Presse : la déportation, un mot auquel il faut désormais s’habituer ?

Cette nouvelle revue de la presse tchèque de la semaine écoulée se penche sur les transformations qui se dessinent avec le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche et sur leurs retombées en  Tchéquie. Autres sujets traités : la froideur des relations entre Prague et Bratislava dans le contexte de l’évolution de la situation politique tendue en Slovaquie et certaines initiatives prévues à l’approche des élections législatives.

« La déportation est un mot sombre qui est utilisé avec une insoutenable légèreté ». Tel est le titre d’une chronique publiée sur le site Seznam Zprávy ; un texte dans lequel on peut lire :

« À la fin du mois de janvier, ce terme et cette action se sont établis, de manière aussi étrange que rapide, dans les médias et dans notre vocabulaire. Nous nous sommes mis à parler de déportation comme s’il s’agissait d’une pratique politique et administrative standard, d’un acte administratif normal dans les États de droit. Or, le fait de déporter une personne ou un groupe de personnes signifie ‘agir contre ou malgré sa volonté’, et c’est pourquoi nous ne devrions pas nous habituer à considérer ce terme comme une évidence, un guide pratique de procédure ou une simple routine. »

Pourtant, il est question de déportations dans la bouche des politiciens et dans les médias comme s’il s’agissait de quelque chose de banal, et ce, même pour ce qui concerne les « déportations de masse ». Comme le rappelle le chroniqueur de Seznam Zprávy, le nouveau président américain Donald Trump réclame et ordonne ces déportations pendant que la presse réagit en se contentant de constater froidement que « ses promesses seront très difficiles à tenir ». Sur ce dernier point, l’auteur explique encore :

« Certes, Donald Trump est l’architecte en chef des déportations de notre temps. Mais lorsque le Premier ministre slovaque Robert Fico déclare sans sourciller que les acteurs étrangers qui, selon lui, préparent un coup d’État dans son pays seront expulsés, il s’agit exactement de la même chose. Dans les deux cas, cette légéreté avec laquelle le déplacement forcé de personnes est considéré, est absolument intolérable dans une démocratie, et ce, bien qu’il ne s’agisse encore pour l’instant que d’une menace essentiellement verbale. »

Ne pas ignorer « poliment » ce qui se passe en Slovaquie

« L’évolution de la situation en Slovaquie n’est pas quelque chose que l’on devrait suivre de manière désintéressée en Tchéquie », peut-on lire dans le quotidien Hospodářské noviny. L’auteur explique pourquoi :

Robert Fico | Photo: TASR/Profimedia

« Le Premier ministre slovaque Robert Fico a récemment déclaré qu’un coup d’État comparable à l’Euromaïdan en Ukraine il y a quelques années se préparait en Slovaquie. Il en a imputé la responsabilité aux ONG et à l’opposition en citant un rapport du service de contre-espionnage basé sur un courriel que les organisateurs des manifestations [qui se sont tenues un peu partout en Slovaquie ces dernières semaines] se sont pourtant échangés ouvertement. Un rapport dans lequel il serait question de manifestations ou de l’occupation symbolique de certains bâtiments publics, soit autant de moyens légitimes d’exprimer son désaccord dans une démocratie. En Tchéquie, par exemple, un groupe de personnes mécontentes a bivouaqué pendant plusieurs mois devant le siège du gouvernement sans que personne ne prétende qu’elles avaient dans l’idée de monter un coup d’État. Autrement dit, les déductions de Robert Fico ressemblent fort à une forme de paranoïa. »

C’est pourquoi, comme le souligne toujours Hospodářské noviny, nous ne pouvons pas « ignorer poliment », comme si de rien n’était, ce qui se passe en Slovaquie. « La combinaison de la diffamation absurde de l’opposition et des pratiques étranges des services secrets, à laquelle il convient bien sûr d’ajouter l’orientation de plus en plus prononcée vers l’est du gouvernement, confirmée par le récent voyage de Robert Fico à Moscou, doivent nous servir d’avertissement. Il s’agit en effet d’une situation dans laquelle nous pourrions nous aussi nous retrouver assez vite si le pays venait à être dirigé par un homme prêt à tout pour exercer le pouvoir et s’y maintenir. »

L’auteur ajoute encore :

« Il ne s’agit pas seulement de tirer les leçons de la vitesse à laquelle ce que nous considérons comme acquis peut commencer à s’effondrer. Il s’agit aussi de pouvoir commenter librement cette évolution, de ne pas se taire et de ne pas être réduit au silence, comme le recommandent certains politiciens du mouvement ANO d’Andrej Babiš. Le  silence n’est pas synonyme de simple politesse ou d’indifférence, mais il pourrait être interprété comme une forme de consentement. »

Des relations tchéco-slovaques plus froides que jamais

Toujours au sujet des relations entre Prague et Bratislava et de leur froideur actuelle, le quotidien généraliste Mladá fronta Dnes remarque également :

