Mort de George Floyd : la République tchèque prend part à lutte contre le racisme

Photo: Lauren Mercier

Après la France, l’Allemagne ou le Royaume-Uni, c’est au tour de la République tchèque de se mobiliser pour protester contre les violences policières après la mort de George Floyd, ce citoyen afro-américain de 46 ans tué par un policier à Minneapolis le 25 mai dernier. A Prague, des centaines de manifestants se sont réunis sur la place de la Vieille-Ville et ont marché ensemble jusqu’à l’ambassade des Etats-Unis pour exprimer leur solidarité et lutter contre le racisme. Reportage.

Photo: Lauren Mercier

Tôt samedi dernier, devant l’ambassade des Etats-Unis, l’heure était au recueillement. On est venu seuls, en famille ou entre amis, témoigner son soutien en déposant des fleurs, des bougies et des messages sur le mémorial consacré à George Floyd ainsi qu’à l’ensemble des victimes de violences policières. Comme pour souligner le sentiment d’exaspération suscité par cette nouvelle affaire, ont été inscrits sur des pancartes les noms des hommes et des femmes, pour la plupart afro-américains, tués ces dernières années par la police. Sur les banderoles : des messages de solidarité, en anglais mais aussi en tchèque tels que « Vidíme vás, slyšíme vás » (« On vous voit, on vous entend »).

Si ce mémorial a vu le jour, c’est que plus tôt dans la semaine, un événement sur Facebook, appelant à une marche solidaire à Prague, s’était vu annulé en raison du trop grand nombre d’adhérents par rapport aux restrictions gouvernementales liées au coronavirus. Malgré cela, la marche a tout de même eu lieu plus tard dans l’après-midi. Ayant appris l’existence de ce mémorial sur le réseau social, la famille Durda, tchèque et américaine, s’est rendue sur place. C’est aussi le cas de Jennifer, une expatriée d’origine française et britannique qui a tenue à ce que figure sur le mémorial le nom d’un Français, Adama Traoré, tué dans le Val-d’Oise en 2016.

Sur place également, Shaïnah et Aleina, deux expatriées, nous expliquent les raisons de leur venue à l’ambassade :

Photo: Aleina Lee Leightburn
« Nous sommes venues par solidarité après avoir vu l’événement sur Facebook qui proposait de manifester pacifiquement. Je suis Caribéenne, je suis métisse et mon amie est également métisse, originaire des Etats-Unis. Nous avons le sentiment que ces personnes sont nos frères et sœurs et ils souffrent depuis trop longtemps. Ça nous touche à chaque fois qu’une chose comme celle-ci se produit et moi particulièrement quand ça arrive aux Etats-Unis. C’est absurde que ce soit encore un problème et que personne ne fasse rien pour y remédier. Certaines personnes ne comprennent toujours pas et décident d’ignorer. Ils sont encore endoctrinés par le passé colonial et ne comprennent pas que cela nous divise et affecte tout le monde. »

Ce sentiment de saturation et la nécessité d’une prise de conscience est également partagé par Seymour :

« Je suis un être humain de 44 ans. Je suis né au Royaume-Uni de descendants jamaïcains. Je suis venu ici parce que j’ai moi-même été confronté aux épreuves que traversent les Noirs dans le monde depuis des siècles et dans mon cas depuis des décennies. C’est fantastique de voir qu’enfin nos frères et sœurs blancs reconnaissent que les choses doivent changer. Je voulais voir comment les habitants de Prague allaient partager leur soutien. C’est un problème qui n’a que trop duré. Ce matin, j’écoutais justement une superbe interview de James Baldwin qui date des années 1960. Elle est toujours d’actualité, soixante ans après. C’est un problème qui n’a que trop duré. »

Interrogé sur les changements que l’affaire George Floyd pourrait engendrer, Seymour reste mitigé. Il nous explique pourquoi :

Photo: Justin T Cecil
« Le temps nous le dira. Je suis sceptique mais nous verrons. C’est une étape positive qui va dans la bonne direction. Je ne suis pas d’accord avec la violence qui éclate aux Etats-Unis et aussi avec la façon dont cette affaire est commercialisée par les grandes entreprises, c’est une atmosphère très étrange. Il pourrait y avoir du changement mais il faut dire que ce problème du racisme est étroitement lié au capitalisme : lorsque que l’on voit que le système exploite les ressources venues d’Afrique ainsi que la main d’œuvre asiatique pour soutenir ce capitalisme, peut-être que l’assassinat de mon frère George tué devant les caméras ne pourra pas tout changer mais nous sommes certainement sur la bonne voie. »

Plus tard, en début d’après-midi, munis de leurs masques, des centaines de manifestants se sont réunis sur la place de la Vieille-Ville. Mégaphones en main, les organisateurs de la manifestation ont rappelé que les Tchèques ont un rôle à jouer dans ce mouvement de lutte contre le racisme et contre les autres formes de discrimination.

