Marcel Aymonin, une trajectoire franco-tchèque entre ombre et lumière

Le titre du dernier livre de l’historien français, spécialiste des pays tchèques, Antoine Marès, résume bien la complexité de son sujet : dans « Marcel Aymonin, une passion tchèque. Trajectoire déconcertante entre Dijon, Prague et Paris (1911-1984) » paru chez Eur’Orbem, il s’intéresse à une personnalité importante des relations franco-tchécoslovaques au XXe siècle, dont la vie et l’héritage n’est pas sans contradictions et zones d’ombre, tout en ayant sans conteste contribué à la médiation entre les deux pays. Une vie si complexe méritait bien une émission spéciale.

Antoine Marès | Photo: Anna Kubišta,  Radio Prague Int.

Antoine Marès, nous nous retrouvons pour parler d’une personnalité des relations franco-tchèques, Marcel Aymonin, que les francophones qui s’intéressent à la Tchéquie et à la littérature tchèque connaissent probablement – on y reviendra – puisque qu’il est le tout premier traducteur du roman La Plaisanterie de Milan Kundera. Mais on se rend compte à la lecture de la biographie que vous lui avez consacrée, que c’est un personnage qui traverse l’histoire des relations franco-tchèques au XXe siècle avec beaucoup de hauts et de bas. Qu’est-ce qui vous a amené à vous intéresser à Marcel Aymonin ?

« C’est la conjonction de plusieurs intérêts depuis très longtemps. J’ai commencé ma carrière d’historien par une biographie. Donc, la biographie me poursuit et j’y suis revenu avec Marcel Aymonin. Le deuxième élément, c’est que depuis le début de ce siècle et de ce millénaire, je m’intéresse beaucoup plus que je ne le faisais auparavant aux médiations et aux médiateurs. Et Marcel Aymonin, de ce point de vue, est particulièrement intéressant parce qu’il couvre une période de plusieurs décennies, d’une cinquantaine d’années. Donc, il a connu tous les retournements des relations franco-tchécoslovaques. Et puis, il y a eu des circonstances qui ont fait que j’ai été amené à m’intéresser à Marcel Aymonin à travers une conférence qui m’a été demandée sur le voyage du général Leclerc à Prague en juillet 1945. Et on m’avait demandé de commenter une photo sur laquelle se trouvait, entre autres, Marcel Aymonin. »

Photo repro: Antoine Marès,  'Marcel Aymonin,  une passion tchèque'/Eur’Orbem

Vous vous êtes demandé ce qu’il faisait là ?

« Je me suis demandé ce qu’il faisait là, mais très vite, j’ai su ce qu’il faisait là. A partir de cette conférence, j’ai voulu faire un article. Et cet article a très rapidement pris des formes qui n’étaient plus celles d’un article, mais celles d’un livre. Et j’ai eu la chance de retrouver les archives familiales de Marcel Aymonin, ce qui justifiait pleinement de s’engager sur la voie d’un livre. »

Des archives qui se trouvaient où exactement ? Dans les mains de qui ?

Photo repro: Antoine Marès,  'Marcel Aymonin,  une passion tchèque'/Eur’Orbem

« Des archives qui se trouvaient chez son fils. Mais ça a été une très longue enquête. J’ai eu l’impression par moments d’être un véritable Sherlock Holmes et en même temps un docteur Watson. Et notamment, pour retrouver la piste de ses enfants. Marcel Aymonin avait eu une fille née en 1950 et un fils né en 1965. Donc c’est par le biais de sa fille, qui avait été d’ailleurs une de mes élèves aux Langues O très anciennement. »

Sans que vous le sachiez à l’époque ?

