La manipulation des procès politiques des années 1950 désormais visible par tous grâce à un site web
Il y a 75 ans, la députée, avocate et ancienne résistante tchèque Milada Horáková, et plusieurs autres co-accusés, comparaissaient devant un tribunal pour haute trahison et conspiration. Un procès manipulé, au verdict décidé d’avance, sur le modèle des grandes purges soviétiques des années 1930. Un projet multimédia permet aujourd’hui d’accéder à l’intégralité du procès de Milada Horáková et de comparer leur réalité avec ce qui en a été retransmis au public de l’époque.
On pourrait croire que la diffusion des bandes audio à la radio et l’enregistrement à la caméra des procès de Milada Horáková, Záviš Kalandra, Jan Buchal, Oldřich Pecl et neuf autres personnes, avait vocation à faire preuve de transparence : il n’en était évidemment rien dans la Tchécoslovaquie communiste de 1950 dont les autorités se devaient d’organiser des procès « pour l’exemple », à la soviétique, pour « purger » la société des éléments indésirables et des ennemis du nouveau pouvoir en place depuis deux ans.
Pour cela, les autorités communistes vont mobiliser un arsenal de propagande pour manipuler le procès lui-même mais aussi et surtout l’opinion publique via les médias. Et ça va marcher. Les juges sont inondés de quelque 6 300 lettres, dont même des écolières qui écrivent :
« Quand bien même nous sommes encore jeunes, nous suivons les reportages diffusés par la radio sur les treize accusés de trahison contre notre République. Nous apprenons qu’ils ont préparé une nouvelle guerre. »
Comparer la réalité du procès et la propagande
Et pour cause : ce qui est retransmis à l’extérieur ne correspond la plupart du temps pas du tout à la réalité de la salle d’audience. Le projet de site web Procès politiques, préparé par les Archives nationales, l’Institut d’étude des régimes totalitaires et le documentariste Marek Janáč permet de lever le voile sur ces méthodes :
« Ce site est pourvu d’un outil qui permet de visualiser au niveau de chaque mot prononcé tout ce que la propagande a gardé et supprimé dans son document officiel que nous avons surnommé ‘Le livre gris’. Cela permet de s’interroger sur les raisons qui ont conduit ces gens à le faire. Nous savions évidemment que certaines paroles retransmises à la radio avaient été coupées, mais là, nous pouvons découvrir quels sont les mots qui ne devaient pas être entendus par le public. Ceci est valable pour le procès de Milada Horáková, celui de Rudolf Slánský et tous les autres procès que nous présenterons de cette façon à l’avenir. »
L’outil en question sur le site web est particulièrement bien pensé : un filtre permet d’afficher sur cinq colonnes le déroulé des audiences en parallèle : les moments filmés, la version radiophonique, l’enregistrement audio de la salle du tribunal, le verbatim sténographié et le texte du fameux ‘Livre gris’ destiné au grand public par après. En cliquant sur une autre fonctionnalité, il est possible de visualiser en bleu les passages manipulés par rapport aux autres versions et de comparer ce qui a été dit réellement et ce qui a été censuré.
« Nous pouvons ainsi étudier comment quelqu’un d’extérieur recevait ces informations. Une personne pouvait avoir lu le Livre gris et dire : ‘regardez, voilà ce qu’a dit Milada Horáková’. Avec notre outil, vous pouvez découvrir par exemple qu’elle n’a pas du tout dit ceci ou cela, parce qu’on lui a fait dire quelque chose d’autre dans le livre, ou parce que le procureur n’a pas du tout posé cette question, ou encore parce qu’on a transféré la citation plus loin, hors du contexte dans lequel elle a été prononcée. Les caviardages sont visibles : le Livre gris représente seulement 26 % du verbatim sténographié. Quelqu’un a donc volontairement évacué les trois quarts de ce qui s’est dit. »
Ainsi, les passages dans lesquels l’humanité ou encore le courage des accusés transparaît, n’ont jamais été rendus publics à l’époque. Les personnes extérieures à la salle d’audience n’ont par exemple pas eu la possibilité d’entendre le moment où Milada Horáková a été prise de nausées et a dû quitter la salle pendant une vingtaine de minutes. Le discours véhément qu’elle prononcera en clôture du procès, ou la défense acharnée des autres accusés, seront également passés sous silence. Ceux qui ont scénarisé le procès ont procédé de telle façon à donner l’impression d’une procédure judiciaire normale, ce que viennent contredire les sources historiques désormais accessibles à tous.
