Mais qui sont donc les « Européens médians » ?

Photo: Commission européenne

Vingt-cinq ans après la chute du Rideau de fer, les mentalités européennes sont-elles vraiment sorties de la logique Est-Ouest ? Notre conception de soi et des autres est intimement liée aux mots que nous employons. Or, l’utilisation des termes « Europe de l’Est », « Europe centrale » ou encore « Europe du milieu », pour parler de cette zone située entre l’Allemagne et la Russie, ne semble plus correspondre à la réalité géopolitique actuelle. Quelles représentations ces termes véhiculent-ils et quel autre concept devrait-on plutôt utiliser ? Réponses avec Joanna Nowicki, membre d’un groupement de recherches universitaires qui se penche depuis peu sur l’activation du concept d’« Europe médiane ».

Photo: Commission européenne
Professeure à l’Université de Cergy-Pontoise et à l’IEP de Saint-Germain-en-Laye, Joanna Nowicki a présenté récemment au Collège des Bernardins à Paris une conférence intitulée « Comment voyons-nous les Centre-Européens et comment nous voient-ils ? ». Partant du fait que, du point de vue français notamment, les Centre-Européens sont souvent considérés comme des Européens de l’Est, Joanna Nowicki met tout d’abord en garde :

« Effectivement les Français ont tendance à voir les Centre-Européens à l’est, à l’est d’eux, ce qui est normal car on se situe toujours par rapport à soi. Mais la notion « de l’Est » est très blessante pour les Européens du Centre, car ils ne se voient pas du tout à l’est. Il faut comprendre que la connotation du mot « est » est extrêmement péjorative et a été notamment péjorative au moment de la Guerre froide puisqu’elle était vécue par les gens d’Europe centrale comme une manière de les voir en tant que périphérie de l’Union soviétique et une manière de les exclure de l’Europe. D’ailleurs le titre du roman de Cszeslaw Milosz « L’Europe familière », qui a été traduit par Gallimard en français par « L’Autre Europe », est tout à fait révélateur de la sensibilité française à l’époque de la Guerre froide : elle était autre ».

Joanna Nowicki, photo: Site officiel de l'université de Cergy-Pontoise
« Il y avait une asymétrie dans les sentiments : les Européens du Centre se sentaient très proches de la culture européenne, ils lisaient les auteurs français, anglais, ils apprenaient les langues d’Europe occidentale ou les possédaient par tradition familiale, – et l’inverse a cessé d’être vrai : on ne nous connaissait pas, on nous rendait rarement visite ou tout simplement cette méconnaissance faisait qu’on nous ignorait, ce qu’a très bien montré Kundera dans son fameux article « Un occident kidnappé ». On a disparu de la conscience des Européens. »

Voilà pourquoi, durant ces dernières décennies, il était plus juste de parler d’Europe centrale. Pourtant, vingt-cinq ans après la fin de la Guerre froide, ce concept même ne semble plus approprié au contexte géopolitique actuel.

« Habituellement on utilisait le terme d’Europe centrale pour désigner les trois royaumes historiques que sont la Pologne et la Lituanie historiques, la Bohême historique et l’Autriche-Hongrie. C’était beaucoup trop restrictif par rapport à tous les autres pays qu’on étudiait et qui concernent un territoire beaucoup plus vaste coincé entre l’Allemagne et la Russie. Certains utilisaient le terme « zone incertaine de pays entre l’Allemagne et la Russie » ou alors « continent imaginaire aux frontières incertaines entre l’Allemagne et la Russie. Et du coup, l’ambiguïté faisait qu’on ne savait pas exactement de quels pays on parlait, si on se situait dans l’histoire ou dans l’ère contemporaine, si on parlait de géopolitique ou de culture, et ces ambiguïtés d’ailleurs persistent. »

Pour illustrer ce caractère ambigu, elle-même d’origine polonaise, Joanna Nowicki nous donne l’exemple de son pays :

« Une partie de la Pologne a évolué sous l’influence de l’Empire russe, une autre partie a été rattachée à l’Empire austro-hongrois, et voilà les difficultés qui commencent. La Pologne est un cas d’école de toutes les influences possibles et de toute la diversité d’influences culturelles et politiques, qui se sont traduites au moment de la réunification de l’État en 1918 par des disparités de tout ordre. »

Il fallait donc trouver un autre concept pour parler de cette Europe énigmatique, un concept davantage adapté à sa réalité. C’est la vocation du groupement de recherches dont fait partie Joanna Nowicki. Créé en septembre 2013, ce groupe universitaire appelé « Connaissance de l’Europe médiane » positionne, sous la direction d'Antoine Marès, une centaine de spécialistes de l’Europe centrale et de l’Est pour tenter de redéfinir cette zone.

« Quand on voit ce qui la caractérise : ses frontières mouvantes, le flux, les influences extérieures fortes et l’absence d’expansion coloniale, tout cela fait qu’elle a une mentalité souple, ce qui peut lui permettre aujourd’hui d’avoir, peut-être, un ton commun d’entre-deux, d’intermédiaire, de médian en Europe.