« Sans que je le sache à l’époque, effectivement. J’avais remarqué que j’avais une élève qui s’appelait Aymonin. Je pensais que c’était une parente. Je ne connaissais pas l’existence de cette fille. »

Un jeune Français « patriote masarykien »

Marcel Aymonin est à la fois un personnage marquant des relations franco-chécoslovaques au XXe siècle, mais finalement qui échappe un petit peu à celui qui veut s’y intéresser. Revenons au tout début, parce que Marcel Aymonin est d’abord lié à une ville. Cette ville, c’est Dijon, puisqu’il fait une partie de ses études au lycée Carnot. Tous les gens qui connaissent un peu les relations franco-tchécoslovaques savent que le lycée Carnot, c’est cet établissement qui a accueilli et qui accueille toujours les sections tchèques – tchécoslovaques autrefois. C’est très important pour lui, car c’est cela qui détermine d’une certaine manière le reste de sa vie.

Photo repro: Antoine Marès,  'Marcel Aymonin,  une passion tchèque'/Eur’Orbem

« Absolument. Il faut rappeler qu’il est né en 1911. Il arrive au lycée Carnot vers 1920 à peu près. Il a neuf ans à ce moment-là. Et c’est le moment précis où sont créées les sections tchécoslovaques. En France, ça commence par Dijon, par Carnot. Ce jeune adolescent qui est en pension – ses parents habitent à Lure – va se lier d’une amitié absolument très forte avec des jeunes Tchèques, d’une part, et d’autre part, très vite, cette amitié va se transformer en prise de contact avec leur famille. Il va venir très tôt, à partir de l’âge de 15 ans en Tchécoslovaquie, chez les parents de ses amis, qui eux-mêmes ont des liens très forts avec sa propre famille. C’est comme ça que va naître, en quelque sorte, sa passion tchèque. C’est d’ailleurs le sous-titre du livre. Une passion qui va être nourrie par toutes sortes d’éléments. D’une part, par son impétence pour l’étude de la langue, parce qu’il va apprendre le tchèque au lycée Carnot. Et parfaitement puisqu’il le parlera absolument sans accent, ce qui est assez rare pour les Français. D’autre part, il va être très touché par la figure de Jan Hus qui va le frapper et qui va le nourrir. Très vite, il devient une sorte de patriote masarykien, ce qui va se traduire par ses premiers travaux quand il viendra à Prague. »

Avant 1938, avant les accords de Munich, que fait Marcel Aymonin ? Il s’intègre dans cette société tchécoslovaque ou dans ces milieux tchécoslovaques francophiles ?

Photo repro: Antoine Marès,  'Marcel Aymonin,  une passion tchèque'/Eur’Orbem

« Absolument. Dès qu’il a passé sa licence de philosophie, en 1933, il se précipite à Prague où il se propose comme enseignant de français et de philosophie au lycée français. Il va exercer ces fonctions pendant six ans, de 1933 à 1939, parce qu’il va rester au-delà de Munich. Et sur cette période, ce qu’il faut dire, c’est qu’il est des Français qui sont vraiment choqués - plus que choqués, bouleversés par les accords de Munich. Et ça aura certainement une incidence très forte sur les choix qu’il fera après la guerre. »

Il connaît, d’ailleurs des gens comme le général Faucher, par exemple, qui est le chef de la mission militaire tchécoslovaque, qui a protesté contre les accords de Munich.

« Absolument, et il maintiendra ce lien jusqu’en 1945 puisqu’il sera le secrétaire général de l’association que fondera le général Faucher au lendemain de la guerre. »

La guerre éclate. Que fait Marcel Aymonin à ce moment-là ? Il ne reste pas en Tchécoslovaquie…

« Non, il est obligé de quitter la Tchécoslovaquie à la fin du mois d’août 1939. »

À cause de la mobilisation, il est obligé de rentrer ?

Photo repro: Antoine Marès,  'Marcel Aymonin,  une passion tchèque'/Eur’Orbem

« Voilà, il est obligé de rentrer, et il est mobilisé comme interprète. Il va donc avoir des contacts avec l’armée tchécoslovaque en France, qui est créée à partir de septembre 1939 par Štefan Osuský. Ensuite, il est démobilisé, et il se retrouve à Clermont-Ferrand, où il va être chargé des enseignements à distance. Il est le secrétaire général de cette structure. Il va passer la guerre à Clermont-Ferrand, en ayant des liens avec un certain nombre de résistants. Ce n’est pas la résistance communiste, mais plutôt des résistants qui sont proches du général de Gaulle. Et c’est ce qui va expliquer qu’il devienne membre du cabinet du ministre de l’Éducation nationale, en automne 1944. »