La machination fonctionne bien : au moment du verdict, les fonctionnaires communistes des régions ont transféré à Prague leurs rapports et leurs enquêtes d’opinion auprès de la population, cités par les historiens Petr Koura et Pavlína Kourová dans un article sur la campagne de propagande autour des procès :
« Nos gens suivent le procès avec un grand intérêt, chacun se dépêche de rentrer à la maison pour retrouver son poste de radio et ne rien en perdre. Les camarades pensent que les paroles des accusés ne font que confirmer ce que notre parti dit d’eux »
Une grande pièce de théâtre
Pour Alena Šimánková, archiviste, tout le déroulé du procès de Milada Horáková qui devait ainsi convaincre la population ne tendait que vers un seul et unique objectif :
« Ce procès est sans aucun doute de l’ordre du théâtre. Un procès qui a été organisé de telle façon à semer l’effroi au sein des différents partis encore existants et dans la population. Cette pièce de théâtre a malheureusement une fin tragique puisqu’elle s’achève sur plusieurs condamnations à mort. On s’en rend bien compte en étudiant les différents fonds d’archives, notamment le fonds Karel Klos, vice-ministre de la Justice et sorte d’éminence grise que les gens connaissent peu à la différence du procureur de ce procès, Urválek. Or ce Karel Klos est sans conteste le scénariste de ces procès, ce que l’on voit très bien dans les documents de ce fonds. Certains d’entre eux montrent ce qui se déroulait lors de réunions préliminaires, et notamment comment les acteurs de cette manipulation utilisaient eux-mêmes une terminologie liée au monde du théâtre. »
Tout comme la terminologie spécifique de ces procès, la langue utilisée ensuite dans les comptes-rendus préparés pour la population mériteraient une étude à part : là aussi, on retrouve dans les journaux qui rendent compte de la procédure des termes qui alimentent la haine de la population envers les accusés, pourtant innocents : « conspirateurs », « traîtres », « valets de la réaction », autant de mots qui se retrouvent, sans surprise, dans les courriers envoyés aux différents ministères et au tribunal pendant toute la durée du procès – avant d’être, pour certains, publiés dans la presse, dans une sorte de va-et-vient fou entre les institutions et le public, qui échauffe les esprits.
Le projet d’archives en ligne s’adresse à différents publics qui souhaitent en savoir davantage sur les différents niveaux et ressorts des procès, comme le détaille encore Marek Janáč :
« C’est comme une pyramide. Il y a des articles destinés aux personnes qui ne veulent pas consulter notre ‘salle de recherche’ en ligne. Quelqu’un qui veut en savoir davantage pourra lire également les études que nous avons publiées, où des experts ont analysé les documents et les expliquent pour une meilleure compréhension. Et ceux qui souhaiteraient aller encore plus loin, voire en faire un objet d’étude pour un mémoire ou une thèse, peuvent y trouver tout le matériel dont ils ont besoin. Quand on se retrouve submergé d’informations et de documents, notre site permet d’aller à un niveau microscopique et de trouver ce qu’on cherche. »
Actuellement, le site permet de découvrir les biographies de centaines de personnes, connues ou pas connues du tout, parce que simple pions dans une machinerie complexe, mais aussi un lexique explicatif, des articles d’historiens et une bibliothèque de sons et de films – où l’on voit notamment Artur London, futur auteur de L’aveu, un témoignage majeur sur ces procès qui sera porté au grand écran par Costa-Gavras.
Pour l’heure seuls trois grands procès ont été travaillés et publiés dans l’intégralité des sources disponibles, soit les différentes versions encore existantes permettant de lever le voile sur les procédés manipulatoires : le procès de Milada Horáková, donc, et celui Josef Pažout qui est un des symboles de l’opération « Koulak », nom de code de la campagne politique lancée contre les paysans afin d’intimider les derniers opposants à la collectivisation.
Ce n’est pas le moindre des paradoxes que l’accusé du troisième procès mis en ligne fut également celui qui, au lendemain du premier jour d’audience de Milada Horáková, adressa à tous les comités régionaux des instructions secrètes « en vue d’organiser le retentissement » du procès de l’ancienne députée démocrate. Puni par là où il avait péché, Rudolf Slánský, ancien homme fort du Parti communiste tchécoslovaque et également un des artisans de ces purges du début des années 1950, fut condamné à la pendaison deux ans plus tard, en 1952, au terme d’un procès tout aussi manipulé que les autres.