« L’étude de l’Europe « médiane », l’idée d’inventer ou plutôt de réactiver ce concept de Braudel (apparu dans les années 1980), est de pouvoir montrer plusieurs possibilités d’influences riches, d’évoquer la notion non restrictive d’Europe centrale. Surtout, c’est un concept qui ne relève d’aucune géopolitique, ni de la géopolitique allemande, ni de la géopolitique russe, ce qui lui confère un caractère neutre. C’est un concept nouveau donc il permet de réfléchir sur cette zone de manière novatrice, et peut-être extérieure aux habitudes historiques et géopolitiques propres à ces pays. Enfin c’est un concept très différent du concept de « centre », qui trompe et qu’elle n’a finalement jamais été. Elle n’a jamais été non plus l’« Europe du milieu » comme certains ont voulu l’appeler. »

Mais alors : qui sont au juste les « Européens médians » ? Qu’est-ce qui les caractérise, si tant est qu’on puisse leur trouver un profil commun ?

« Je me situe dans le champ proche de l’anthropologie culturelle c’est-à-dire l'étude des mentalités qui sont forgées par le passé. Je crois qu’il y a des situations marquantes dans l’histoire qui ont forgé l’imaginaire collectif. Si on croit cela, on pense que ces grandes situations marquantes ont rapproché effectivement tous ces peuples de l’Europe médiane : les Tchèques, les Hongrois mais aussi les Slovènes, les Croates, en partie les Ukrainiens, les Lituaniens…

« Quelles sont ces traces ? Par exemple la conscience que les nations sont mortelles, contrairement aux Français qui pensent qu’ils sont éternels : tous ces peuples pensent qu’ils peuvent périr parce que l’expérience historique leur a montré le tragique de l’Histoire. Les grandes situations communes c’est aussi l’inauthenticité des frontières politiques ; un attachement beaucoup plus grand à la culture, aux nations et au peuple plutôt qu’aux États – ce qui est aussi une très grande différence avec la France ; une communauté de traditions, davantage littéraires, culturelles et linguistiques plutôt que politiques.

« On retrouve également chez ces peuples la notion de « petite nation », ce qui ne veut pas dire une nation qui n’est pas sûre d’elle. La « petite nation », forgée par Patočka, c’est une nation qui sait justement qu’elle est vulnérable et qu’elle doit être défendue. Ce qui a créé un sentiment très net d’un patriotisme souvent traité de nationalisme vu de l’extérieur, mais vu de l’intérieur c’est un attachement extrêmement virulent à la littérature nationale, par exemple, et à la langue nationale qu’on transmet de générations en générations. »

Comment ces pays, pour beaucoup membres de l’Union européenne, vivent-ils cette nouvelle appartenance communautaire ?

« Je pense que l’une des caractéristiques de ces pays est de lier l’identité nationale à l’identité européenne. On est Polonais, Tchèque ou Hongrois et, en même temps, on est Européen. Cela fait partie de l’éducation nationale. « Faire partie de l’Europe », qui était d’ailleurs un des slogans au moment où ces pays ont rejoint l’Union européenne, ne signifiait pas l’élargissement de l’Europe, mais la réunification européenne. Entrer dans l’Europe était quelque chose de normal ‒ c’était la situation précédente qui n’était pas normale, en tout cas pour une large part de l’intelligentsia et certainement pour les élites de ces pays. Maintenant, évidemment une fois dedans, il y a les débats propres aux pays démocratiques, les revendications normales de ces pays au sein de l’Union. »

Une spécialiste de la langue et de la littérature tchèques, Hana Jechova, a notamment parlé de « complexe de dépendance » pour désigner le fait que les Tchèques, notamment, ont longtemps eu tendance à attendre que l’extérieur apporte des solutions à leurs problèmes intérieurs. Nous avons demandé à Joanna Nowicki d’éclairer cette notion :

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« C’est une autre face de ce que Marcin Krol appelait « la norme européenne de bienséance ». Elle, elle montrait que cette norme était toujours l’Ouest et qu’il fallait se hisser au niveau des Occidentaux. Elle appelait cela « le complexe de dépendance », c’est-à-dire une façon de dénigrer tout ce qui à soi, ce qui était familier, centre-européens, pour vanter tout ce qui était parisien, londonien, allemand, tout ce qui était étranger. Je pense justement que les pays d’Europe centrale aujourd’hui, ou d’Europe médiane, sortent de ce complexe. On l’a bien vu dans le discours de Havel quand il est arrivé au pouvoir. Il a dit : « Maintenant nous n’avons rien à demander aux autres. Nous sommes nous-mêmes. »

Quant à l’avenir de ce concept d’« Europe médiane », Joanna Nowicki répond :

« À force de publier, de faire des colloques, de présenter une réflexion collective, cela va peut-être arriver jusqu’à Bruxelles. En tout cas, la réflexion vient de commencer et elle intéresse les gens, et le vocabulaire a changé, non pas en raison d’un caprice, mais parce que les réalités ne correspondent pas à ce que le monde représentait avant. Donc on cherche. On verra si les journalistes, l’opinion dominante ou la société civile nous suivent ou pas. »