Ludvík Kundera, un écrivain qui a su garder sa liberté intérieure

Ludvík Kundera, photo: Vejvančický, CC BY-SA 3.0

La famille Kundera a donné à la culture tchèque trois personnalités importantes - le pianiste et musicologue Ludvík Kundera (1891-1971), son fils Milan Kundera (1929), le célèbre romancier, et son neveu Ludvík Kundera (1920-2010). Ce dernier a profondément marqué la scène littéraire tchèque par sa poésie, ses pièces de théâtre, ses recherches littéraires et ses innombrables traductions. Ludvík Kundera est né le 22 mars 1920 donc il y a juste un siècle.

Ludvík Kundera, photo: Vejvančický, CC BY-SA 3.0

Les premières lectures

« Mes premières lectures ont été des récits de voyage. C'étaient de gros livres pleins de cartes géographiques. Entre 12 et 14 ans, je connaissais donc mieux, par exemple, le désert de Gobi ou les environs du lac Lob Nor que ma patrie tchèque. »

Ce souvenir d'enfance de Ludvík Kundera peut être considéré comme une chose qui a marqué toute son existence. Toute sa vie durant, il a été ouvert au monde, aux cultures et aux littératures d'autres peuples. L'écrivain Milan Uhde qui connaît bien sa vie et son œuvre, souligne cet aspect cosmopolite :

Milan Uhde, photo: Tomáš Vodňanský, ČRo
« Ludvík Kundera était une personnalité européenne. Si vous lisez sa postface pour la pièce 'Le Surmâle' d'Alfred Jarry, par exemple, vous devez constater que c'est une interprétation qui forcerait le respect dans les meilleures universités européennes. Pour moi, Ludvík Kundera a toujours été un Européen qui ne s'est jamais laissé limiter par les modèles tchèques. Il était toujours prêt à regarder loin, à chercher son inspiration au-delà des frontières. En cela, il nous a beaucoup aidé et nous en a imposé dans la période muselée des années 1950 et 1960. »

Ludvík Kundera est né à Brno, principale métropole de Moravie. Petit, il lit d'abord des récits de voyage mais bientôt il passe aux Aventures extraordinaires de Jules Verne. C'est un petit lecteur glouton qui dévore d'innombrables livres qui ne sont pas de son âge, entre autres de nombreux romans historiques d'Alois Jirásek et de Zikmund Winter.

Adepte de l'avant-garde surréaliste

Le groupe surréaliste Ra, photo: repro Ludvík Kundera, rukopisy knihy obrazy svědectví / Muzeum Brněnska, Památník písemnictví na Moravě
Mais c'est la découverte de la poésie, un événement majeur, qui changera sa vie. Il lit des poètes tchèques et slovaques, il admire infiniment le poète Vitězslav Nezval et devient adepte du surréalisme. Mais déjà la grande histoire commence à lui compliquer l'existence. Après l'occupation de son pays par les nazis en 1939, il est obligé d'interrompre ses études de tchèque et d'allemand à l'Université de Brno et de chercher à gagner sa vie. Il est tour à tour apprenti droguiste, dessinateur dans l'atelier d'un ingénieur, comptable dans une petite fabrique de meubles. Et en même temps, il écrit de la poésie surréaliste. C'est un hasard, la rencontre d'un jeune artiste chez un bouquiniste de Prague, qui lui permet finalement de pouvoir imprimer ses textes et de se joindre à l'avant-garde :

« Il s'est avéré que ce jeune artiste était un surréaliste. Il n'écrivait qu'avec de l'encre verte comme André Breton. Il s'appelait Ota Mizera et était à la fois peintre et poète. A l'époque, il a joué, je dirais, un rôle très important de rassembleur, et puis il a disparu. Il se proposait, à ce moment-là, de publier une espèce d'almanach surréaliste. Il n'était pas seul, il collaborait avec les peintres Josef Istler et Miroslava Miškovská et le poète Zdeněk Lorenc. Et il m'a invité à publier mes textes avec eux. Le recueil est vraiment sorti sous le titre 'Les poupées déchirées' au printemps 1942 mais il a été antidaté. Il a paru avec la date 1936 pour tromper la censure. »

Le Service du travail obligatoire

Ludvík Kundera, photo: Bundesarchiv_Bild_183-26681-0008, CC BY-SA 3.0
En 1943, Ludvík Kundera n'échappe pas au sort d'innombrables jeunes gens et jeunes filles tchèques réquisitionnés pour aller travailler en Allemagne dans le cadre du Service du travail obligatoire. Il vit et travaille dur pendant trois trimestres dans un camp à Spandau près de Berlin mais il finit par contracter la diphtérie et est renvoyé à Brno. Ce séjour à Spandau restera cependant une des grandes expériences de sa vie et lui inspirera plus tard sa première pièce de théâtre.

