Au pavillon Anthropos de Brno : nos ancêtres préhistoriques, des humains « comme nous »

L’exposition au pavillon Anthropos

La richesse du patrimoine préhistorique de la Moravie n’est plus à démontrer – et le centenaire de la découverte de la Vénus de Věstonice l’an dernier a permis à de nombreux curieux de voir de près un des trésors de l’art de nos ancêtres mis au jour sur le territoire tchèque. A Brno, le pavillon Anthropos met en valeur cette histoire humaine très ancienne. C’est là que nous avons rencontré la préhistorienne Martina Galetová, spécialiste de l’art du paléolithique.

« Nous nous trouvons au pavillon Anthropos, dans le quartier de Pisárky, à Brno. C’est un pavillon qui abrite une exposition du Musée morave consacrée à la préhistoire, l’évolution de l’homme, de l’art préhistorique aussi. »

Martina Galetová | Photo: Anna Kubišta,  Radio Prague Int.

Depuis quand existe ce pavillon ?

L’exposition 'L’Homme et son espèce' en 1928 | Photo repro: 'Pavilon Anthropos v proměnách času  (1928-2018)',  Studie centra kulturní antropologie/Archives du Musée régional Morave

« Le pavillon existe depuis 1962. Il a été construit pour accueillir cette exposition. A l’époque, c’était le bâtiment le plus moderne de toute la Tchécoslovaquie. Et même l’exposition la plus moderne en son temps dans le pays. Appelée L’Homme et son espèce (Člověk a jeho rod), on la doit à l’origine, dans les années 1920, au professeur Karel Absolon qui s’est inspiré de différents instituts à travers le monde, dont la France avec l’Institut de paléontologie humaine et le Musée de l’Homme à Paris. »

Qui était Karel Absolon, grande figure de l’archéologie tchécoslovaque ?

Karel Absolon  (2e à droite) au fond du gouffre de Macocha | Photo: Musée régional Morave

« Comme vous l’avez dit en effet, c’est une figure très célèbre ici. Il était également spéléologue, il est le découvreur de grottes dans le Karst morave, notamment du gouffre Macocha. Mais il était aussi paléontologue, découvreur des sites très célèbres comme Dolní Věstonice et Pavlov en Moravie du Sud. Il a mis au jour beaucoup de vestiges préhistoriques parmi lesquels la célèbre Vénus de Věstonice, qui a fêté les cent ans de sa découverte l’an dernier. Une grande exposition a été organisée à cette occasion. »

Et elle a été exposée ce qui est plutôt rare…

« L’année dernière a entièrement été consacrée à la célébration de la découverte de cette Vénus. »

La Vénus de Věstonice,  photo: Filip Jandourek,  ČRo

Et la Moravie inventa la fabrication de la terre cuite

Vous êtes spécialiste du paléolithique et de l’art préhistorique.  Peut-on expliquer la richesse du patrimoine préhistorique morave ? Qu’est-ce qui fait que cette région en particulier est aussi riche en vestiges archéologiques de l’époque préhistorique ?

L’exposition au pavillon Anthropos | Photo: Anna Kubišta,  Radio Prague Int.

« C’est difficile pour moi de le dire exactement car j’étudie de près cette région qui, pour moi, est la plus importante d’Europe. Les sites de la culture gravettienne de Moravie du Sud, Dolní Věstonice et Pavlov, ont livré un très grand nombre de vestiges préhistoriques, des outils en pierre et en os, des objets de décoration et domestiques mais aussi des pièces d’art très célèbres. Et aussi, quelques innovations technologiques comme par exemple la fabrication de la terre cuite qu’on trouve ici pour la première fois dans le monde. Donc ce sont des sites vraiment très importants à l’échelle mondiale. »

Reconstitution d'une partie du campement des chasseurs de mammouths à Dolní Věstonice,  où une statuette de Vénus a été découverte dans le foyer central. Dans la hutte isolée du « chaman »,  on a trouvé un four servant à cuire des figurines en argile | Photo: Anna Kubišta,  Radio Prague Int.

