L’histoire à portée de la main

Photo: Eva Hodíková, NK ČR
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Le Codex de Vyšehrad, l’Evangéliaire de Strahov, la Bible de Velislav, la Bible de Kutná Hora – tels sont les noms de quelques uns des manuscrits anciens et incunables dont les fac-similés sont exposés au Klementinum, siège de la Bibliothèque nationale de Prague. Les amateurs de vieux livres ont ainsi une occasion unique de voir de près et de toucher jusqu’au 24 mars les copies fidèles des livres les plus précieux déposés dans les coffres forts de plusieurs institutions culturelles et religieuses de République tchèque.

Tomáš Žilinčár et Tomáš Böhm,  photo: Eva Hodíková,  NK ČR
De nombreux visiteurs ont profité de cette exposition pour plonger dans les temps révolus en feuilletant les copies fidèles de 14 livres et documents historiques. Les organisateurs de cette manifestation unique les prient seulement de se laver les mains avec des serviettes en papier humides ou d’utiliser les gants en coton mis à leur disposition. Tomáš Žilinčár de la maison d’édition Tempus Libri qui a créé la majorité des fac-similés des livres historiques réunis dans la Galerie de la Bibliothèque nationale explique les spécificités de cette exposition :

« Ces livres ne sont pas protégés par le verre, ils ne sont pas dans les vitrines. Ils sont mis à la disposition des visiteurs à condition, bien sûr, que certaines mesures de sécurité soient observées. Cela veut dire que le visiteur peut prendre le livre dans ses mains, il peut soulever le livre qui pèse six kilogrammes, il peut le toucher, le feuilleter, il peut respirer l’atmosphère de l’époque où le livre a été créé. »

Photo: Eva Hodíková,  NK ČR
Quelques spécialistes seulement ont le droit de toucher les livres historiques authentiques qui doivent être protégés contre les changements de température, la sécheresse et l’humidité mais aussi contre les résidus de sueur, de graisse et de respiration humaines. Le directeur de la Bibliothèque nationale de Prague Tomáš Böhm rappelle que l’idée de la maison d’édition Tempus Libri de faire la copie du manuscrit du Codex de Vyšehrad exposé aujourd’hui au Klementinum, s’est d’abord heurtée à la réticence des conservateurs responsables de ce trésor historique :

« Quand la société Tempus Libri s’est adressée à nous pour la première fois, mes collègues du département des manuscrits anciens et des incunables se sont opposés à ce projet. Ils disaient que ce n’était pas possible à cause des mesures de sécurité qui protègent les vieux livres. Finalement nous avons trouvé un compromis et nous avons autorisé quatre spécialistes de la société Tempus Libri à entrer en contact avec les vieux livres pendant trois fois vingt minutes. Le reste du temps la version originale du Codex de Vyšehrad est déposé dans un coffre fort. »

Zdeněk Uhlíř,  photo: Jana Šustová
Le fac-similé du Codex de Vyšehrad est un des objets les plus précieux que le public peut voir et toucher dans le cadre de l’exposition de la Bibliothèque nationale. Selon le chef du Département des manuscrits anciens et des incunables de la Bibliothèque nationale Zdeněk Uhlíř, cet évangéliaire, c’est-à- dire le livre qui contient des textes d’Evangiles lus lors des célébrations liturgiques, est un monument historique qui illustre la naissance du royaume tchèque :

« L`importance du Codex de Vyšehrad réside dans le fait que c’est un des manuscrits les plus anciens qui aient été conservés intacts dans les pays de la couronne tchèque. Il date de la seconde moitié du XIe siècle et fait partie d’un ensemble de manuscrits conservés dans la bibliothèque du Chapitre de Prague, à Gnesne (Gniezno) et à Cracovie. Les livres figurant dans ce groupe ont été créés selon les principes de l’art d’enluminure allemand et, dans ce sens ils ne sont donc que d’une importance secondaire. Ils illustrent cependant l’essor de la civilisation et de la culture dans notre partie de l’Europe. Mais ce qui fait surtout l’importance du Codex de Vyšehrad, c’est qu’il peut être considéré comme un livre du couronnement parce qu’il a été créé à l’occasion du couronnement du premier roi tchèque. »