Le général Leclerc à Prague en 1945

Après la guerre et la victoire des Alliés, il relance ses contacts via le général Faucher, mais aussi d’autres personnalités, comme Julien Flipo, qui avait également exercé dans le cadre de la mission militaire française en Tchécoslovaquie. Et Marcel Aymonin se retrouve à accompagner le général Leclerc à Prague en juillet  1945. Quel est l’objectif de cette visite qui est quand même celle d’un très haut gradé français, auréolé de la victoire ? Et quel est le rôle de Marcel Aymonin, à ce moment-là ? De nouveau celle d’un passeur ?

« C’est au titre de ses fonctions au sein du cabinet du ministre de l’Education nationale qu’il vient à Prague, en juillet 1945. Et il accompagne celui qu’on qualifie parfois de 'pape de la slavistique française', André Mazon. Et c’est avec lui qu’il va renégocier, avec le ministre de l’Éducation nationale, avec d’autres personnalités de l’Université Charles, la reprise des liens entre la France et la Tchécoslovaquie. Il va profiter de cette situation particulière de membre du cabinet du ministre, et aussi de cet accompagnement du général Leclerc à Prague pour préparer sa venue comme directeur de l’Institut français de Prague. »

Photo repro: Antoine Marès,  'Marcel Aymonin,  une passion tchèque'/Eur’Orbem

Quelle est l’ambition, à ce moment-là, de la France par rapport à la Tchécoslovaquie ? Après la Première Guerre mondiale, la France a joué un grand rôle dans la création de la Tchécoslovaquie, et dans le fait d’aider cette Tchécoslovaquie à devenir cette démocratie qu’on connaît bien pendant la Première République tchécoslovaque, en ayant une mission militaire pour former son armée, en promouvant des échanges culturels entre les deux pays. Sauf qu’entre-temps, il y a eu les accords de Munich, quand même considérés comme une forme de trahison, par beaucoup de Tchécoslovaques, même si beaucoup d’entre eux ont fui en France après 1939. Donc quel est le but de la France après 1945 ? Est-ce qu’ils veulent revenir à cet état d’avant les accords de Munich dans les relations entre les deux pays ?

Le général De Gaulle inspecte les marins du destroyer Léopard de France libre à Greenock,  juin 1942 | Photo: Imperial War Museums/Wikimedia Commons,  public domain

« Oui. Dans un premier temps, c’est le cas. Il faut souligner d’ailleurs que la France du général de Gaulle a dénoncé les accords de Munich dès 1942, puis à nouveau en 1944. C’est une dénonciation totale des accords de Munich, depuis leur début. Alors c’est vrai qu’il y a ce courant qui vise à restaurer les relations, mais il y a un autre courant en France qui est aussi fort, qui se méfie d’engagements qu’on ne pourrait pas tenir. Cela va déboucher d’ailleurs – avec le durcissement des rapports Est-Ouest – sur l’échec du projet de traité franco-tchécoslovaque qui est envisagé à partir de 1946, mais qui se heurte à l’hostilité de Staline dès juillet 1947, et qui ensuite n’aboutira pas, étant donné l’évolution interne de la Tchécoslovaquie qui aboutit aux événements de l’automne 1947 en Slovaquie où les communistes s’emparent du pouvoir, puis ensuite de février 1948 où le Coup de Prague fait que les relations ne sont plus possibles. »

Des institutions comme l’Institut français sont aussi un vecteur politique. Ce n’est pas seulement une institution culturelle ou d’enseignement. Quel est le rôle à ce moment-là de Marcel Aymonin en tant que directeur et comment se retrouve-t-il à gérer finalement un personnel assez divers en termes d’affiliations politiques ? Il y a des Tchécoslovaques, dans son personnel, des démocrates aussi qui ne sont pas forcément ravis du changement politique qui se profile. Comment est-ce qu’il navigue dans ces eaux troubles à ce moment-là ?