Comment cette invention technologique s’est-elle diffusée à partir de ce foyer initial qu’était la Moravie du Sud ? On a parfois l’impression que la préhistoire, c’est statique, mais c’est faux, les gens circulent, les cultures préhistoriques aussi et elles se transmettent leurs innovations…

L’exposition au pavillon Anthropos | Photo: Anna Kubišta,  Radio Prague Int.

« Vous avez tout à fait raison de rappeler que la culture fonctionne ainsi. L’apparition de la terre cuite et son utilisation pour créer des statuettes animalières et humaines est une découverte mondiale. Sur ce site particulier a été retrouvée une structure qui a apparemment fonctionné pour cuire les objets. Une sorte de four en fait. La technologie y est donc prouvée. Mais sur d’autres sites, en France par exemple, ce sont des découvertes plus sporadiques. En Moravie du  Sud, on est vraiment au cœur de cette nouvelle technologie dont il faut rappeler qu’elle a été utilisée pour fabriquer des objets non-utilitaires, des objets d’art mais pas pour faire des récipients. Les gens de cette époque étaient nomades donc les récipients n’étaient probablement pas quelque chose d’utile pour eux. Donc ils n’ont pas poussé les possibilités offertes par cette technologie plus loin. »

En ce qui concerne cet ancêtre du four, de quel site parle-t-on et où se trouve-t-on dans l’échelle du temps ?

L’exposition au pavillon Anthropos | Photo: Anna Kubišta,  Radio Prague Int.

« Il y avait plusieurs foyers découverts sur ce site, toujours à Dolní Věstonice. Un foyer ordinaire et puis une sorte de foyer qui était plutôt aménagé, avec une sorte de petit mur. C’était vraiment une sorte de foyer couvert avec ce que j’hésite à appeler des trous d’aération. Le problème, c’est que ça a été fouillé à une époque où on ne faisait pas attention à tous les aspects comme aujourd’hui. En tout cas, on le date de la même époque que la Vénus, soit 30 000 ans. »

Pas de peintures pariétales en Moravie

Pour une période beaucoup plus récente parce qu’on date cela de 15 000 ans donc de la fin du paléolithique, on a récemment découvert une petite tête de cheval gravée dans la grotte de Švédův stůl, dans le Karst morave. On parle beaucoup de cette richesse de l’art et des découvertes préhistoriques en Moravie mais il n’y a pas de peintures dans les grottes, et donc a priori pas d’art pariétal à proprement parler. Comment l’expliquer alors qu’à l’ouest de l’Europe, en France et en Espagne, on a Lascaux, Pech-Merle, Altamira et énormément de vestiges picturaux dans les grottes ?

« En Tchéquie, et plus particulièrement en Moravie, on cherche depuis toujours des peintures dans les grottes. Mais il faut dire que pour le gravettien dont nous parlons, ce sont toujours des sites en plein air. Peut-être qu’il a existé une sorte d’art intermédiaire entre les grottes ornées et les objets portables qu’on retrouve beaucoup. Vous avez mentionné le petit cheval de Švédův stůl qui se trouve sur un galet. C’est donc quelque chose qu’on peut porter et c’est une gravure, pas une peinture, qui date de la période magdalénienne, donc une époque plus récente. Il y avait un potentiel de peinture pariétale à la grotte de Býčí skála, mais les dernières analyses ont reporté la datation à une période bien plus récente. Donc notre espoir de trouver des peintures pariétales en Moravie n’a jamais abouti. »

Site archéologique de Býčí skála en Moravie | Photo: Štěpánka Budková,  Radio Prague Int.

On se contente quand même d’une richesse d’objets évidemment magnifiques. On a l’impression que ces dernières années on entend souvent parler de nouvelles découvertes archéologiques : est-ce que c’est dû à l’intérêt du public qui est plus important ? Est-ce qu’il y a plus de découvertes parce qu’il y a plus d’investissements dans les fouilles et plus d’intérêt pour en savoir plus sur ce passé et pour le mettre en valeur ?

L’exposition au pavillon Anthropos | Photo: Anna Kubišta,  Radio Prague Int.