Arborant des pancartes telles que « Justice for Floyd » ou « No Justice, No Peace », les manifestants ont scandé les slogans « Black Lives Matter » ou « Say His Name ». Ils ont également chanté en chœur un extrait de la chanson de Michael Jackson « They don’t care about us », écrite en 1995 et devenue un hymne contre l’oppression systémique dont sont victimes les Noirs et les minorités aux Etats-Unis. En guise de symbole, les manifestants se sont également allongés sur la place pendant neuf minutes, le temps durant lequel le genou du policier Derek Chauvin est resté sur le cou de George Floyd jusqu’à l’étouffer.

Photo: Jean Thierry d’Almeida
Parmi les manifestants, on comptait beaucoup de jeunes. Parmi eux, Emilio, un jeune homme caribéen qui étudie les Beaux-Arts à Prague :

« Les violences policières sont un vrai problème. J’ai entendu beaucoup de contre-arguments de conservateurs qui disent qu’il ne s’agit pas d’un problème lié à l’appartenance ethnique, que le racisme n’est pas systémique. Ils avançaient l’argument de l’importance de la violence des Noirs entre eux en disant que ces derniers se plaignent et que c’est à eux de résoudre ce problème culturel. Je ne dirais pas que tout le système est raciste, mais il faut reconnaître qu’il y a des gens qui bénéficient d’avantages dès leur naissance. Si tu grandis dans un ghetto, tu n’auras pas les mêmes opportunités que les autres. La question est de savoir pourquoi il y a plus de crimes dans ces endroits. Parce qu’historiquement ces personnes ont été parquées dans ces zones et ont été exclues. Le système les a maintenues dans ces zones. »

Nadji, un Français de 25 ans, qui vit à Prague depuis cinq ans, a également répondu présent à l’appel :

« Pour moi, c’est très important d’être là aujourd’hui parce que je trouve que le racisme est une chose de plus en plus banalisée. Je trouve que c’est très différent à Prague où la majorité des gens sont blancs, avec peu de Noirs et de métisses. Et même s’il existe une grande communauté asiatique, je trouve qu’il y a beaucoup de racisme autour de ça. Pour moi, c’est important de venir aujourd’hui pour honorer George Floyd et toutes les personnes victimes de racisme. On voulait être visibles pour les Tchèques et pour tous les gens des différentes communautés qui sont réunies ensemble aujourd’hui. »

Photo: Lauren Mercier

Le cortège s’est ensuite dirigé pacifiquement vers l’ambassade des Etats-Unis pour rendre un dernier hommage aux victimes. Devant le bâtiment, la foule a partagé un moment de communion grâce notamment à l’un des manifestants, Jean Thierry d’Almeida, qui a porté la voix pendant une quinzaine de minutes. Il a scandé un chant très populaire dans les équipes de la NFL, la ligue de football américain aux Etats-Unis.

Au micro de RPI, ce jeune professeur de danse de 26 ans qui a grandi à Prague explique ce qui l’a poussé à s’exprimer :

« Je suis né en Slovaquie mais j’ai toujours vécu à Prague. Mon père est du Bénin, en Afrique. Je fais partie d’un groupe où l’on fait des performances pour les enfants d’écoles primaires dans le but de lutter contre le harcèlement scolaire et promouvoir l’amour et l’amitié. Je suis venu manifester mon soutien aux familles des victimes. Nous nous sommes mis à chanter et quelqu’un m’a mis un mégaphone entre les mains. Je ne me suis pas posé de questions, je l’ai fait, j’ai exprimé ce que je ressentais à ce moment-là. Ma voix est suffisamment forte pour le faire. »

Seattle, États-Unis, photo: ČTK/AP/Elaine Thompson