« Marcel Aymonin va en fait se calquer sur l’évolution intérieure tchécoslovaque. Pourtant il faut dire qu’au départ, ce n’est pas un communiste. C’est frappant d’ailleurs. »

Vous rappeliez qu’il était très inspiré par les idées de Masaryk…

« Bien sûr. C’est quelqu’un qui est proche des socialistes nationaux, le parti de Beneš, qui est proche de Hubert Ripka - d’ailleurs Noémi Schlochow-Ripka enseigne à l’Institut français de Prague à ce moment-là. Mais il va y avoir une division au fur et à mesure qu’on évolue vers une prise de pouvoir des communistes en Tchécoslovaquie. Le personnel se scinde. Il y a ceux qui accompagnent le mouvement, bien sûr des communistes, parce qu’il y en a un certain nombre au sein de l’Institut, du Lycée français – et d’autres qui, au contraire, résistent. Et notamment celui qui est le personnage le plus important après Marcel Aymonin, Marcel Girard qui lui succèdera, qui est beaucoup plus proche par exemple de Jan Patočka et de quelques autres qui redoutent l’avenir du Parti communiste tchécoslovaque au pouvoir. Marcel Aymonin nie à partir de février 1948 le danger que pourrait constituer le Coup de Prague et ses suites pour les relations franco-tchécoslovaques. Et il le nie, je pense, de bonne foi dans un premier temps. Il est devenu non seulement directeur de l’Institut français mais également attaché culturel à l’époque, ce qui correspondait au titre de conseiller culturel aujourd’hui. C’est ainsi que les choses vont se présenter jusqu’à la fin de l’année 1949. Mais ce n’est pas pour des raisons politiques qu’il devra à ce moment-là quitter Prague. »

Vous dites que Marcel Aymonin nie les conséquences que ce changement politique va avoir sur les relations franco-tchécoslovaques. Lui qui est si attaché aux Tchécoslovaques, est-ce que, d’une certaine façon, il ne nie pas aussi les conséquences directes que ce changement politique a sur cette population ? C’est-à-dire, est-ce qu’il va être aveugle à ce qui se passe, aux purges, aux gens qui sont envoyés en prison, qui sont condamnés dans le cadre de procès staliniens quelques années plus tard ?

Photo repro: Antoine Marès,  'Marcel Aymonin,  une passion tchèque'/Eur’Orbem

« Oui, ça c’est ce qu’on peut constater à travers les sources. Mais bien sûr, l’historien ne peut pas sonder les cœurs, surtout à tant d’années de distance. Je pense que Marcel Aymonin est un personnage qui peu à peu, pour des raisons très diverses d’ailleurs, s’est rallié complètement au régime communiste. Pour moi, cela relève de la croyance, de la foi, comme ça a été très souvent le cas, qu’on peut expliquer, qu’on peut analyser bien sûr, plus en détail. Je crois que chez lui, l’anticolonialisme a joué un rôle très important. Et puis, je pense qu’il s’est tchécoslovaquisé, c’est-à-dire qu’il a perdu le contact avec la société française. Et cette tchécoslovaquisation est quelque chose de très fort et de permanent chez lui. »

Recruté par la police d’Etat communiste

Comment ce ralliement se manifeste-t-il concrètement ?

« Très concrètement, je crois qu’il faut parler de circonstances personnelles. Il rencontre une jeune femme qui s’appelle Yvette Le Floch. »

Il faut dire qu’il a été marié auparavant.

Photo repro: Antoine Marès,  'Marcel Aymonin,  une passion tchèque'/Eur’Orbem

« Oui, il a été marié deux fois, déjà. C’est sa troisième compagne durable, je dirais. Yvette Le Floch est une jeune femme qui a terminé ses études de dentiste à Prague et qui n’exercera d’ailleurs jamais dans cette discipline, qui est une jeune femme très intelligente, très engagée politiquement aussi. Je pense qu’elle a eu un effet d’entraînement très fort. Pour répondre très précisément à votre question, en décembre 1949, alors qu’il sait qu’il ne va pas pouvoir rester à Prague, il est envoyé diriger l’Institut français de Sofia, en Bulgarie. Il adhère au Parti communiste français et d’autre part, il est recruté comme agent par la StB. »

Sous le pseudonyme de Očko…

« Sous le pseudonyme de Očko. Očko et sa femme sous le pseudonyme de Očková. »

Cette collaboration avec la StB va durer combien de temps ? Comment se manifeste-t-elle ? Avez-vous pu retrouver des détails dans les archives ?

