Véronique Tadjo : « Dans un pays entré en conflit, il y a des cicatrices qui ne se referment jamais »

Véronique Tadjo

Véronique Tadjo était à Brno la semaine dernière à l’occasion du Mois de la lecture d’auteurs. Écrivaine, poétesse et romancière franco-ivoirienne, son œuvre tisse des ponts entre les continents, les cultures et les mémoires. Née à Paris, élevée à Abidjan, ayant vécu et enseigné dans de nombreux pays à travers le monde, elle explore dans ses écrits les thèmes de l’exil, de la réconciliation, de la mémoire collective et de l’identité.

Lauréate de plusieurs distinctions littéraires internationales, elle est notamment l’auteure de En compagnie des hommes, un roman sur l’épidémie d’Ebola et la solidarité humaine ou plus récemment de Je remercie la nuit, centré sur la crise post-électorale ivoirienne en 2010.

Extraits de cet entretien à écouter dans sa version audio

Vous avez vécu dans un bon nombre de pays, en Afrique mais pas seulement. Que représente pour vous l’exil, qui est le thème du Mois de la lecture d’auteurs cette année ?

Véronique Tadjo | Photo: Alexis Rosenzweig,  Radio Prague Int.

Véronique Tadjo : « L’exil pour moi c’est vraiment le voyage, mais au-delà de ça, c’est se couper en quelque sorte de ses racines. Mais il y a différents exils, il y a des exils temporaires et puis il y a aussi des exils qui apportent énormément de richesse parce qu’on apprend beaucoup. Donc il faut voir, pour moi l’exil c’est vraiment quand on ne peut plus retourner chez soi. Et là… c’est vraiment très douloureux. Mais tant qu’il y a encore un espoir de pouvoir rentrer, alors souvent l’exil est plutôt quelque chose de positif. »

Est-ce que ça vous est arrivé à vous de ne pas pouvoir rentrer ?

« Oui, quand il y avait la guerre, bien entendu. Et là c’est vraiment douloureux parce qu’il y a les amis, il y a les parents, on s’inquiète énormément et on se demande si on va retrouver son pays, qu’est-ce qui va changer ? Et ça change toujours effectivement parce qu’un pays qui rentre en conflit, c’est un recul de décennies. Le pays recule et il y a des cicatrices qui ne se referment jamais, il y a des blessures. On peut réparer un pays au niveau structurel avec des bâtiments, des reconstructions, mais les hommes sont très difficiles à réconcilier. »

Vous parlez évidemment du conflit en Côte d’Ivoire (2010-2011). Vous avez écrit sur ces événements tragiques. Est-ce que ça a été difficile en tant que binationale d’écrire sur ce sujet ?

Photo: Mémoire d'Encrier

« Oui, c’est très difficile parce qu’en fait, tout le monde a son interprétation de ce conflit, mais personne n’a rien compris. Je crois que jusqu’à aujourd’hui, on ne comprend pas comment on a pu en arriver là... On avait déjà eu une rébellion. On pensait que les choses s’étaient tassées. Et puis, il y a eu cette crise postélectorale qui a vraiment scindé le pays en deux. Et on n’en est pas encore sortis. On le voit, on a des élections qui arrivent en octobre prochain et déjà, il y a des tensions. Déjà, les gens s’inquiètent... On espère que ça ne va pas recommencer. Enfin, ce n’est jamais la même chose. Mais en tout cas, on sent beaucoup d’inquiétude. »

Côte d'Ivoire et République tchèque 

Des élections sont également prévues ici cet automne, début octobre. Il y a un autre point commun entre les deux pays, la Côte d’Ivoire et la République tchèque - qui essaye maintenant de faire passer le nom officiel Tchéquie davantage -, à savoir le nom du pays formé par un adjectif. Alors, la Côte d’Ivoire a choisi d’écrire avec un I majuscule. Mais quand on écrit République tchèque, on garde un t minuscule. Ce n’est pas simple, en fait.

« Non, non, non. D’ailleurs, moi aussi, j’ai été étonnée de voir ce nom Tchéquie. Je l’ai découvert tout récemment. Oui, je veux dire, prenez par exemple la Haute-Volta d’avant, qui est devenue le Burkina Faso. Mais je me souviens, quand j’ai entendu Burkina Faso, je trouvais que c’était un nom absolument incroyable. Mais aujourd’hui, ça passe. Et je pense que la Côte d’Ivoire aussi, en gardant le nom Côte d’Ivoire, la Côte de l’Ivoire, fait référence quand même à la colonisation, à tout ça. Mais personne n’a jamais parlé de changer le nom. Au contraire, on a gardé Côte d’Ivoire dans toutes les langues maintenant. Avant, c’était Elfenbenkust en allemand. »

Il me semble que les Hongrois ont encore gardé Elefántcsontparti Köztársaság et les Tchèques Pobřeží slonoviny, mais peut-être qu’ils ont aussi le nom officiel en français. Vous parlez de l’exil provisoire. Vous avez évoqué lors de votre lecture à Brno votre prochain travail sur votre mère qui, elle, a vécu l’exil de France en Côte d’Ivoire, où elle a choisi d’être enterrée. Et finalement, la place de  la tombe, des cendres, des restes, c’est peut-être aussi quelque chose d’essentiel dans un parcours d’exil ?

« Oui. Alors, je ne sais pas si elle a choisi d’être enterrée en Côte d’Ivoire, parce que je ne pense pas qu’elle avait prévu sa mort. C’était assez soudain. Mais oui, je me suis beaucoup posé la question de savoir, est-ce que c’est là où on est né ou là où on meurt que c’est le plus important ? Oui, c’est une grande question. »

Prix Ahmadou-Kourouma : « Un esprit bienfaiteur qui me protège »

Vous avez reçu en Suisse, il y a quelques semaines, le prestigieux prix Ahmadou-Kourouma, portant le nom bien connu d’un de vos collègues ivoiriens. Est-ce important pour une écrivaine comme vous de recevoir des prix ?

« Oui, absolument. Parce que pour moi, c’est comme si j’avais un esprit bienfaiteur qui me protégeait et qui m’encourageait à continuer à écrire. Oui, en fait, l’esprit, c’est un encouragement. C’est pour dire, bon, voilà, on a remarqué ce que vous faites et puis on vous encourage à continuer. C’est comme ça que je le vois. »

Vous vivez désormais en Grande-Bretagne mais avez choisi de n’écrire qu’en français

Photo: Don Quichotte

« Oui, parce que le français est véritablement ma langue maternelle. Et puis, j’ai l’impression qu’il faut le protéger, ce français. J’ai l’impression qu’il est assailli. Il y a toutes sortes d’influences. Et en particulier, c’est paradoxal pour quelqu’un qui habite en Angleterre, mais le français est assailli par l’anglais. Et donc, je tiens à écrire en français. »

Est-ce que vous comprenez quand même des jeunes personnes qui veulent se tourner vers d’autres langues et pas la langue de l’ancien pays colonisateur ?

« Oui, bien sûr, je le comprends. Et c’est là où l’anglais... est la langue la plus attrayante, parce que vraiment, tout à coup, on se retrouve avec une langue où on peut voyager. Et par exemple, j’ai été au Maroc récemment et les jeunes, immédiatement, préféraient commencer à parler en anglais. Et ça, ça m’a vraiment marquée, j’ai compris qu’il y avait une certaine déception par rapport au français. Et donc, on prend la langue la plus efficace. »

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