Mobilisation de la société civile et coopération des journalistes : les leçons de l’assassinat de Ján Kuciak

Ján Kuciak et Martina Kušnírová

Le 21 février 2018, le journaliste slovaque Ján Kuciak était tué par balles avec sa compagne Martina Kušnírová. Un événement qui a secoué la société slovaque de l’époque et qui a eu un écho important en Tchéquie voisine, où la journaliste d’investigation Pavla Holcová coopérait avec son jeune collègue. Jeudi soir, à Brno, l’association slovaque Brnenská kaviareň organisait un débat à l’occasion de ce triste anniversaire. Parmi les intervenants, Dávid Pásztor, journaliste pour le site tchèque Investigace, fondé par Pavla Holcová, et organisateur de différentes manifestations à Brno après l’assassinat de Ján Kuciak.

Dávid Pásztor, cela fait huit ans depuis l’assassinat de Ján Kuciak et de sa fiancée Martina Kušnírová. À l’époque vous vous étiez étudiant en journalisme ici à Brno. Dans quelle mesure cet assassinat a eu un impact sur vous, sur les étudiants, et sur la façon dont vous envisagiez le journalisme.

« Déjà avant ce meurtre, je voulais être journaliste d’investigation. Donc ça n’a pas eu sur moi d’impact ou d’effet qui m’aurait conduit à faire autre chose. C’est même plutôt au contraire : ça m’a conforté dans l’idée que j’avais choisi la bonne voie et la bonne carrière professionnelle. Le fait que quelqu’un ait essayé de faire taire un journaliste, pour moi, ça signifiait justement que je devais m’engager encore davantage dans cette voie, afin de pas être réduits au silence. »

Dávid Pásztor | Photo: Anna Kubišta,  Radio Prague Int.

A l’époque, vous avez fait partie des principaux organisateurs, ici à Brno, de rassemblements en mémoire de Ján Kuciak et Martina Kušnírová. C’était important pour vous de vous engager pas seulement en tant que journaliste mais aussi en tant que citoyen ?

« Oui, pour moi c’était un devoir civique. Quand j’ai eu l’opportunité d’animer puis d’organiser ces manifestations à plus grande échelle, je me suis dit que c’était juste et nécessaire. J’étais journaliste débutant à l’époque, et toute cette situation me mettait terriblement en colère. La réaction des responsables politiques en Slovaquie me mettait terriblement en colère. Le fait que quelqu’un ait pu penser qu’un meurtre résoudrait ses problèmes me révoltait profondément. Nous avons fait cela pendant trois ou quatre ans, et c’était intense et nécessaire. »

Cet assassinat a eu un énorme impact en Slovaquie à l’époque. Il a conduit à la démission du gouvernement de Robert Fico qui depuis, est revenu au pouvoir. Il a eu aussi une résonnance importante ici en Tchéquie. Mais quel impact a-t-il eu sur le journalisme en Slovaquie – et sur les médias tchèques ?

Robert Fico dans le documentaire 'Kuciak : Le meurtre d'un journaliste' | Photo: Film Servis Festival Karlovy Vary

« En Slovaquie, cela a évidemment eu un impact plus important. Ce que j’ai perçu le plus à l’époque, c’est que les journalistes ont vraiment commencé à se rassembler, à collaborer davantage, et à considérer la situation de manière beaucoup plus sérieuse. Ils ont commencé à comprendre que seule la coopération pouvait aider. En Tchéquie, l’impact m’a semblé différent : j’ai surtout ressenti un choc, une stupeur face au fait que quelque chose comme ça puisse arriver. Tout à coup, la sécurité des journalistes est devenue un sujet central du débat public. C’est devenu une question à laquelle, jusque-là, personne ne réfléchissait vraiment. On se disait : ‘Je travaille sur un sujet, qu’est-ce qui pourrait m’arriver de pire ? Qu’on m’envoie une lettre ou qu’on écrive un commentaire.’ Et soudain, ils ont pris conscience que la question de la sécurité était bien réelle. En revanche, je regrette qu’en Tchéquie, l’impact n’ait pas été celui d’une plus grande coopération entre journalistes pour créer des collaborations plus fortes et partager les informations. On continue à jouer à une logique du chacun pour soi et cela ne change que très lentement en Tchéquie. »

Aujourd’hui, vous travaillez pour le site Investigace.cz qui a été fondé par Pavla Holcová, une grande journaliste d’investigation tchèque qui collaborait avec Ján Kuciak au moment de son assassinat. Qu’est-ce que cela représente pour vous de travailler pour ce média ?

