Les noms des bières tchèques : Bernard Pivot et Bernard Pivo (2e partie)

Photo : Karelj, Public Domain

Dans ce nouveau numéro, nous allons poursuivre notre petite recherche consacrée aux noms et appellations des bières tchèques, du moins de quelques-unes d’entre elles tant elles sont nombreuses. Dans notre première émission consacrée au sujet, nous nous étions quittés avec une des bières les plus consommées en République tchèque, une bière qui porte le nom du personnage légendaire qu’était Gambrinus et qui a même fait l’objet d’une chanson à grand succès intitulée « Gambrinus », œuvre de Vladimír Mišík. Pour cette fois, nous allons commencer avec un autre personnage presque aussi légendaire que Gambrinus, quoique bien vivant : un certain Bernard qui produit sa propre « pivo » - bière, mais un Bernard qui, sans le « -t » au bout de sa « pivo », n’est pas le Bernard si familier des Français…

Photo : Karelj,  Public Domain
Ce ne sont pas les Dupond et Dupont des Aventures de Tintin, mais les Bernard Pivot et Bernard Pivo. Le premier, bien connu des Français et totalement inconnu des Tchèques (la preuve, son profil Wikipédia n’existe pas en tchèque), est un journaliste et un homme de lettres respecté, président de l’académie Goncourt. Le second n’est ni l’un ni l’autre, sans être pour autant un personnage fictif comme les Dupondt, mais la marque d’une bière bien connue des Tchèques, nettement moins des Français, sauf de ceux qui vivent en République tchèque et n’ont bien entendu pas manqué de remarquer que la lecture des deux mots que sont Bernard Pivo pouvait évoquer autre chose qu’un homme aux lunettes sur le nez bouillonnant de culture, champion de l’apostrophe et de l’orthographe. En République tchèque, bien que tout aussi respecté que l’est Bernard Pivot en France, Bernard Pivo ne s’écoute pas ou ne se regarde pas à la télévision, il se boit !

En fait, même si c’est bien l’inscription Bernard Pivo qui figure sur les verres dans lesquels se boit la bière Bernard, la logique voudrait que l’on parle plutôt de la « pivo Bernard ». En effet, Bernard est le nom de la brasserie qui fabrique la pivo. D’ailleurs, s’il s’agit d’une bière d’une autre marque, par exemple Gambrinus ou Staropramen pour ne citer que les plus consommées, un Tchèque parlera de la pivo Gambrinus ou de la pivo Straropramen et non pas de la Gambrinus pivo ou de la Staropramen pivo (et ce même si l’appellation du championnat de République tchèque de football jusqu’à la saison dernière était Gambrinus Liga…).

Stanislav Bernard,  photo: Archives de ČRo
Néanmoins, Bernard Pivo n’est pas seulement une marque de bière. Car si Bernard est le nom de la brasserie, il a d’abord été, et reste encore aujourd’hui, le nom de celui qui a donné son nom à la brasserie et en est le directeur et actionnaire : Stanislav Bernard. En somme (si vous nous suivez toujours et êtes encore sur la même longueur d’ondes que nous), le Bernard tchèque ne s’appelle pas plus Pivot que pivo, mais Stanislav. Toutefois, l’histoire ne s’arrête pas là, car le Stanislav Bernard en question, en plus d’avoir donné son nom à la brasserie située à Humpolec, petite ville du centre de la République tchèque à mi-chemin entre Prague et Brno, personnifie littéralement la brasserie, nombre de campagnes de promotion de celle-ci jouant précisément sur ce nom de Bernard. Ainsi donc pour notre Bernard Pivo tchèque…

Dans notre émission précédente, nous avions annoncé que nous nous intéresserions également à une autre marque de bière pas moins connue que la Bernard, une bière souvent présentée comme l’une des meilleures dans les guides touristiques édités en France : la Velkopopovický Kozel, littéralement « le bouc de Velké Popovice », commune de Bohême centrale située dans les proches environs de Prague. Bien entendu, la question ici est de savoir pourquoi le bouc est le symbole de cette bière qui, si elle n’est sans doute pas la meilleure bière tchèque (enfin, les goûts et les couleurs, hein…), ne sent quand même pas le bouc (une bière d’ailleurs peut-elle sentir le bouc ?).