Au lendemain de la guerre, Ludvík Kundera achève ses études universitaires et se lance dans le journalisme et dans la création littéraire. Il est membre fondateur du groupe surréaliste Ra, il noue une amitié étroite avec le poète František Halas, il travaille dans plusieurs journaux et revues. L'envol de ce jeune homme doué se heurte cependant au régime totalitaire instauré en Tchécoslovaquie dès 1948 sous la tutelle de Moscou. Dans les années 1950, période de la terreur stalinienne, il se retire de la vie publique, et se consacre à la création littéraire et à la traduction.

Créer pour le théâtre

'Totální kuropění', photo: Dilia
En 1962, Ludvík Kundera commence à écrire pour le théâtre. D'abord il n'arrive pas à trouver le sujet de sa pièce. Finalement, il choisit un sujet autobiographique :

« J'ai parlé de ce manque de sujets, lors d'un de mes séjours en Allemagne, au poète Peter Huchel et le même jour je lui ai raconté mes aventures de la période où j'avais été obligé de travailler en Allemagne en 1943 dans le cadre du STO. Et Peter Huchel m'a dit: 'Tu te plains de manquer de sujet pour pouvoir écrire une pièce de théâtre. Le voilà ! »

La pièce évoquant cette période pénible de la vie de Ludvík Kundera porte le titre Totální kuropění et c'est une espèce de jeu de mots intraduisible que nous ne pourrions traduire que très librement Les réquisitionnés au chant du coq. La pièce dans laquelle il met en scène toute une pléiade de personnages hauts en couleur, ne manque ni d'originalité ni d'humour, et Ludvík Kundera se découvre un talent de dramaturge. Il écrira des pièces de théâtre, des pièces radiophoniques et des émissions dramatiques pour la télévision pratiquement pendant tout le reste de sa vie.

Les espoirs et les déceptions

Il ne quitte son isolement volontaire que vers la fin des années 1960 lorsqu'il occupe, pendant deux ans, le poste de principal conseiller dramaturgique du Théâtre d’État de Brno. Au début de la période de la normalisation, qui survient après l'occupation de la Tchécoslovaquie par l'armée soviétique, il donne cependant sa démission et choisit pour le reste de son existence la profession libre d'écrivain et de traducteur. Cette situation peu lucrative lui permet de conserver sa liberté intérieure.

Photo: Rovnost
Retiré avec sa femme dans la petite ville de Kunštát, il n'arrête pas de travailler et de créer une œuvre étonnante par sa qualité et son ampleur. C'est un écrivain et traducteur extrêmement fertile. Il écrit de nombreux recueils de poésie dans lesquels il abandonne progressivement l'imaginaire surréaliste pour parvenir à une vision du monde qui ne manque pas d'ironie, de scepticisme et d'esprit ludique. Dans ses poèmes, il réussit à faire coexister les éléments poétiques avec les éléments sobres, l'humour avec la gravité.

Parallèlement il s'adonne à la traduction. Il traduit des écrivains français, slovaques, serbes, croates mais c'est surtout la littérature allemande qui trouve en lui un traducteur et un interprète accomplis. C'est lui qui permet au lecteur tchèque de connaître entre autres la poésie expressionniste allemande ou l'ensemble de l’œuvre de Bertold Brecht. Il traduit de l'allemand vers le tchèque mais aussi du tchèque vers l'allemand et devient ainsi une sorte de médiateur entre les deux littératures.

La dernière étape

Ludvík Kundera, photo: Tomáš Vodňanský, ČRo
Ce n'est que la chute du régime communiste en 1989 qui permet finalement à cet exilé de Kunštát de publier ses propres œuvres et de donner des conférences dans les universités de Brno et de Prague. Il entretient aussi des relations amicales avec son célèbre cousin Milan établi depuis longtemps en France. C'est ce que confirme également l'écrivain Milan Uhde :

« La relation entre les deux cousins a été pleine de sympathie depuis le début où Ludvík, plus âgé, a introduit Milan, de neuf ans son cadet, dans le monde littéraire, jusqu'aux derniers mois et dernières semaines de la vie de Ludvík Kundera. »

Dans la dernière étape de sa vie Ludvík Kundera a vu se réaliser la majorité de ses projets littéraires. Il est mort en 2010, âgé de 90 ans, laissant une œuvre d'une rare intégrité et d'une rare valeur. Milan Uhde insiste sur une des qualités de son œuvre et de sa personnalité :

« Ludvík Kundera a été le fils de l'avant-garde. Il ne voulait jamais se répéter, c'était comme une loi pour lui. Il cherchait toujours à découvrir quelque chose, à trouver de nouvelles formulations, de nouvelles expressions, de nouvelles relations. Il était littéralement possédé par le désir d'être novateur. »