Reconstruction de l’Ukraine : la Tchéquie entend montrer la voie à suivre
Tant à travers l’accueil de très nombreux réfugiés que sur un plan militaire avec notamment l’initiative visant à fournir plusieurs millions d’obus d’artillerie à l’armée ukrainienne, depuis désormais un peu plus de trois ans, la Tchéquie - on le sait - est particulièrement active dans l’aide à l’Ukraine. La reconstruction de celle-ci, dont profite largement l’économie tchèque, compte également parmi ses grandes priorités, comme en témoigne la dernière mission menée la semaine dernière par Tomáš Kopečný, le commissaire du gouvernement chargé spécialement de la reconstruction de l’Ukraine.
« Nous nous sommes rendus dans trois grandes villes avec une délégation qui était composée non seulement d’une trentaine de représentants d’entreprises tchèques mais aussi de plusieurs experts en santé mentale. Que ce soit à Lviv, à Kyiv et à Dnipro, nous avons organisé un forum d’affaires en présence, à chaque fois, de 80 à 100 hommes d’affaires ukrainiens. »
« Nous avons également visité plusieurs ministères et les diverses administrations qui, à l’échelle régionale, gèrent les projets de reconstruction en Ukraine même. Et bien évidemment, nous nous sommes également entretenus avec les sources de financement, concrètement avec la Banque européenne d’investissement et la Commission européenne, tout en nous efforçant de faire le lien entre ces trois éléments. »
Dans un entretien accordé à l’envoyé spécial permanent de la Radio tchèque en Ukraine, Tomáš Kopečný, qui compte désormais parmi les meilleurs spécialistes de l’aide à l’Ukraine en Europe, a dessiné les grandes lignes de ce voyage d’affaires qui s’est tenu du 13 au 16 mai :
« Je suis en Ukraine pour la seizième fois depuis le début de l’agression russe. Il s’agit là de la huitième ou neuvième mission de ce type, et de la troisième mission aussi importante qui concerne plusieurs secteurs d’activité à la fois. Car nous organisons aussi régulièrement d’autres missions uniquement pour un secteur en particulier, qu’il s’agisse, par exemple, d’entreprises spécialisées dans le secteur de l’eau, comme cela était le cas en mars dernier, ou avec des experts du secteur de la santé, de l’énergie ou des infrastructures critiques. »
De fréquents voyages qui ont vite abouti à des résultats très concrets. Ainsi, lors de la visite de Volodymyr Zelensky à Prague les 4 et 5 mai derniers, une visite qui a permis de cimenter encore un peu plus l’étroite coopération entre les deux pays, le Premier ministre, Petr Fiala, s’était félicité du fait que le volume des exportations tchèques vers l’Ukraine avait considérablement augmenté au cours des deux à trois dernières années. Un constat que confirme Tomáš Kopečný :
« Les exportations des entreprises tchèques vers l’Ukraine ont augementé d’environ 70 %, soit d’environ 15 milliards de couronnes (600 millions d’euros). Derrière cette somme se cachent des projets très concrets comme, par exemple, un investissement important dans le secteur de l’énergie dans l’oblast de Lviv sous la forme d’une centrale éolienne, un projet commun entre la société Moravské naftové doly (spécialisée notamment dans la production de pétrole et de gaz) et un partenaire local. »
« Des dizaines d’unités de cogénération ont été livrées dans l’oblast de Kharkiv, ainsi que dans sept autres régions pour lesquelles nous avons trouvé un financement d’abord auprès de l’Agence des États-Unis pour le développement international, ainsi qu’un financement ou des conditions de garantie favorables de la part de la Banque européenne d’investissement et de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement. Le résultat, ce sont aussi six projets d’hôpitaux pour lesquels nous avons obtenu plus de deux milliards de couronnes (80 millions d’euros) provenant du mécanisme de garantie et de subvention de la Commission européenne. »
« Nous avons réussi à faire inscrire dans le programme, dans le cadre duquel opèrent tous les pays membres de l’Union européenne, que les projets qui sont réalisés dans les régions où se trouve la ligne de front bénéficient d’un cofinancement encore plus favorable. Par exemple, les hôpitaux que nous allons moderniser en Ukraine seront couverts à 90 % par les subventions, et les autres projets à hauteur de 70 %. Le fait que la composante prêts dans le financement de ce type de projets soit si peu importante, entre donc 10 et 30 %, est quelque chose de révolutionnaire pour la Commission européenne. »
En janvier 2023, le gouvernement tchèque a été le premier à créer un poste de commissaire chargé exclusivement de la reconstruction de l’Ukraine, dont la mission consiste à chapeauter et coordonner l’action et les projets de l’ensemble des ministères. Un exemple que d’autres pays ont ensuite suivi, mais selon Tomáš Kopečný, la Tchéquie a servi de source d’inspiration sur d’autres points encore :
« Nous montrons également la direction à suivre d’un point de vue géographique. Lors des réunions de la Commission européenne auxquelles j’ai assisté et où des milliards d’euros étaient en jeu, j’ai eu le sentiment que le témoignage personnel direct que je donnais à travers les projets que nous avons mis en œuvre à Kharkiv, à Dnipro et dans d’autres régions de la ligne de front, avait été très fortement entendu. Et que ce témoignage s’est ensuite répercuté sur les conditions de financement finalement octroyées. »
Toutefois, cet engagement tchèque, aussi important soit-il, ne suffit pas, et de très loin, pour répondre aux vastes besoins de l’Ukraine.
« Je vais vous donner un chiffre concernant l’oblast de Dnipropetrovsk. L’année dernière, les entreprises tchèques y ont investi environ 25 millions de dollars par le biais d’investissements directs étrangers. Ce n’est pas négligeable, mais les besoins totaux pour ce qui est de la reconstruction de la seule région de Dnipropetrovsk s’élèvent à environ 20 milliards de dollars. La disparité saute donc aux yeux. »
« C’est pourquoi il est très important que nous ne soyons pas seuls, même si l’oblast de Dnipropetrovsk est importante pour nous, tout comme Kharkiv, et nous serions donc très heureux de pouvoir montrer la direction à suivre aux pays qui sont plus riches, qui investissent davantage d’argent, ou dont les entreprises peuvent mieux travailler avec les financements étrangers, comme par exemple la Banque européenne d’investissement. »
La reconstruction de l’Ukraine ne sera toutefois pas seulement économique, énergétique ou matérielle. Au moins tout aussi longue et complexe sera celle d’ordre psychologique, et c’est pourquoi parmi les différents projets tchèques en Ukraine, ceux en lien avec les soins de santé mentale occupent eux aussi une place prépondérante, comme le confirme encore Tomáš Kopečný :
« Cette question est absolument cruciale pour la reconstruction de l’Ukraine. Selon les données du ministère de la reconstruction, il manque à l’Ukraine les quatre millions de personnes qui ont quitté le pays et devraient revenir de leur exil en Europe pour que l’économie puisse fonctionner. Mais surtout, l’Ukraine souffre d’une pénurie de soins pour toutes les personnes touchées et parfois gravement blessées, de sorte qu'elles ne peuvent pas travailler et aider le pays. »
« Nous avons déjà organisé une conférence sur ce sujet au Parlement européen, une grande conférence se tiendra également au Château de Prague le 9 juin, et nous avons l’intention de continuer, parce que c’est là quelque chose d’absolument crucial pour la survie de l’Ukraine et le bon fonctionnement de son économie. »