« Malheureusement, le dossier de la StB concernant Marcel Aymonin a été détruit. Mais par recoupement, et notamment par le dossier de sa compagne, Yvette Le Floch, on retrouve beaucoup d’indications. Comme toujours, il faut se méfier des appartenances à la StB qui couvrent des choses parfois anodines, parfois qui ne couvrent rien. Beaucoup de personnes qui sont déclarées collaborateurs secrets n’ont pas été des collaborateurs. Il faut regarder le contenu des dossiers. Il semble, d’après ce que j’ai vu, d’après les recoupements que j’ai pu faire, qu’il ait donné surtout des renseignements sur la Radio tchécoslovaque. Mais je n’ai rien retrouvé de concret sur cette collaboration. En tout cas, cette collaboration, elle se dissout complètement à la fin des années 1950. Je dirais qu’il n’y a plus de traces et le lien sera défait au début des années 1960. »

Vous disiez qu’il est envoyé à Sofia pour diriger l’Institut français là-bas. Pourquoi est-ce qu’il est envoyé en Bulgarie ?

Photo repro: Antoine Marès,  'Marcel Aymonin,  une passion tchèque'/Eur’Orbem

« Il est envoyé à Sofia pour l’éloigner de Prague, tout d’abord, à la suite du scandale qu’a provoqué sa liaison. Un scandale excité, en quelque sorte, par son épouse légitime. Donc, on a préféré l’éloigner. »

Rappelons très rapidement que son épouse refuse le divorce. Ça va durer des années et ce sera finalement acté, trente ans plus tard. Il y a une forme de puritanisme aussi de la société tchécoslovaque communiste et de l’époque, et il a une situation personnelle compliquée…

« Absolument. En fait, c’est un garage car l’Institut français de Sofia ferme quelques mois après son arrivée. Donc, il va liquider l’Institut français de Sofia et, à sa grande déception, on ne lui propose pas un autre poste. »

Que fait-il après ?

« Son destin, ça aurait été de revenir en France et d’enseigner dans un collège ou un lycée la philosophie. Ce qu’il n’envisage pas, d’une part, parce qu’il est extrêmement attaché à Prague et, deuxièmement, parce que ce serait un déclin de son statut. Il travaille quelques mois à la Radio tchécoslovaque, à la section française. »

Il travaille pour ce qui est l’ancêtre de Radio Prague Int. à l’époque, mais dans une autre ambiance…

« C’est ça. Mais il n’y reste que quelques mois et il est recruté comme lecteur. Il devient assez rapidement maître assistant à la faculté de lettres de l’Université Charles où il enseigne une dizaine d’années, jusqu’en 1961. Et là, un nouvel événement personnel se produit. Il entame une liaison avec une de ses étudiantes qui est là, qui sera sa femme par la suite, sa dernière épouse. C’est là qu’on peut parler de puritanisme puisque la section de romanistique décide qu’on ne peut plus lui confier un enseignement où il sera en contact avec des jeunes filles. Son contrat n’est pas renouvelé. Pendant un an, jusqu’en 1962, il va vivre de traductions essentiellement et de cours de français. Il part à ce moment-là en Algérie où il va fonder à l’Université d’Alger, entre 1962 et 1967, un petit institut d’études slaves qu’il animera, avec l’aide de son épouse et de quelques autres enseignants. »

Le tournant de 1951 : la demande d’asile politique

Est-ce qu’il retournera en Tchécoslovaquie plus tard ?

