« Monsieur de Pourceaugnac » au Théâtre national de Prague : un charivari adapté pour la scène

'Monsieur de Pourceaugnac', photo: Théâtre national

Un bourgeois qui aimerait être reçu parmi les nobles – tel est le héros de la comédie-ballet que Molière a intitulée « Monsieur de Pourceaugnac ». Le héros de ce genre n’est pas isolé dans l’œuvre de Molière et réapparaît entre autres dans la comédie « Le Bourgeois gentilhomme ». Selon les sources de l’époque, ces héros ridicules, ces snobs avant la lettre, ont beaucoup amusé le roi Louis XIV et sa cour, et cela d’autant plus que leurs prestations étaient agrémentées de musique, de chants et de danses. 342 ans après sa création, la comédie-ballet de Molière et de Lully « Monsieur de Pourceaugnac » enrichit le répertoire du Théâtre national de Prague.

'Monsieur de Pourceaugnac', photo: Théâtre national
C’est la troisième fois déjà que la metteuse en scène Hana Burešová aborde un texte de Molière. Cette fois, elle fait découvrir aux spectateurs une œuvre moins connue du grand dramaturge :

« La pièce nous paraissait assez amusante et susceptible de donner aux comédiens du Théâtre national l’occasion de connaître un autre Molière. L’œuvre est basée sur la forme primitive de la commedia dell’arte, de la farce qui emploie des moyens d’expression spécifiques, mais c’est également un divertissement de cour classique, et cet aspect lui est conféré par la musique de Lully. »

La partition de Jean-Baptiste Lully a été conservée dans les archives et cette musique fait également partie de la production du Théâtre national. Hana Burešová a confié l’adaptation de la musique de Lully au compositeur Vít Zouhar :

« Vít Zouhar a retravaillé certains passages de la partition et il a conservé le reste. Nous n’avions pas l’intention de reconstruire fidèlement cette œuvre, mais de nous inspirer de l’époque de Molière et des moyens d’expression baroques, y compris le chant. Il ne faut pas oublier que Molière ne voulait pas confier l’interprétation des passages chantés de cette pièce aux chanteurs mais aux comédiens. »

La pièce a cependant encore une autre particularité qui se résume dans le terme « charivari » et lui donne l’aspect d’une comédie de carnaval. Le terme de charivari désignait des criailleries, des querelles et des tapages par lesquels les gens attroupés exprimaient à quelqu’un leur désapprobation. Ces coutumes anciennes permettaient aux gens de ridiculiser toutes sortes de phénomènes de la société, comme par exemple les mariages inégaux entre un vieux mari et une jeune mariée, ce qui est justement le cas de Monsieur de Pourceaugnac. Ces coutumes qui étaient souvent bien rudes et existaient dans toute l’Europe, se sont confondues finalement avec les plaisanteries du carnaval. Pour Štěpán Otčenášek, proche collaborateur de la metteuse en scène Hana Burešová, le charivari symbolise aussi l’exclusion :

'Monsieur de Pourceaugnac', photo: Théâtre national
« La structure de cette pièce est celle de l’exclusion. C’est ça, le charivari. C’est l’histoire d’un homme qui a transgressé les limites du comportement toléré par la société. (…) C’était une espèce de chasse à l’homme mais aussi une fête de fous. Déjà, le fait que le héros s’appelle Pourceaugnac est très significatif. Le pourceau, le porc, est le symbole du carnaval, et ce symbole est donc déjà présent dans le nom de ce personnage. »

La première de la comédie a eu lieu au château de Chambord en octobre 1669. Le divertissement créé pour Louis XIV a remporté un vif succès et a été rejoué à maintes reprises plus tard à Versailles et au Palais Royal à Paris. L’histoire qui a tant amusé le Roi Soleil est celle d’un bourgeois prétentieux, Monsieur de Pourceaugnac, qui désire monter dans la hiérarchie sociale en épousant une jeune fille noble. Celle qui doit lui ouvrir les portes de la haute société s’appelle Julie. Elle est cependant amoureuse d’Eraste, un jeune homme de son âge, et ne désire nullement passer le reste de sa vie aux côtés de ce bourgeois ridicule. Les deux amants aidés d’une entremetteuse, Nérine, et d’un fourbe napolitain, Sbrigani, se mettent donc à intriguer contre Monsieur Pourceaugnac pour le scandaliser et convaincre le père de Julie, Oronte, qu’il ne faut pas insister sur ce mariage. Le pauvre Pourceaugnac ne se doute pas du martyre qui l’attend. Accusé par les intrigants d’avoir d’innombrables dettes, traité de fou, poursuivi par une cohorte de médecins et d’apothicaires, soupçonné d’être l’époux de deux femmes et le père de multiples enfants, il tombe dans tous les pièges que les deux amants lui tendent. Et finalement, pour échapper à une condamnation pour polygamie, il se travestit en femme et s’enfuit.

C’est le comédien Václav Postránecký qui campe le rôle de Pourceaugnac au Théâtre national de Prague. Pour lui, c’est la première rencontre sur scène avec Molière :

'Monsieur de Pourceaugnac', photo: Théâtre national
« C’est mon premier Molière. Je n’ai jamais joué dans une pièce de cet auteur, bien que ce soient justement les pièces de Molière qui ont été les premières œuvres complètes d’un auteur que j’ai lues. J’avais dix-sept ans à peine quand j’ai acheté les œuvres complètes de Molière chez un bouquiniste et cela a provoqué une brouille avec mon père. C’est pour cela que j’ai quitté ma famille. J’ai donc lu l’ensemble de l’œuvre de Molière dans une traduction de Bohdan Kaminský. Mais paradoxalement, cette pièce est mon premier Molière que je joue sur scène. »

Bien que le caractère de Monsieur de Pourceagnac soit loin d’être sympathique, il semble que Václav Postranecký éprouve quand même une certaine sympathie et même un brin de tendresse pour ce personnage ingrat qui est la risée de tout le monde. Sans vouloir le réhabiliter, le comédien manifeste de la compréhension pour la situation de la bête traquée dans laquelle se retrouve le héros de la pièce :

'Monsieur de Pourceaugnac', photo: Théâtre national
« En fait, Monsieur de Pourceaugnac est une victime dont tout le monde se repaît. Dans mon rôle, il y a donc moins d’actions que de réactions, ou moitié moitié. Il est très difficile de jouer un tel personnage, on ne dirait pas qu’écouter est plus difficile que parler. Après cinquante-deux ans passés au théâtre, je suis donc confronté à une difficulté que je ne soupçonnais même pas. Ce n’est donc pas un rôle facile, mais il n’y a pas beaucoup de texte. »

La critique a réservé un accueil plutôt mitigé à cette production qui est un compromis entre la commedia dell’arte et le théâtre moderne, entre le baroque et le postmodernisme. La majorité des critiques constatent cependant que le spectateur qui ne cherchera pas dans ce spectacle une profondeur philosophique, s’amusera bien. Sans donner beaucoup de matière à réflexion, Monsieur de Pourceaugnac sur la scène du Théâtre national donne au spectateur beaucoup d’occasions de rire de la bêtise humaine. Et donner une image rude et sans complaisance de la bêtise a sans doute été aussi l’intention de Molière.