« C’est difficile à dire parce qu’en Tchéquie, on ne fait pas de fouilles prospectives depuis des dizaines d’années. On ne fait que des fouilles de sauvetage. Il existe donc des organismes qui fouillent obligatoirement, dans le sens de la loi, avant le début d’un chantier de construction. Les fouilles de prospection sont en général des projets spéciaux avec des financements étrangers. Ce qui se passe souvent, c’est aussi que nous ré-analysons d’anciennes découvertes : des objets déjà mis au jour, sortis de leur contexte, peuvent fournir de nouvelles données, et donc de nouvelles interprétations grâce aux moyens d’analyse d’aujourd’hui. Parfois, ces nouvelles découvertes sont limitées parce que dans mon cas, je rencontre toujours des difficultés en raison de tous les produits de conservation qui ont été déposés sur les objets les protéger. »

L’exposition au pavillon Anthropos | Photo: Anna Kubišta,  Radio Prague Int.

Des ancêtres préhistoriques très « modernes »  

Cela rappelle le cas du crâne de Zlatý kůň, dont la datation très récente a entièrement été réévaluée comme bien plus ancienne grâce à la paléogénétique. De la colle avait contaminé la surface et faussé les résultats de la datation dans les années 1950. C’est en effet un exemple typique d’objet qu’on ressort pour l’analyser une nouvelle fois avec nos technologies actuelles.

« C’est exactement cela. Je fais beaucoup d’études microscopiques. J’étudie des objets gravés, j’essaye de voir quelle technologie a été utilisée pour la gravure pour essayer de comprendre comment l’homme a choisi sa chaîne opératoire pour créer cette gravure. Or j’ai constamment des difficultés en raison du remplissage des stries avec les sédiments, rien de tout cela n’ayant été nettoyé au moment de la découverte. Et tout cela a ensuite été recouvert de vernis. »

Vous qui êtes au plus près de la création artistique de nos ancêtres, j’imagine que, même si c’est votre travail quotidien, cela doit avoir un côté émouvant d’essayer de comprendre comment ces hommes et ces femmes réfléchissaient. Etaient-ils proches de nous finalement, au niveau cognitif, au niveau de leur manière de penser le monde ?

L’exposition au pavillon Anthropos | Photo: Anna Kubišta,  Radio Prague Int.

« Oui. C’est absolument déjà une pensée moderne. Concernant l’art, je trouve une très grande variabilité de comportements techniques, mais rien de différent de ce que nous sommes. On peut dire qu’ils étaient déjà très modernes. »

L’exposition au pavillon Anthropos | Photo: Anna Kubišta,  Radio Prague Int.

Cette rubrique est l’occasion de rendre hommage à une grande personnalité de l’anthropologie tchèque, Jaroslav Brůžek, que nous avions rencontré en 2022 à l’occasion de sa participation à la nouvelle datation du crâne de Zlatý kůň. Alors que nous avions l’intention de revoir Jaroslav Brůžek l’an dernier pour évoquer avec lui les toutes dernières et nouvelles découvertes relatives à ce crâne préhistorique précieux, ce grand scientifique qui a marqué de son empreinte son domaine est décédé le 23 juillet 2025, des suites d’une grave maladie qui l’a emporté en quelques mois. Il avait travaillé pendant près de vingt ans au département de Sciences naturelles de l’Université Charles. Plus tôt dans sa vie, il avait d’abord quitté la Tchécoslovaquie communiste pour la France, où, à Bordeaux, comme tant d’autres émigrés l’attendait un parcours scientifique difficile et la défense d’un nouveau doctorat. Grâce à sa vaste expertise, il a influencé de nombreux collègues tchèques et étrangers et orienté de nombreux étudiants. En 2022, nous avions rencontré un scientifique rigoureux, passionné mais aussi plein d’un humour jovial et communicatif. Notre récente rencontre avec Martina Galetová qui le connaissait bien a été l’occasion d’évoquer sa mémoire.

Jaroslav Brůžek | Photo: Marek Janáč,  ČRo
Auteur: Anna Kubišta
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