Monsieur Havel, nous avons mis votre disque préféré

Václav Havel, photo: Filip Jandourek, ČRo

« Le plus dur pour moi, depuis que je suis président, c'est que je n'ai plus le temps d'écouter de la musique. Le seul moment où je peux en écouter, c'est dans ma voiture en allant d'un endroit à un autre. » Ainsi s’est confié Václav Havel, peu après son élection à la présidence de la République tchécoslovaque, au rockeur américain Lou Reed venu lui rendre visite au château de Prague. Si l’on parle généralement du dissident que Václav Havel a été, beaucoup du président-philosophe et souvent du dramaturge, ses paroles viennent rappeler quel grand mélomane il a également été, et que le rock et les groupes undergrounds en l’occurrence ont inspiré en lui ces valeurs mêmes qui ont justifié, jusqu’à la fin de sa vie, son combat pour la liberté et le respect des droits de l’homme.

Václav Havel, photo: Filip Jandourek, ČRo
Quand on demandait à Václav Havel ce qu’il aurait aimé changer dans sa vie, il répondait : avoir l’oreille musicale. Mais bien qu’il n’ait eu à proprement parler l’oreille de Mozart, la musique a toujours exercé une grande influence dans sa vie et il comptait parmi ses amis un très grand nombre de compositeurs et de chanteurs, tchèques ou étrangers, dont certains, comme Lou Reed, sont entrés dans la légende. On écoute l’un d’eux, Jaroslav Hutka, chanteur folk tchèque, qui a notamment fait partie des signataires de la Charte 77, créée par Václav Havel pour protester contre la répression alors exercée par le gouvernement de Gustáv Husák. Le titre « Haleluja tramvajem » est une sorte de réveil des consciences contre la banalisation culturelle peu à peu mise en place pendant la période de normalisation.

Photo: Supraphon
Fan de rock avant tout, il n’en était pas moins ouvert à beaucoup d’autres genres. Il admirait, entre autres, dans le registre classique, le célèbre pianiste tchéco-américain Rudolf Firkušný, les chefs d’orchestre Rafael Kubelík et Václav Neuman, ainsi que les chanteuses d’opéra Dagmar Pecková et Gabriela Beňačková. On écoute, interprétée par cette dernière, un extrait de « Libuše », œuvre d’opéra que l’on doit au célèbre compositeur tchèque Bedřich Smetana, et qui porte le nom de celle qui selon la légende fonda Prague au VIIIe siècle.

Un jour de nouvel An, alors qu’il était en prison, Václav Havel demande à voir à la télévision « La Fiancée vendue », deuxième pièce d’opéra que Bedřich Smetana a composée en 1866 dans ce désir précis d’écrire une œuvre spécifiquement tchèque tandis que les pays tchèques étaient sous domination politique et culturel de l’empire austro-hongrois. Dans le contexte aliéné et aseptisé des années de normalisation en Tchécoslovaquie, et plus précisément dans le contexte de son incarcération, ce vœu exprimé par Václav Havel a dû donner lieu à une expérience particulièrement forte dans l’enceinte de la prison. Ecoutons un extrait de cet opéra.

Václav Havel and Rolling Stones, photo: CT24
Dans une de ses Lettres à Olga, alors qu’il est en prison, Václav Havel prie sa femme de lui apporter le dernier album des Bee Gees, groupe australo-américain, dont le « Saturday Night Fever » faisait alors monter la fièvre de l’autre côté du rideau de fer. Nous sommes à la fin des années 1970. Mais si Václav Havel apprécie la pop sucrée venue d’Amérique adoucir ses pénibles séjours en prison, il est, entre tous les genres, définitivement branché rock. On dit qu’il détenait l’une des plus grandes discothèques de cette musique jugée « antisocialiste » par les communistes. Après 1989, alors qu’il avait pris ses fonctions de président de la République, Václav Havel n’a jamais raté un concert de Bob Dylan ou des Pink Floyd quand ceux-ci sont venus jouer à Prague. Il a entre autres rencontré Paul McCartney, les Zappovo, Quincy Jones, Joan Baez, Peter Gabriel, Mick Jagger… Il était par ailleurs proche des Rolling Stones, avec qui, après un concert que le célèbre groupe américain a donné à Prague un an à peine après la chute du régime, il a longuement parlé du rôle majeur que la musique a eu dans le processus artistique et intellectuel qui a mené au renversement du pouvoir communiste en 1989. On écoute « Get off of my cloud ».

Photo: Globus Music
Mais si on devait désigner, parmi tous ses amis musiciens, un ami particulièrement cher de Václav Havel, ce serait Lou Reed, dont le récent décès, le 27 octobre dernier, a suscité une vive émotion chez les Tchèques, et pour cause : ce fondateur du fameux groupe Velvet Underground, qui a poursuit plus tard une carrière solo, a eu un impact considérable sur l’œuvre et l’action des milieux artistiques dissidents en Tchécoslovaquie, durant toute la période de normalisation. Parmi eux, les Plastic People of the Universe, un groupe phare de la scène underground tchèque, qui a compté près de soixante membres durant la totale d’une carrière qui n’est pas encore achevée, et qui est devenu dans les années soixante-dix un emblème de la lutte pour la liberté. A l’époque où le régime interdisait de s’exprimer en anglais et de porter les cheveux longs, les Plastic People of the Universe avaient tord sur toute la ligne. « Une mouche dans ma bière du matin », c’est un de leurs très nombreux titres, et c’est ce que l’on écoute maintenant.

Sorte de mentor du groupe, Ivan Jirous, poète et critique tchèque très proche ami de Václav Havel, croyait fermement que le « simple fait de s'exprimer à travers l'art peut finir par miner un système totalitaire ». Il a composé une grande partie des textes des Plastic People.

Ivan Martin Jirous, photo: Tomáš Vodňanský, photo: ČRo
« Le canari est mort, ou même crevé. Le canari qui savait si bien chanter », disent les paroles de cette chanson intitulée « Canari ». Un soir de 1977, Ivan Jirous, Václav Havel et leurs amis se retrouvent dans un bar pour un enregistrement, lorsque la police communiste leur tombe dessus. Douze membres des Plastic People sont emprisonnés. Commence alors pour Václav Havel un long combat pour leur libération. C’est notamment le motif qui l’amène à créer la Charte 77, pétition devenue historique, qui a construit en profondeur le processus ayant mené à la chute du régime communiste en Tchécoslovaquie.

En tant que président, Václav Havel créera le festival de musique de Trutnov, sa ville natale, où de nombreux artistes tchèques mais également étrangers ont joué. Parmi lesquels l’éternel Lou Reed, dont écoute « Perfect day », chanté en hommage à Václav Havel suite à sa mort le 18 décembre 2011.

Lors du décès de Václav Havel, de très nombreux artistes tchèques mais également étrangers ont chanté leur hommage à cet homme qui aura été, toute sa vie, véritablement imprégné par la beauté et la force que canalise cet art universel qu’est la musique. Pour finir cette émission, on écoute l’un de ces hommages, une interprétation de l’« Alleluja, Alleluja » de Mozart par la chanteuse américaine Renée Flemming, également proche amie de Václav Havel.


Rediffusion du 22/12/2013