Mort de Ctibor Turba :« Sans lui, il n'y aurait jamais eu tous ces échanges entre les scènes tchèque et fançaise »
L’acteur, mime, chorégraphe, metteur en scène et pédagogue Ctibor Turba, décédé lundi à l’âge de 80 ans, est une légende de la pantomime tchèque, qu’il a contribué à faire rayonner à l’étranger. Son parcours impressionnant – de la scène et du cinéma à l’enseignement en Tchéquie et à l’international – témoigne de son influence. Avec Boris Hybner, il a cofondé à la fin des années 1960 un courant de pantomime nouveau, en rupture avec la tradition classique de type Marceau, incarnée par Ladislav Fialka.
Né à Mariánské Lázně le 16 octobre 1944, il joue dès l’âge de quatre ans à l’Opéra national, où son oncle et sa tante sont solistes. Après le déménagement familial à Brno, il intègre une troupe théâtrale pour enfants, troquant la scène du Théâtre national contre divers rôles sur les scènes de Brno. Diplômé de l’École des arts appliqués en jouet-marionnette, il se consacre entièrement au théâtre. Il travaille pour Laterna Magika et s’imprègne aussi du monde du cirque, notamment au cirque Humberto, avant de se tourner pleinement vers la pantomime.
Après un premier voyage à Berlin-Ouest avec une troupe de mimes, d’autres tournées suivent, et bientôt l’Europe commence à apprendre la pantomime auprès de Turba et ses collègues. Son projet « Cirque Alfred » débute en 1974 sous chapiteau à Špejchar, avant de s’exporter à nouveau à l’étranger et notamment en France, grâce à l’entremise d’Alena Slunéčková et Emmanuel de Véricourt. Cette collaboration tchéco-française sera tellement fructueuse que Ctibor Turba prendra même la direction de l’école de cirque de Châlons en Champagne. Il y a trois ans, dans le cadre d’un podcast sur les liens culturels entre Tchéquie et France, Alena Slunéčková et Emmanuel de Véricourt étaient revenus à notre micro sur ce lien solide tissé avec Ctibor Turba.
« Il est à l'origine de tout ce qui est arrivé par la suite »
Alena Slunéčková : « Je les admirais, je trouvais qu’ils étaient tous formidables, en commençant par Ctibor Turba. Ça, je suis vraiment catégorique. Pour moi, c’est un des plus grands, qui a les plus grands mérites. Et encore aujourd’hui, quand je rencontre des gens, ils me disent : “Tu es tchèque, tu connais Turba ?” Parce que Turba, après, a aussi dirigé l’école de cirque à Châlons en Champagne (Centre National des Arts du Cirque). Et il y a encore ses élèves… Bon, maintenant, ses élèves aussi ont une cinquantaine d’années, mais tout le monde se souvient de Ctibor Turba. Ça, pour moi, c’était lui, le primordial. »
Il a inspiré beaucoup de générations…
« Beaucoup, beaucoup, jusqu’à maintenant. Ctibor Turba, quand il est arrivé… D’abord en Avignon, avec le Cirque Alfred, puis après - tu l’as fait venir, toi, Emmanuel, avec PAR - il a fait des mises en scène au Théâtre National de l’Est parisien. »
Emmanuel de Véricourt : « C’est plus encore qu’une personnalité marquante. Elle a raison, Alena. Mais c’est surtout lui qui est à l’origine de tout ce qui s’est passé ensuite, dans les liens culturels. D’abord, avant 1989, sans lui, il n’y aurait pas eu un seul échange. Parce que ça faisait boule de neige, avec Ctibor. Il y avait Stivin, puis Bolek Polivka, et plein de gens autour. C’est grâce à lui que tout ça a pu se faire, c’est lui qui a initié ce mouvement. En plus, il parlait un peu le français, il avait ses envies. C’était quelqu’un de formidable. Et tout ce qu’on a fait ensuite découle de lui - y compris les Forman. On peut dire que je les ai vraiment conduits, accueillis, suivis… Dans les dernières années, ils ne seraient pas venus, je ne les avais pas accueillis s’il n’y avait pas eu, au départ, le travail formidable de Ctibor Turba. »
Les jumeaux Forman, fils de Milos Forman… Quelle était la réception du public français devant les spectacles de Ctibor Turba ?
Alena Slunéčková : « Bien sûr, c’était magnifique. Moi, je me souviens toujours du Cirque Alfred, en Avignon. Les gens ne voulaient pas partir, ils restaient autour, c’était sous chapiteau. Oui, c’était magnifique. C’était quelque chose de nouveau ici, ce genre de choses. Parce que c’était aussi politique. Comme il y avait aussi Savary avec son Cirque des animaux tristes, mais ce n’était pas politique. Ctibor, lui, c’était déjà politique, avec les machines à écrire dont ne devait pas savoir à qui elles appartenaient - parce que c’était dangereux de trouver quelqu’un qui écrivait des choses à la machine, à l’époque, alors que ce n’étaient pas des choses convenues… C’était en 1975, 1976, quelque chose comme ça. »
C’était risqué ? Vous parliez, Emmanuel de Véricourt, des risques encourus par ces artistes. Est-ce que vous vous sentiez surveillée ? Y avait-il des gens qui surveillaient vos agissements à cette époque-là ?
Alena Slunéčková : « Les miens ? Enfin… non, je ne sais pas. Mais je sais que, par exemple, quand il y a eu le Théâtre Drak de Hradec Kralové, il y avait quelqu’un qui avait des yeux un peu partout. Oui, même des gens qui avaient peur de me contacter bien qu’on se connaissait, parce qu’ils disaient : “Tiens, elle est émigrée…” alors que je ne l’étais pas. Après, bien sûr, ça a tourné. Mais ce que je voulais dire, c’est que tous ces gens-là étaient courageux. Parce qu’en rentrant en Tchécoslovaquie, on les surveillait, ils étaient interrogés. Parce qu’ils étaient en contact avec l’Ouest - et ça, on n’aimait pas beaucoup ça à l’époque. Tous ces gens-là connaissaient bien la rue Bartolomejska, le siège de la police StB. »
Emmanuel de Véricourt : « Tous ces artistes — Ctibor, Bolek, Stivin, le Drak, Vitek et Vera… Tous ces gens-là ont fait des choses magnifiques, à leurs risques et périls, sans moyens particuliers. Et ils ont fait bénéficier la France d’un rayonnement artistique particulier, qu’on ne connaissait pas encore. »