Photo repro: Antoine Marès,  'Marcel Aymonin,  une passion tchèque'/Eur’Orbem

« Oui, il y retournera. Mais nous avons oublié une étape importante qui est 1951. Quand il revient de Sofia, on le perd de vue pendant quelques semaines. Et c’est là que se passe cet événement médiatique qui a tellement concentré d’hostilité contre lui. Le 27 avril, il fait sa fameuse conférence de presse, où d’une part, il dénonce les institutions culturelles françaises comme des institutions d’espionnage. Il désigne un certain nombre de personnes, très vraisemblablement, en accord avec les services secrets tchécoslovaques. Et d’autre part, chose étonnante, à l’époque, il demande l’asile politique en Tchécoslovaquie, d’où son séjour jusqu’en 1962. Pour revenir à la fin de la période algérienne, visiblement, à partir de 1965, il envisage un retour en France. Un retour qui n’est pas forcément facile, parce qu’il y a des traces de ses engagements de 1951. »

A commencer par cette demande d’asile politique…

« Absolument. Et finalement, son dossier est arrangé, vraisemblablement, par un ami juriste. Aymonin s’installe en France, où là, commence pour lui, une autre carrière, où dans le prolongement de son séjour algérien, il va enseigner le tchèque à l’université de Vincennes qui a été récemment créée, et puis également à l’université de Nanterre. »

Photo repro: Antoine Marès,  'Marcel Aymonin,  une passion tchèque'/Eur’Orbem

La Plaisanterie de Milan Kundera, roman célébré et traduction reniée

Et puis, il va aussi beaucoup traduire. Ce qui est évidemment très paradoxal dans cette personne qui a fait allégeance au régime communiste, c’est qu’il se retrouve à traduire des gens comme Václav Havel. Evidemment, vous accordez un chapitre très détaillé sur une traduction en particulier, puisqu’elle est liée au nom de Milan Kundera : Marcel Aymonin est en effet le premier traducteur de La Plaisanterie. C’est cette traduction qui rend célèbre Kundera en France, en plus du fait que la sortie coïncide avec le contexte du Printemps de Prague et de l’invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes soviétiques. Il y a donc vraiment un contexte assez incroyable autour de ce texte, qui sera révisé par Kundera plus tard, parce qu’il est insatisfait par cette traduction. On découvre aussi dans ce chapitre que Kundera et Aymonin se connaissaient auparavant en Tchécoslovaquie. Peut-on revenir, sur cet épisode en particulier, qui est vraiment passionnant dans votre livre ?

'Milan Kundera : De la Plaisanterie à l’Insignifiance' | Photo: ČT

« Vous avez raison de rappeler que Kundera et Aymonin se connaissaient depuis le début des années 1960. Il y a dans les archives familiales des lettres de Milan Kundera à Marcel Aymonin, où ils se tutoient déjà. Et quand Milan Kundera apprend que Marcel Aymonin va traduire La Plaisanterie, il en est très content, il le remercie. Il ne faut pas oublier que la réputation de Marcel Aymonin comme traducteur est une réputation très bien établie à Prague. Il a même un prix de la traduction en 1968, qui est signé par Jaroslav Seifert, futur Prix Nobel de littérature en 1984. Donc c’est tout à fait légitime de lui confier cette traduction. Le problème de cette traduction, c’est qu’il s’agit d’une traduction qu’on peut qualifier de fleurie. Pour faire passer un certain nombre de choses, les traducteurs n’hésitent pas à introduire des métaphores, etc. Une tradition assez française… »

Avec une tendance à enjoliver un peu…

« A enjoliver un petit peu, mais avec une connaissance parfaite de la langue chez Marcel Aymonin. En revenant un peu en arrière, cette passion de la traduction chez lui remonte très loin, parce qu’il avait déjà traduit, quand il était à Prague lors de son premier séjour, un certain nombre de choses. En particulier, la pièce de Karel Čapek, Matka (La Mère) qu’il avait traduite pour sa mise en scène à Paris par Luc Durtain. Donc, il se met à traduire le texte de Kundera à partir de 1967-1968, parce qu’il n’a pas tout de suite le manuscrit. Le manuscrit lui est transmis par Amber Boussouglou, qui était une journaliste célèbre du Monde, et une amie aussi de Kundera. Donc, il reçoit le manuscrit, le traduit, et ce texte va être préfacé par Louis Aragon. »

C’est le fameux « Biafra de l’esprit »...

