus intime. Dans les vitrines, on peut voir quelques meubles de la villa qui ont été sauvegardés, mais celle-ci a été complètement reconstruite dans les années 1970, de sorte qu’il est difficile, voire impossible, de la restaurer dans son état d’origine. Dans cette exposition, on peut voir le fauteuil préféré du président, la lampe et la table où il aimait s’asseoir, lire et écouter de la musique – l’album de disques avec enregistrements des Danses slaves d’Antonín Dvořák est un don de la Philharmonie tchèque. Des objets personnels du président, il y a les lunettes et un étui qu’il a acheté en Angleterre. Des photos de la jeunesse d’Edvard Beneš le montrent en joueur de football du Slavia Prague, puis lors de ses études au lycée Carnot de Dijon. Il y a aussi la thèse de doctorat de Beneš, sur le thème du problème autrichien et la question tchèque, écrite de sa propre main. »

La symbolique de la Première Guerre mondiale est représentée à l’exposition par des fusils et des casques autrichiens. Quelques photos montrent Edvard Beneš, Tomáš Garrigue Masaryk et Rastislav Štefánik en exil à Paris d’où ils organisaient la résistance anti-autrichienne, en formant les légions en France, en Italie et en Russie. Selon Stanislav Zita, Edvard Beneš a eu un rôle important pour que la République tchécoslovaque soit devenue un Etat à part entière dans le monde :

« Pendant 17 ans, il exerçait les fonctions de ministre des Affaires étrangères. Aucun autre politicien en Europe n’est resté aussi longtemps dans ces fonctions. En 1935, Edvard Beneš a succédé à Tomáš Garrigue Masaryk au poste de président de la République. Une photo saisit le serment présidentiel et son portrait officiel. Sur plusieurs photos, on voit Beneš en train de négocier avec les membres permanents de la Petite Entente – les chefs d’Etat et de la diplomatie de Yougoslavie et de Roumanie. D’autres montrent ses rencontres avec l’homme politique britannique Winston Churchill et le roi de Norvège Hakon 7. Très intéressante est la photographie montrant Beneš lors d’une rencontre avec les compatriotes à Cleveland, aux Etats-Unis. En 1939, le maire de Cleveland a offert à Beneš une clé symbolique de la ville en hommage à un événement qui occupe une place importante dans l’histoire de l’Etat tchécoslovaque : en 1915, les deux plus importantes organisations de compatriotes aux Etats-Unis et au Canada ont signé à Cleveland une convention sur la création d’après-guerre d’un Etat commun des Tchèques et des Slovaques. »

Après son deuxième départ en exil, en 1939, Beneš a oeuvré en vue de maintenir la continuité juridique de la Tchécoslovaquie. En 1942, il a réussi à obtenir l’annulation des accords de Munich de la part de la France et de la Grande-Bretagne et la reconnaissance du gouvernement provisoire comme représentant légitime du pays. Politicien réaliste qui, après les batailles de Stalingrad et de Koursk, s’est rendu compte de ce que l’URSS allait avoir une part décisive à la défaite du nazisme, Beneš a signé, en 1943, un nouveau traité avec l’URSS. Or il s’est trompé en croyant que les Soviétiques respecteraient l’article 4 de ce traité où il était dit qu’ils ne s’immisceraient pas dans les affaires internes de la Tchécoslovaquie. Comme le dit l’historien Zita, il n’est pas entièrement responsable de la tournure des événements :

« La défaite de l’Allemagne par l’URSS a eu pour conséquence un glissement à gauche en Europe entière : des tendances socialisantes étaient présentes également en Italie, en France et dans d’autres pays d’Europe occidentale. Beneš a voulu faire de la Tchécoslovaquie un pont entre l’Ouest et l’Est, or il s’est vite avéré que la direction de Moscou avait des intentions tout autres. Ont suivi, en février 1948, les nationalisations et le coup d’Etat communiste. Beneš a refusé de signer la Constitution communiste du 9 mai 1948. Le 7 juin, il a abdiqué et s’est retiré à Sezimovo Ústí où il est mort, le 3 septembre de la même année. La dernière photo montre Beneš sur son lit de mort, la construction du caveau familial et la main du président coulée en bronze par le sculpteur Dvořák, auteur de la statue d’Edvard Beneš qui se trouve devant le monument et que la ville de Tábor lui a offerte en 1938, avec la dédicace suivante sur le socle: ‘Tábor à son président.‘ »