Zdeněk Uhlíř ajoute que c’était le duc Vratislav II de la dynastie des Přemyslides qui a obtenu en 1085 la couronne royale de l’empereur germanique Henri IV et est entré dans l’histoire sous le nom de Vratislav Ier. Cet honneur a été cependant limité à sa personne car son statut royal n’était pas encore héréditaire. Son couronnement n’en est pas moins un événement majeur dans l’histoire de l’Etat tchèque.

Photo: Eva Hodíková,  NK ČR
En réalisant les fac-similés des enluminures des livres historiques, les spécialistes cherchent à réduire au minimum la différence entre la réplique et l’original tout en observant de strictes mesures de sécurité pour protéger ces documents d’une valeur inestimable. Ils utilisent la méthode de la numérisation sans contact. La Bibliothèque nationale possède une technologie spéciale qui permet de créer des copies selon cette méthode qui protège les documents copiés. L’appareil doté d’un objectif spécial et d’une puce reproduit l’image point par point. Le scanning d’une page dure 30 à 40 minutes, selon son format, et tout le processus est réalisé dans une atmosphère lumineuse spéciale.

Outre le Codex de Vyšehrad, les visiteurs de l’exposition du Klementium peuvent voir et toucher d’autres livres d’une grande beauté dont certains sont d’origine française. Il s’agit notamment du Livre d’heures de Pierre de Rohan, Seigneur de Gié-sur-Seine (Horae Principii de Rohan) dont la version originale ornée de somptueuses enluminures a été créée vers l’an 1500. Le public peut admirer aussi la copie de l’Evangéliaire de Strahov créée vers 860 à Tours en France. Les images somptueuses qui ornent cette œuvre sont attribuées au célèbre enlumineur et copiste ottonien connu sous le nom du maître du Registre de Saint Grégoire (Maître du Registrum Gregorii). Tomáš Žilinčár de la maison d’édition Tempus Libri constate que la réalisation du fac-similé de cet évangéliaire a été particulièrement difficile :

« Le volume est décoré d’une riche ornementation sculptée, de statuettes en relief dorées, de cristaux taillés, de pierres précieuses, de moulages en argent massif. Reproduire tout cela est un processus coûteux et un travail très détaillé. Les graveurs doivent ciseler les moules et doivent aussi bien connaître la technique de la dorure. Quand le fac-similé est achevé, il est beau mais flambant neuf ce qui n’est pas souhaitable. Nous devons donc aussi maîtriser les techniques pour redonner aux fac-similés leur aspect historique, pour les patiner, c’est-à-dire les salir artificiellement pour leur donner la couleur naturelle que prennent les objets sous l’effet du temps. Chaque livre a quelque chose de particulier qui le rend exceptionnel. Mais je pense quand même que c’est le fac-similé de l’Evangéliaire de Strahov qui a été le plus difficile à réaliser. »

Photo: Eva Hodíková,  NK ČR
Les spécialistes de la maison d’édition Tempus Libri déploient donc tout leur savoir-faire pour rapprocher la copie de l’original. L’illusion qu’ils réussissent à créer est souvent quasi parfaite et celui qui feuillette ces répliques brillantes a parfois l’impression de retourner des siècles en arrière. Le directeur de la Bibliothèque nationale Tomáš Böhm, n’exclue pas que les visiteurs puissent avoir un jour la possibilité de comparer les copies aux livres originaux notamment en ce qui concerne le Codex de Vyšehrad :

« Il y a un an et demi un groupe de travail de la Bibliothèque nationale a entamé les travaux d’analyse de l’état de la version originale du Codex de Vyšehrad. Nous allons chercher à mettre le vieux manuscrit dans un état tel qu’il serait possible de l’exposer occasionnellement. »