Comme pour Gambrinus, comme pour la Plzeňský Prazdroj et comme pour la Staropramen, qui signifient « vieille source » - « source originelle » comme nous l’avons découvert précédemment, il convient là aussi de se plonger non pas dans la bière pas plus que dans la source mais dans l’histoire pour trouver l’origine de notre bouc tchèque préféré – kozel, notre bouc de Velké Popovice. Ce n’est pas un hasard si l’animal cornu figure dans l’appellation de cette bière, même si le fait qu’il s’agisse d’un ruminant n’a absolument rien à voir avec la consistance de ce que les Tchèques appellent aussi parfois « le pain liquide » (ano, pivo je tekutý chléb). Même si certaines bières dans le nord de la France et en Belgique portent des noms comme « Bière du démon », « Belzébuth », « Satan », « Lucifer » ou encore « Duvel », le nom tchèque n’a rien à voir non plus avec le diable qui est parfois représenté sous forme de bouc et auquel il était également associé autrefois dans les rites de sorcellerie. Certains pourraient penser en effet que c’est parce que cette Velkopopovický Kozel est diablement bonne que le bouc en est devenu le symbole. Eh ben, non, désolé… Les choses se sont passées bien autrement…

Il était donc une fois une petite ville allemande de Basse-Saxe qui s’appelait Einbeck. Ville petite par la taille, du moins à l’échelle de nos voisins germaniques, mais grande ou célèbre grâce à sa brasserie vieille de six siècles appelée Einbecker. Cette brasserie produisait des bières de fermentation basse de très bonne qualité, de si bonne qualité que leur réputation a dépassé les frontières de la ville, du Land du nord-ouest de l’Allemagne et même de celle-ci. Toutefois, le fameux accent bavarois a déformé le nom « Einbecker » pour le transformer en « Ein Bock ». Et là, chaque amateur de bière qui se respecte vous expliquera qu’une bock (ne pas confondre avec le verre) est une bière de fermentation basse brassée certes aujourd’hui essentiellement dans le sud de l’Allemagne mais originaire d’Einbecker.

Le bouc Olda,  mascotte de Velkopopovický Kozel,  photo: Plzeňský Prazdroj,  a.s.,  CC BY-SA 3.0 Unported
Bon, d’accord, vous êtes bien gentils avec vos explications à n’en plus finir, nous direz-vous, mais quel rapport avec notre bouc tchèque ? En fait, c’est très simple. Traduit en tchèque, « Bock » nous donne « kozel ». Et ce type de bière étant particulièrement apprécié en Bohême voisine de l’Allemagne, l’appellation « kozel » au lieu de Bock s’est « institutionnalisé » dans les Pays tchèques. Au début, ces bières Bock étaient brassées dans différents endroits, mais puisque c’est à Velké Popovice qu’elle était la meilleure et produite en plus grande quantité, en 1922, kozel, le bouc germano-tchèque, est devenu le symbole et la marque officielle de la brasserie de la ville. Ainsi donc est née la Velkopopovický Kozel

Bien que dans sa chanson intitulée « Pijte vodu », Jaromír Nohavica nous invite à boire de l’eau, on vous rassure, c’est encore de bière, de leurs noms, marques et appellations tchèques dont il sera de nouveau question dans notre prochaine émission… Ce sera dans quinze jours. Cela vous laisse donc le temps de boire une petite Bernard en regardant une émission de Bernard Pivot à la télé. Portez-vous donc du mieux possible – mějte se co nejlíp !, portez le soleil en vous – slunce v duši, salut et à bientôt – zatím ahoj !