« C’était un rêve, et je le considère comme un rêve accompli. J’ai toujours voulu être journaliste d’investigation, et même quand je travaillais dans d’autres rédactions, je me suis formé moi-même au travail OSINT (sources ouvertes, ndlr). J’ai appris par moi-même différentes méthodes et procédures. J’admirais aussi le travail de Pavla Holcová, notamment parce qu’elle était cette figure centrale autour de laquelle s’est construite l’investigation en Tchéquie sur les grandes affaires. Elle a été l’une de celles qui ont contribué à révéler les Pandora Papers et les Panama Papers. Je l’admirais aussi pour cela et je me disais que j’aimerais un jour travailler avec elle. L’an dernier, l’opportunité s’est présentée : j’ai été invité à un entretien et ils ont décidé de me prendre. Je suis donc très heureux : d’une part parce que j’ai enfin réussi à réaliser ce que je voulais, et d’autre part parce qu’ils ont une bonne expérience avec moi, que je réponds à leurs attentes. C’est en quelque sorte un objectif professionnel que j’ai toujours voulu atteindre. »

Pavla Holcová | Photo : Pavel Vondra,  ČRo

Au début de cette année a débuté un nouveau – et troisième – procès avec le commanditaire présumé de l’assassinat de Ján Kuciak. Qu’en attendez-vous ?

Troisième jour du procès contre Marián Kočner et ses complices dans l'affaire du meurtre du journaliste Ján Kuciak et de sa fiancée Martina Kušnírová. Sur la photo,  l'accusé Marián Kočner. Bratislava,  13 février 2026 | Photo: Matej Kalina,  News and Media/Profimedia

« Une part de moi attend encore ce que nous réclamions déjà en 2018, lorsque nous avons commencé à organiser ces manifestations et ces rassemblements : la condamnation non seulement des meurtriers, mais aussi des commanditaires. Si l’on regarde les résultats des procédures judiciaires jusqu’à présent, nous ne savons toujours pas avec certitude qui a commandité le meurtre. Ce n’est toujours pas définitivement établi. Donc j’espère qu’au moins cela pourra être clarifié et tranché. Et puis il y a une autre part de moi qui espère que ceux qui envisageraient de répéter quelque chose de similaire verront que ça n’en vaut pas la peine, qu’ils comprendront que la bataille ne se jouera pas seulement devant les tribunaux, mais aussi dans le fait que les journalistes s’uniront et concentreront leur travail précisément sur eux. Il faut que ce soit aussi un message adressé à ces milieux qui pourraient être tentés par ce genre de méthodes : si quelqu’un est condamné en tant que commanditaire, cela montre clairement que cela ne vaut pas la peine d’essayer de recommencer. »

Vous êtes un journaliste slovaque qui travaille en Tchéquie. Quelle leçon la Tchéquie et les journalistes tchèques peuvent tirer de ce qui s’est passé en Slovaquie, de la situation politique et générale de la société chez ce voisin ?

La manifestation sur la place de la Vieille-Ville et sur la place Venceslas à Prague pour soutenir le président Petr Pavel | Photo: Martina Schneibergová,  Radio Prague Int.

« Je ne veux pas vraiment donner de leçons, mais j’ai déjà évoqué en partie la question de la coopération entre les médias, la collaboration entre rédactions et entre journalistes, le partage des informations. À mon avis, c’est essentiel et c’est quelque chose qui pourrait beaucoup mieux fonctionner dans les médias tchèques. Deuxièmement, les Tchèques ont tiré une leçon de ce qui s’est passé en Slovaquie : lorsque les gens descendent dans la rue, les responsables politiques ont peur. On le voit encore aujourd’hui : même le Premier ministre actuel en Tchéquie n’est pas tout à fait à l’aise lorsque 80 000 ou 90 000 personnes manifestent dans les rues, et il ne lui est pas agréable non plus de savoir qu’une manifestation est prévue en mars, où l’on parle de 200 000 à 300 000 participants. Je pense que c’est aussi une leçon tirée du contexte slovaque : lorsque la société civile se mobilise, les responsables politiques ressentent la pression et ont réellement peur. »