Redécouvrir les sons des cloches volées par les nazis : l’étonnant projet de la Radio tchèque

Pendant la Deuxième Guerre mondiale, les cloches de la majorité des églises de l’actuelle Tchéquie ont été spoliées par les nazis pour ensuite servir à la fabrication d’armes, disparaissant ainsi à jamais de la vie quotidienne de milliers de villages et communes. Depuis peu, un projet appelé « Les cloches disparues » (« Zaniklé zvony »), fruit d’une coopération entre la Radio tchèque et Wikimédia République tchèque, permet néanmoins de redécouvrir le son de plusieurs dizaines de ces cloches. Avec beaucoup de succès auprès du public tchèque.

« C’est un projet sur lequel nous travaillons depuis près de trois ans. Au départ, il s’agissait de quelque 90 enregistrements sonores qui étaient conservés sur disques dans les archives de la Radio tchèque. Il s’agit d’enregistrements du son de cloches datant de 1940 et 1941. Ces sons sont exceptionnels d’abord parce que ce sont les premiers ou les plus anciens sons de cloches dont nous disposons, mais aussi parce que la majorité de ces cloches n’existent plus puisque les Allemands les ont réquisitionnées pendant la guerre pour ensuite fabriquer des armes avec le métal fondu. Ces différents enregistrements nous disent quels sons ces cloches émettaient dans les années 1940 et cela peut nous aider à mieux comprendre nos régions. »

Comme l’explique Tomáš Dufka, responsable du service des archives du média public, la Radio tchèque a mis à disposition du public une collection de sons de cloches disparues depuis le début des années 1940. Pendant la guerre, les nazis ont confisqué quelque 9 800 cloches dans l’ancien Protectorat de Bohême-Moravie. Et si les sons de quelques dizaines d’entre elles existent aujourd'hui encore, c’est parce qu’à l’époque, des enregistrements avaient été réalisés, conservés depuis dans les archives de la Radio tchèque :

Tomáš Dufka | Photo: Hana Řeháková,  Radio Prague Int.

« Au début du Protectorat de Bohême-Moravie, la radio diffusait unee émission qui s’appelait ‘Les cloches de ma région’. Ses auteurs essayaient d’insuffler un peu de confiance à un peuple tchèque qui se sentait humiliée après l’invasion du pays par les Allemands. C’est la raison pour laquelle ces enregistrements existent, et c’est d’ailleurs ce que confirme aussi le magazine que publiait la radio à l’époque. Il y avait une réelle volonté d’évoquer l’histoire de la Bohême et de la Moravie. »

Toutefois, ces enregistrements n’auraient sans doute pas pu être conservés jusqu’à aujourd’hui sans une avancée technologique importée un peu paradoxalement par les Allemands qui occupaient alors Bohême et Moravie :

« Ce qui a été important aussi est que ces sons ont été enregistrés sur des bandes magnétiques. C’était une nouvelle technologie qui avait été développée en Allemagne et que les Allemands ont donc amenée chez nous. Cela a constitué une grande nouveauté pour les gens qui travaillaient à la radio, car il est devenu plus facile d’enregistrer ce type de sons. »

Miloslav Turek lors de la numérisation des enregistrements des cloches | Photo: ČRo

« Aujourd’hui, ces sons sont conservés sur des disques, des ‘feuilles sonores’ sur lesquelles ils ont été transférés depuis les bandes magnétiques d’origine, évidemment parce que c’est plus simple à conserver. Et puis, mon collègue Miloslav Turek a numérisé ces disques il y a deux ans, tandis que ma collègue aux archives, Jana Bartošová, de son côté, a entrepris un long travail de description de chacun de ces sons. Elle a été en contact avec toutes les villes et villages d’où proviennent les sons. Enfin, nous les avons mis à disposition de Wikimedia République tchèque de manière à ce que tous ceux que le sujet intéresse puissent télécharger et écouter les sons. »

Projet pilote, « Cloches disparues » est aussi le fruit d’une coopération avec Wikimedia République tchèque, une association dont l’objectif, comme dans d’autres pays, est de promouvoir le libre partage de la connaissance et d’apporter un contenu éducatif gratuit en travaillant notamment avec diverses institutions.

Photo: Hana Řeháková,  Radio Prague Int.

« À la Radio tchèque, comme cela se fait d’ailleurs dans d’autres pays en Europe, nous nous sommes dit qu’il était important de pouvoir mettre ce type de documents à disposition vraiment du plus grand nombre de gens possible parce qu’il s’agit d’un sujet vraiment régional et important pour notre pays. C’est la première fois que nous travaillons de la sorte avec Wikimédia tchèque et nous espérons continuer. Par exemple avec des sons d’intellectuels ou de diverses personnalités qui ne vivent plus de manière à pouvoir disposer en quelque sorte d’une banque de voix de personnages qui sont importants pour l’histoire de notre pays. »

En plus, donc, de toucher un public plus important, pour un média centenaire comme la Radio tchèque, qui dispose d’impressionnantes archives permettant de retracer pratiquement un siècle d’histoire, cette coopération est particulièrement intéressante aussi pour une raison plus pratique.

Tomáš Dufka | Photo: Khalil Baalbaki,  ČRo

« Wikimedia possède cet incroyable outil que sont les Wikidata. Dans le cas concret de notre projet, cela nous a permis de compléter les sons avec des informations sur les villes et villages où se trouvent les églises d’où proviennent les sons des cloches. Par exemple, si vous allez sur la page Wikipédia de l’église de Česká Skalice dans la région de Náchod (Bohême de l’Est), vous trouverez l’information selon laquelle cette église avait en 1940 des cloches qui, certes, n’existent plus, mais dont on peut quand même désormais écouter le son. »

Photo: Hana Řeháková,  Radio Prague Int.

« Je suis vraiment très satisfait par ce projet aussi et surtout parce que je vois que les gens s’intéressent beaucoup à ce type de documents. C’est quelque chose qui touche à l’intime parce que cela va au-delà encore des cloches. Les cloches d’une église, c’est comme une forme d’identité pour un village. C’est aussi le son d’une région en quelque sorte. »

« Et puis, il faut penser à ces années 1940-1941. Les sons les plus anciens que nous avons dans les archives de la radio datent du début des années 1930. On est donc vraiment dans la période des premiers enregistrements sonores et cela signifie aussi qu’il n’existe pas de sons plus anciens pouvant témoigner de la vie de ces villages. Et c’est aussi ce qui explique que les réactions à notre projet soient si positives. »

L’abbaye de Plasy | Photo: Ferdinand Hauser,  Radio Prague Int.

« Par exemple, l’abbaye de Plasy nous a demandé si nous ne possédions pas le son de ses anciennes cloches. Nous ne l’avions pas mais il a finalement été retrouvé ensuite grâce à des collègues de l’abbaye. Il y a des gens qui nous ont envoyé des cartes de la République avec les emplacements des cloches. D’autres nous envoient des chroniques de leur village avec des détails sur les enregistrements. Voilà, encore une fois, c’est un projet qui touche les gens de près et on ressent vraiment cette émotion positive. »

Les sons de ces diverses cloches peuvent être écoutées ici.