« Absolument. »

Une préface qui va donner une teinte et un sens totalement différents au texte, en plus de la traduction enjolivée…

« Qui va donner une teinte politique, mais qui va assurer le succès de l’ouvrage. Je dirais que l’introduction d’Aragon, la traduction de Marcel Aymonin, vont faire de cet ouvrage un best-seller. »

Cette édition assure la réputation de Milan Kundera en France.

'Milan Kundera : De la Plaisanterie à l’Insignifiance' | Photo: ČT

« Oui, et je dois dire, personnellement, que quand j’avais 17 ans, c’est le premier livre de littérature tchèque que j’ai lu, et j’ai été totalement enthousiasmé par ce texte. Ça m’a ouvert des perspectives. Et donc, il faut attendre 1979-1980, pour que Kundera, qui est arrivé en France en 1975, se rende compte de la nature de cette traduction. C’est un moment où, je pense, il se lance dans le contrôle de l’ouvrage, d’une part, et, d’autre part, où il veut se détacher de ce lien qui a pu exister, de cette aura politico-littéraire, qui était celle de 1968. D’ailleurs, Kundera l’a toujours dit : ‘je ne suis pas un dissident’. Mais on ne voulait pas l’entendre. »

En tout cas, en France, on ne voulait pas l’entendre.

« En effet et il était clair que Kundera, c’était une victime du régime. »

Possiblement, on ne veut pas l’entendre encore aujourd’hui. C’est un malentendu qui perdure depuis cette époque-là.

« Vous avez entièrement raison. Et du coup, commence le processus de révision, qui se fera en deux phases. Une première phase en 1980, avec quelqu’un qui n’a rien à voir avec le monde tchèque, qui est un surréaliste et qui s’appelle Claude Courtot, et une deuxième révision qui aura lieu en 1985. Je dois dire que la dénonciation de la traduction de Marcel Aymonin en 1980 a été un coup fatal pour lui. Il ne s’en est pas remis. Il a eu immédiatement un infarctus et il est allé d’infarctus en infarctus avant de mourir en 1984. »

Chez ce personnage aux multiples facettes, il y a quand même cette constante : c’est cet amour pour la langue tchèque, pour la Tchécoslovaquie, pour les Tchèques et les Slovaques. Qu’avez-vous retiré personnellement de cette plongée dans cette vie  vie si diverse et si paradoxale ?

« D’abord, c’est le constat d’une ambition, d’une ambition contrariée, celle d’être un médiateur privilégié. Il y en a d’autres, mais c’est vrai que sa trajectoire est extrêmement romanesque. D’ailleurs, à un moment, je me suis posé la question d’écrire une biographie scientifique, historique, ou d’écrire un roman, parce que le personnage s’y prête. En ce qui concerne Marcel Aymonin et son parcours, je crois que le rôle des femmes a été absolument fondamental : en particulier celui d’Yvette Le Floch, qui a eu une influence très importante pour lui. C’est un personnage qui mériterait, d’ailleurs, d’être étudié plus avant. Mais je crois que les sources sont très maigres la concernant. Mais c’est vrai qu’elle est en arrière-plan de la période cruciale autour de 1948. C’est une période clé dans la vie de Marcel Aymonin. Enfin, pour moi, c’était aussi une façon de mettre au premier plan un personnage, un médiateur, qui n’est pas une grande figure, mais à travers laquelle on peut voir se dessiner toute l’histoire des relations franco-tchécoslovaques sur plus de 50 ans. Pour finir, je dirais que ce travail m’a renvoyé à ma trajectoire parce que moi aussi, j’étais fasciné par Jan Hus, j’ai séjourné à Prague quand j’étais directeur du Cefres de 1998 à 2001. Moi aussi, j’ai eu le sentiment que mon identité changeait au contact de la culture tchèque. Moi aussi, je me suis voulu médiateur. Donc, il y avait une sorte d’écho dans ce projet. »