Robert Fico et Petr Fiala | Photo: Michal Kamaryt,  ČTK

« Si, après la décision prise par Prague d’interrompre la tenue des consultations entre les gouvernements tchèque et slovaque, on pouvait considérer que les relations entre les deux anciens pays frères étaient gelées, aujourd’hui, on peut même dire qu’elles ont plongé dans la sphère arctique. Certes, les Tchèques ne renforcent pas encore leur frontière orientale et les Slovaques leur frontière occidentale. Néanmoins, tout laisse à penser qu’un réchauffement apparaît impossible tant que les représentations politiques resteront les mêmes qu’actuellement des deux côtés de la frontière et qu’il n’y aura pas de changement à l’échelle gouvernementale ne serait-ce que dans un des deux pays. »

« Est-ce là la faute du Premier ministre slovaque Robert Fico qui a pris la manie de critiquer ‘l’ingérence de la scène politique et des médias tchèques dans les affaires politiques intérieures de la Slovaquie’ et ainsi d’accuser la partie tchèque d’être impliquée dans la préparation d’un coup d’État ? Ou bien la Tchéquie qui dépasse vraiment les limites et n’entretient pas des relations de voisinage correctes avec la Slovaquie ? », s’interroge le journal. Une question à laquelle il apporte lui-même une réponse diplomatique, à savoir que « la vérité se situe probablement quelque part au milieu ».

Donald Trump : le mouvement ANO salue l’évolution des valeurs

Pourquoi les responsables du mouvement ANO, et leur chef Andrej Babiš en premier lieu, qui promettent des temps meilleurs s’ils retrouvent le pouvoir après les élections législatives qui se tiendront à l’automne prochain, se réjouissent-ils autant du retour aux affaires de Donald Trump aux États-Unis ? Tout en constatant qu’ANO n’est pas la seule formation politique en Tchéquie à saluer le retour du président américain, l’hebdomadaire Respekt explique :

Karel Havlíček et Andrej Babiš | Photo: René Volfík,  iROZHLAS.cz

« Pour ce qui est de l’économie et des finances publiques tchèques, il est évident qu’avec Donald Trump, on peut s’attendre à certaines difficultés qui devraient réduire l’euphorie. Comme tous les pays européens, la Tchéquie sera touchée par l’application des droits de douane américains. Ceux-ci pénaliseront les exportateurs et auront un effet négatif sur l’emploi et les finances publiques. En outre, Donald Trump exige des pays de l’OTAN qu’ils augmentent considérablement leurs dépenses dans le domaine de la défense, soit précisément un point sur lequel Andrej Babiš critique régulièrement le gouvernement de Petr Fiala. »

Pourtant, toujours selon Respekt, la joie que suscite le retour de Trump dans les rangs du mouvement ANO est authentique. À leurs yeux, le changement des valeurs et la conviction qu’ils ne seront plus aussi facilement critiqués pour leurs positions importent davantage encore que l’économie ou les finances. « L’arrivée de Donald Trump est applaudie par tous ceux qui ont mal supporté l’évolution du débat public ces dernières décennies, qu’ils considèrent comme un diktat du politiquement correct. Avec Trump en effet, celui-ci a disparu », remarque encore l’auteur, avant de conclure sur cette observation :

« Beaucoup se félicitent également de la fin de la division entre le ‘bon’ que serait l’Occident démocratique et le ‘mauvais’ que serait l’Est autoritaire et totalitaire. Désormais, il ne sera plus aussi facile de coller une étiquette anti-occidentale à ceux qui expriment une forme de sympathie voire de l’admiration pour la Russie, car pas même le président américain n’a de mots assez durs pour Vladimir Poutine. ‘Comment pouvons-nous être considérés comme des anti-occidentaux alors que nous affirmons la même chose que le président américain, qui est l’incarnation même de l’Occident ?’, demandait ainsi récemment sur les réseaux sociaux un membre du mouvement ANO. »

L’organisation « Un million de moments pour la démocratie » mise sur les influenceurs

« Un million de moments pour la démocratie », qui est le nom de l’organisation à l’origine des grandes manifestations qui se sont tenues en Tchéquie il y a quelques années lorsqu’Andrej Babiš était à la tête de l’ancien gouvernement, entend faire un retour remarqué sur la scène du débat public. Le site Seznam Zprávy explique comment il entend s’y prendre :

La demonstration du mouvement Million chvilek pro demokracii,  juin,  2019 | Photo: Hynek Moravec,  Wikimedia Commons,  CC BY-SA 4.0

« Dans la perspective des élections législatives qui se tiendront à l’automne, l’organisation envisage de lancer une action appelée ‘Relais pour la démocratie’. Elle souhaite parcourir le pays avec différents intervenants tchèques et slovaques qui débattront de l’importance et des avantages de la démocratie et des menaces d’un ‘scénario à la slovaque’. Lors de la quinzaine de rassemblements pour l’instant prévus, elle entend s’adresser plus spécialement aux jeunes. Cette fois cependant, ‘l’anti-Babiš’ ne prédominera pas dans l’échange d’idées. Il s’agira plutôt d’appeler le gouvernement actuellement en place à tenir le plus grand nombre possible de ses promesses électorales. »

Seznam Zprávy indique également qu’« Un million de moments pour la démocratie » ne prévoit pas de manifestations et que l’accent sera mis sur des messages transmis par un certain nombre d’influenceurs. Et ce, car « il n’y a pas de demande allant dans ce sens pour l’instant », constate-t-il.